Brésil: la Commission Pastorale de la Terre (CPT) (170691)
"1990: une année vers la libération sur un parcours semé d’épines"
Goiania, 17juin(APIC/ J. Eugenio de O. Menezes) L’esclavage existe toujours au Brésil. La Commission Pastorale de la Terre (CPT), un organisme de
la Conférence Nationale des évêques du Brésil (CNBB), a recensé 1’559 cas
en 1990. Dans un document qu’elle est en train de distribuer dans tout le
pays, la CPT analyse les conflits de la terre qui ont eu lieu l’année dernière. Mgr Augusto Alves da Rocha, évêque de Picos dans le Nord-Est et président de la CPT, affirme dans le document : "Pour un pays qui se prétend
chrétien, cette analyse que nous présentons est une preuve que beaucoup, et
spécialement les puissants de ce pays, n’ont pas encore reconnu ’que ce que
l’on fait au plus petit parmi les hommes, c’est au Christ lui-même qu’on le
fait’" (Mat. 25, 31-46).
Durant l’année 1990, 401 endroits ont été le théâtre de conflits de la
terre dans lesquels 38’000 familles ont été impliquées et qui ont concerné
en tout 190’000 personnes. Les sans-terre deviennent "le sujet politique de
la lutte populaire pour l’obtention de la terre, car Dieu a destiné la terre à tous et non pas à quelques privilégiés", affirme le document de la
CPT. Cette lutte est d’ailleurs alimentée par des faits objectifs. 5% des
ouvriers agricoles seulement (ils sont plusieurs millions) ont un contrat
de travail. Il existe même un travail d’esclave au Brésil, puisqu’ en 1990,
1’559 cas ont été dénoncés. La pointe de l’iceberg, car il existe beaucoup
d’autres cas qui n’ont pas encore été dénombrés.
La privatisation de l’Etat et la violence
Le plan de la politique gouvernementale a été marquée en 1990 par un
changement de priorité: la question de la réforme agraire a été supplantée
par les questions liées à l’environnement et à la modernisation de l’agriculture. En favorisant ainsi les élites rurales. Le gouvernement n’a procédé à aucune désappropriation de la terre durant les douze mois de 1990.
Avec la violente chute du PIB (Produit intérieur brut) à -4,6%, les plaies
de la société brésilienne subsistent, s’aggravent même. La marche forcée
vers la modernisation et le combat exclusif contre l’inflation laissent totalement de côté les mesures visant à lutter contre les très sérieux problèmes qui affligent la société dans son ensemble: blocage des salaires,
concentration brutale de la richesse aux mains de quelques privilégiés, indicateurs sociaux alarmants dans les domaine de la santé et de l’éducation,
chute de la production agricole et violence dans les campagnes et dans les
villes. En 1990, 75 personnes ont été tuées dans des conflits de terre,
soit 19 de plus qu’en 1989. La modernisation, une prétention du gouvernment
actuel, s’achoppe donc sur des pratiques arbitraires et l’oubli d’autres
réalités criantes, affirme sévèrement la CPT.
Le pouvoir judiciaire compromis
D’après la Constitution, il revient aux Etats du Brésil de combattre la
violence. Or, dans la pratique, la police et le pouvoir judiciaire émanent
de la commune, puisque le pouvoir économique et politique d’une commune détermine l’action et de la police et de la justice. Des 1’630 personnes assassinées lors de conflits de terres enregistrées depuis 1964, on compte
seulement 24 procès qui sont arrivés au terme de la procédure; trois auteurs de crimes seulement ont été condamnés. D’autre part, le pouvoir judiciaire est soumis au pouvoir exécutif et il est composé, dans sa très grande majorité, de représentants de classes sociales privilégiées qui ne s’intéressent guère à la vie difficile des paysans pauvres.
