Bilan du Festival de Cannes: profondeur et diversité (210591)
Cannes, 21mai(APIC) Boudé par les stars et le soleil, le 44e Festival de
Cannes restera dans les annales à cause de la variété de ses sélections.
Aussi bien dans la prestigieuse section des films en compétition que dans
les programmes parallèles de la semaine de la critique, de la quinzaine des
réalisateurs ou de celle intitulée "Un certain regard", vous pouviez trouver une super-production grand public à côté d’un film "art et essai", à la
réalisation à ce point sophistiquée que personne n’y comprend plus rien, ou
encore l’oeuvre personnelle d’un grand créateur à la filmographie très longue (par exemple Kurosawa) au même programme ou presque que le tout premier
film d’un parfait inconnu accueilli avec la même chaleur par le public.
Mission accomplie donc pour ce festival qui, davantage que ces dernières
années, a donné leurs chances à des formes nouvelles d’expression cinématographique. Le palmarès reflète d’ailleurs cette diversité.
La forme est une chose, le fond en est une autre. Et la sélection de
cette année est aussi surprenante quant aux thèmes abordés. Le cinéma explore l’âme humaine et ses travers. Trop souvent, il se contente de superficialité. Avec Kieslowski ("La double Vie de Véronique", prix du jury oecuménique, prix de la presse et prix d’interprétation), Werner Schroeter
("Malina") et surtout Jacques Rivette ("La belle Noiseuse", grand prix de
Cannes), il atteint une profondeur extraordinaire. Bien sûr, pour faire
connaître la nature intérieure, l’être profond d’une personne par la médiation des images et du jeu des acteurs, il faut le talent d’un grand réalisateur, parfaitement maître de son art, sachant jouer avec une patiente
reconstruction du temps et de l’espace pour donner, au-delà de l’illusion
de l’écran, la perception de la réalité la plus intime de l’homme. En mettant en scène un peintre qui essaie de trouver cette réalité, cette vérité
au bout de son pinceau ou de ses crayons, à la recherche du trait idéal,
Jacques Rivette a proposé l’un de ses meilleurs films et l’une des oeuvres
les plus fortes de ce festival. Mais une telle recherche impose le temps et
"La belle Noiseuse", film porté de bout en bout par Michel Piccoli, doit sa
force et sa tension à sa durée de plus de quatre heures, ce qui n’ira pas
sans poser des problèmes de distribution.
Le cinéma, reflet d’une réalité sociale ambiguë
Théo Angelopoulos est parti tout au nord de la Grèce, sur la frontière
imperméable qui borde l’Albanie. Passage impossible, région de bout du monde. Dans cette ville, on case des réfugiés de tous pays. Un reporter TV y
découvre, lors d’un reportage, un vieux bonhomme qui ressemble étrangement
à un homme politique disparu mystérieusement. Longue quête pour tenter de
communiquer, pour briser les frontières, pour rejoindre, en les respectant,
cet homme politique, les réfugiés et les soldats qui font leur boulot. Angelopoulos rejoint, par "Le Pas suspendu de la cigogne", les réalisateurs
auscultant l’âme humaine et ceux qui décrivent les problèmes de notre société. Dommage que ce film particulièrement fort et cohérent n’ait pas retenu l’attention du jury.
On dit le cinéma "miroir de la société". Aux Etats-Unis, gangrenée par
le racisme et la drogue, deux maux amplifiés par l’intolérance, cette société est malade. Spike Lee, réalisateur noir de New York, en fait un constat violent dans "Jungle Fever". Blancs et Noirs semblent incapables de se
comprendre, de s’accepter, à moins que... L’Italien Daniele Luchetti raille
les travers des politiciens arrivistes et corrompus dans "Le Porteur de
serviette", Irwin Winkler, dans "Présomption de culpabilité", avec la complicité de Robert de Niro dans le rôle d’une victime, dans les années cinquante, la fameuse Commission du Congrès appelée à questionner tous ceux
qui pourraient être suspects d’amitiés pro-communistes, s’attaque au mac
carthysme et à ses conséquences. Tevfik Baser, un Turc qui travaille en Allemagne, soulève le problème des réfugiés politiques ("Au revoir, étrangère"), Maroun Bagdadi met en scène un otage occidental prisonnier à Beyrouth
("Hors la vie", prix du jury). Akira Kurosawa parle de l’explosion nucléaire de Nagasaki et de ses conséquences ("Rhapsodie en août"), Lars von Trier
des aventures d’un Américain pacifiste en Allemagne en octobre 1945, dans
les décombres de la guerre ("Europa", également prix du jury). Et je ne
vous parle pas des thèmes abordés par les films des autres sections, où ont
été présentés des films africains, indiens, des pays de l’Est,...
Le cinéma, un divertissement
Mais le cinéma doit être un divertissement, doit raconter une histoire
plaisante. Des films de ce genre, il faut les chercher du côté des EtatsUnis. Ils leur permettent une suprématie mondiale qui ne demande qu’à
s’étendre vers l’Est. "La Reine des pommes", de Bill Duke, thriller comique
dans les bas-fonds de La Nouvelle-Orléans, "Thelma et Louise", road movie
de deux femmes au foyer peu dotées sur le plan intellectuel et qui décident
de s’éclater... ou encore "Barton et Fink" (palme d’or), des deux frères
Coen, histoire fantaisiste d’un jeune écrivain engagé à Hollywood en 1941
pour écrire le scénario d’un film de catcheurs. Une très bonne mise en scène saupoudrée d’une bonne dose d’humour, plus une satire des milieux du cinéma ont suffi au jury pour oublier presque toutes les oeuvres fortes qui
ont marqué ce festival et pour primer une agréable comédie sans prétentions. Sur le plan du commerce, "Barton Fink" marche évidemment mieux
qu’une analyse du racisme ou une réflexion sur la complexité de l’âme humaine. Le cinéma, c’est aussi cela. (apic/ys/cor)