Bougainville: blocus ravageur de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (210793)
Deux représentantes du COE témoignent
Genève, 20juillet(APIC) Que se passe-t-il à Bougainville, dans cette île
du Pacifique sud coupée du monde en raison d’un blocus. Les témoignages
sont rares et parfois contradictoires. Quant à la population de l’île, elle
pense que le monde l’a oubliée. Reste que le blocus entraîne la mort et la
souffrance pour des milliers d’habitants... Les vivres et les médicaments
ne peuvent leur parvenir. Deux représentantes du Conseil oecuménique des
Eglises (COE) sont de retour de cette région. Témoignages.
L’île de Bougainville, qui fait partie de la Papouasie-Nouvelle-Guinée
(PNG), est située au large de la côte nord-est de l’Australie. Le conflit,
qui dure depuis des années, oppose les forces de défense de la PNG à l’Armée révolutionnaire de Bougainville (BRA), la branche armée de l’auto-proclamé gouvernement intérimaire de la République de Bougainville. Depuis
1990, les forces de défenses de la PNG imposent un blocus contre Bougainville. Elles contrôlent aujourd’hui la partie nord de cette île longue de
200 km, ainsi qu’une petite partie de la région du sud.
Depuis l’indépendance en 1975, l’île fait partie de la PNG. Et déjà, à
l’époque, elle avait cherché à obtenir le statut d’indépendance séparée. En
1988, les hostilités ont éclaté à nouveau à propos des conséquences socioéconomiques et écologiques sur la population de l’exploitation intense de
la mine de Paguna. Le conflit a débouché sur la fermeture de la mine, la
guerre civile ouverte et la déclaration d’indépendance de Bougainville en
mai 1990. La PNH imposant alors le blocus total, en vigueur aujourd’hui encore.
Mais la partie principale de l’île, située au centre, est sous contrôle
de la BRA. Cette zone est aujourd’hui complètement coupée du monde par le
blocus imposé. Les rares informations le confirment: les médicaments ne
passent pas, entraînant la mort de milliers de personnes. La maladie s’est
installée: paludisme, polio, coqueluche, tuberculose et choléra...
Des faits que confirment les deux représentantes du COE, Brenda Fitzpatrick, secrétaire exécutive de l’Unité IV du COE, "Partage et Service",
et Angelique Walker-Smith, membre de la Commission de cette Unité. Elles
rendaient compte mercredi à Genève de leur voyage dans cette région oubliée
du monde.
10’000 morts par manque de soins
La situation est "très urgente", a déclaré Brenda Fitzpatrick. Selon elle, l’armée utilise des produits chimiques toxiques sur la population locale. "La substance semble être du phosphore blanc, qui provoque des brûlures
sur la peau. Selon un jeune journaliste, Moresi Tua, dont elle rapporte les
propos, lui-même a tenté, avec six personnes, de faire passer des médicaments à Bougainville, à partir des îles Salomon. Les autorités de la PNG
ont intercepté leur embarcation, forcé les membres de l’équipage à partir à
la nage, avant de leur tirer dessus. Laissant des blessés mourrir dans
l’eau. Moresi déclare avoir été touché à quatre reprises et être resté dans
l’eau neuf heures avant d’atteindre le rivage.
Dans la partie centrale de l’île, les hôpitaux et les cliniques ont été
fermés, faute de médicaments, dit-on. Des femmes enceintes et des enfants
sont morts par manque de soin. Selon la Soeur infirmière de l’hôpital
d’Arawa, aujourd’hui fermé, 10’000 personnes sont mortes de maladies pourtant curables. A ce chiffre s’ajoute les victimes du conflit armé, des affrontements entre les deux parties. Pas plus que les médicaments, les vivres ne peuvent franchir le blocus. Récemment encore, Mgr Gregory Singkai,
évêque de Bougainville, admettait que sa santé s’était détériorée et déclarait qu’une "partie de la race humaine court un véritable risque d’être
complètement anéantie. Et rien n’est fait pour améliorer la situation".
Briser le blocus
D’après Brenda Fitzpatrick, les deux parties en cause s’accusent réciproquement de commettre des atrocités. On parle fréquemment de viols et
d’utilisation de gens comme "boucliers humains". L’armée révolutionnaire de
Bougainville soutient qu’elle contrôle ses forces. La population, quant à
elle, semble divisée. Certaines personnes fuient les combats pour se réfugier dans des centres de soins gérés par le gouvernement. Des informations
parvenues de ces centres font toutefois état d’abus commis contre les réfugiés.
La population de Bougainville pense que le monde l’a oubliée. "Personne
ne se soucie-t-il de ce qui nous arrive?", s’est exclamée une Soeur infirmière réfugiée sur l’île de Gizo (Salomon) toute proche. Depuis plusieurs
années, différents organismes gouvernementaux et non-gouvernementaux, y
compris les Eglises, demandent au gouvernement de Papouasie-Nouvelle-Guinée
de permettre à des équipes d’évaluer la situation. Des appels ont été lancés pour que l’aide humanitaire puisse franchir le blocus.
Pour Brenda Fitzpatrick, il est impossible d’établir exactement ce qui
se passe dans la partie centrale de Bougainville. Il est essentiel, a-t-elle conclu, que des observateurs indépendants soient autorisés à se rendre
sur place pour établir les faits.
Jusqu’à maintenant, le conflit était considéré comme purement national,
mais la présence de réfugiés dans les îles Salomon lui confère un caractère
international, a soutenu pour sa part Clement John, secrétaire exécutif de
la Commssion des Eglises pour les Affaires internationales du COE. (apiccom/pp/pr)