"L’Eglise a une responsabilité historique dans
l’esclavage au Brésil", affirme Mgr A. Fragoso
Fribourg, 23octobre(APIC) Pour la prochaine campagne de careme, la Conférence Nationale des Eveques du Brésil (CNBB) a choisi pour thème "Les
Noirs et la fraternité". Après la pastorale de la terre, la jeunesse marginalisée et la famille, la "Campagne de Fraternité" 1988 de la CNBB confirme
donc sa ligne pastorale antérieure, à savoir l’option préférentielle pour
les pauvres.
Dans une interview accordée à l’agence APIC, Mgr Antonio Batista Fragoso, éveque de Crateus, dans le Nordeste brésilien, explique que l’Eglise a
choisi de parler de la situation des Noirs au Brésil durant la prochaine
Campagne de Fraternité parce qu’on célébrera en 1988 le centenaire de l’acte officiel de l’abolition de l’esclavage au Brésil... Cela permettra aussi
d’évoquer la lourde responsabilité historique de l’Eglise dans la mesure ou
elle a plus que toléré cet état de fait : il y avait meme des monastères de
religieuses qui avaient leurs propres esclaves au XVIIème-XVIIIème siècle,
tient-il à préciser.
Cette prochaine Campagne a pour but, avec tous les Noirs du Brésil, ils sont environ 40 millions, soit près d’un tiers de la population - de
redécouvrir l’histoire et la mémoire de ces descendants d’esclaves et les
racines historiques de leur situation actuelle et d’essayer d’offrir un
espace pour que la culture noire soit assumée et valorisée par toute la société brésilienne, de façon à faire disparaitre toute discrimination raciale au Brésil. Cela concerne aussi l’Eglise, souligne-t-il, parce qu’elle
aussi a profité de l’esclavage : presque tous les couvents, des diocèses,
des paroisses, avaient leurs propres esclaves. Dans les grandes plantations
de cannes à sucre, les aumoniers payés par la "Casa Grande", - les grands
propriétaires - descendaient dans les taudis ou étaient entassés les esclaves noirs pour leur faire la catéchèse : une catéchèse destinée à les
rendre obéissants et humbles afin qu’ils acceptent cette situation générale. On ne parlait jamais du droit de ces gens à vivre dignement.
Une discrimination qui perdure dans l’Eglise
"Il y a là historiquement du coté de l’Eglise une responsabilité très
grave : la discrimination contre les Noirs, soit pour la vie religieuse,
pour l’entrée au séminaire ou pour accéder à l’épiscopat", affirme Dom Fragoso, qui pense que la situation a maintenant évolué, mais de façon tout à
fait insuffisante. L’Eglise brésilienne en paie d’ailleurs les conséquences
: il n’y a qu’une poignée de religieux, de religieuses, de pretres Noirs au
Brésil, et encore moins d’éveques (4 sur plus de 360!). Et parmi les laics
engagés dans l’Eglise, les Noirs sont également les grands absents : "ils
sont trop nombreux les Noirs qui ne se sentent pas accueillis dans l’Eglise, qui ne sentent pas que c’est leur maison à eux!"
C’est un fait que la population noire s’est réfugiée dans ses propres
cultes. Les descendants d’esclaves ont conservé la religion de leurs ancetres Africains, meme s’ils sont baptisés dans la foi catholique. Ils ont
bien les dévotions générales des chrétiens, mais ils sont restés fidèles au
"nago", au "candomblé", au "macumba". Chaque saint vénéré par l’Eglise
catholique trouve son équivalent, avec un autre nom, dans leur propre religion. Pour Mgr Fragoso, ce syncrétisme des Noirs "est une façon très intelligente d’etre fidèles : ils sont plus intelligents que les chrétiens qui
les ont persécutés!" Durant les 40 jours du prochain careme, les chrétiens
des 6’000 paroisses brésiliennes seront appelés à réfléchir à des situations concrètes. A partir de là, l’Eglise élaborera un plan dans le but de
transformer peu à peu la situation des Noirs dans la société brésilienne.
(apic/be)