En 1988, les grands propriétaires ont expulsé davantage de paysans sans
recourir au pouvoir judiciaire que le contraire. On compte en effet 3’932
expulsions arbitraires et 2’387 expulsions avec le concours du pouvoir judiciaire. En 1990 ce fut l’inverse, 1’681 expulsions arbitraires et 2’544
avec l’appui de la justice officielle. Ces chiffres mettent en évidence le
fait que les grands propriétaires comptent toujours plus sur la justice officielle pour appuyer les expulsions injustes de paysans. Tout en continuant d’ailleurs à avoir à leurs côtés et à leur solde une police complaisante, voire des hommes de main armés directement engagés à leur service.
La foi chrétienne illumine et renforce la lutte
Dans son 4e chapitre, la CPT aborde la question de la place de la foi
chrétienne dans le processus de lutte pour la terre. La religion, selon la
CPT, est une pierre fondamentale de la communauté paysanne. Très enracinée
dans le paysan, la religion est aussi mise à contribution quand survient
l’heure du conflit de la terre. Une communauté intégrée, avec des traditions religieuses et une pratique politique fait naturellement le lien entre la foi et la vie.
Dans ce sens, l’union de traditions anciennes avec les exigences de la
lutte actuelle ont fait naître au Brésil une nouvelle forme de manifestation religieuse: les "Romarias da terra" qui valorisent certains éléments
de la religion populaire (pèlerinages, rencontres et partage de la nourriture sur le lieu choisi) tout en insérant des symboles de vie et prophétie
de la lutte concrète dans la célébration religieuse. En 1990, ont été organisées de grandes "Romarias da terra", spécialement celles de Taio (45’000
participants) dans l’Etat de Santa Catarina et celle d’Erveiras, dans
l’Etat de Rio Grande do Sul (40’000 personnes). La grande nouveauté en 1990
furent les "romarias" des ouvriers agricoles durant la sécheresse dans le
Nord-Est.
La solidarité internationale
La solidarité internationale fait l’objet du dernier chapitre. Elle est
un apprentissage en pleine croissance. Elle incommode les puissants. Les
relations que des groupes étrangers solidaires établissent avec des groupes
populaires et pastoraux du Brésil questionnent le premier monde et son modèle politico-économique qui prétend s’imposer comme norme universelle. Ces
relations mutuelles aident ces différents groupes à faire la critique de
leur propre réalité nationale. Et dans le cas du Brésil, cela permet aux
groupes organisés de se renforcer dans leur travail et leur lutte. C’est
ainsi qu’en 1990, des entités nationales et étrangères se sont unies pour
traiter de sujets brûlants qui méritent depuis longtemps une solution juste: la réforme agraire, la situation des Indiens et des paysans sans terre
comme aussi le combat mené pour dénoncer l’impunité des crimes commis contre ces personnes.
Comment définir la CPT ?
La CPT est un organisme d’Eglise lié à la Conférence nationale des Evêques du Brésil (CNBB). Elle a été créée à Goiania, en juillet 1975, par un
groupe d’évêques, de prêtres et de laïcs dans le but de relier entre eux
les travailleurs ruraux et de leur donner un appui. C’est un service en faveur de la défense et de la reconstruction de la vie en vue de la lutte
pour la terre. C’est aussi un appui pour soutenir l’espérance du peuple qui
est presque toujours foulée aux pieds par les riches. La CPT se veut également une collaboration d’Eglise pour que l’on respecte la dignité des classes opprimées de la terre afin que ces dernières s’organisent et trouvent
une issue à une situation souvent désespérée et de mort qui pèse sur elles.
La CPT prétend être une tentative difficile mais réelle qui vise à replacer
l’homme, fils de Dieu, au centre de l’histoire. C’est enfin un appel aux
Eglises chrétiennes pour qu’elles se mettent résolument au service des plus
faibles, dénonçant les injustices, mais célébrant aussi ses victoires.
La CPT est présente dans 20 régions du Brésil. Chacune d’entre elles accompagne les équipes locales de travailleurs ruraux. La direction nationale
est constituée par 5 représentants des régions avec à leur tête Mgr Augusto
Alves da Rocha. Mgr Tomas Balduino, évêque de Goias-Velho, occupe la viceprésidence. (apic/em/ba)