Berne: Le dialogue avec l’islam préoccupe la Commission de (310591)
Un Suisse romand élu président de la Commission pastorale de la SKAF
Berne, 31mai(APIC) La crise du Golfe a attiré l’attention sur la présence
en Europe occidentale, notamment en Suisse, d’une population musulmane en
pleine croissance. Une communauté islamique qui suscite souvent méfiance
voire rejet. C’est pour y faire face que la Communauté catholique suisse de
travail pour les étrangers et leurs problèmes (SKAF) avait mis mardi à Berne le dialogue avec les musulmans au centre de son assemblée annuelle. La
SKAF a élu à cette occasion un nouveau président pour sa Commission pastorale, l’abbé Jean-Paul de Sury, de Genève.
Secrétaire de la pastorale d’ensemble pour le canton de Genève, l’abbé
de Sury remplace à la présidence de cette importante Commission de la SKAF
le chanoine Franz Stampfli, de Zurich, démissionnaire. La SKAF, une Commission de la Conférence des évêques suisses (CES), est active notamment dans
la pastorale des étrangers et dans l’élaboration des prises de position de
la CES en matière de politique des étrangers.
Mgr Haas interpellé
Délégué de la CES pour le dicastère "Migration", Mgr Wolfgang Haas, présent mardi à Berne, a été interpellé par le secrétaire de l’Eglise cantonale d’Argovie, Otto Wertli. Ce dernier a demandé comment Mgr Haas se situe
face à l’appel lancé par l’abbé Fugel, rédacteur du journal catholique conservateur "Sonntagsblatt", appel demandant de ne pas verser de contributions à l’Action de Carême - qui subventionne la SKAF ! - mais de les verser à l’évêque de Coire et à certains projets à l’étranger.
Cette action nuit en effet, de l’avis d’Otto Wertli, à l’une des organisations qui soutiennent la SKAF, une Commission de la CES. Mgr Haas a estimé qu’il n’est pas question pour lui d’affaiblir l’Action de Carême, "à laquelle je donne mon appui", a-t-il précisé à l’agence APIC. Il a cependant
relevé que cette action est une "initiative privée" de fidèles voulant aider l’évêché de Coire qui doit faire face à un manque à gagner de 700’000
francs.
L’assemblée annuelle de la SKAF s’est achevée par deux exposés sur la
foi des musulmans et les possibilités et difficultés du dialogue islamochrétien. Selon le directeur national de la SKAF, Urs Köppel, ces derniers
mois la situation des migrants en Suisse s’est considérablement modifiée,
et de plus en plus de nouveaux arrivants ne proviennent plus des pays traditionnels d’émigration. Et si parmi eux il y a aussi des immigrants catholiques, comme les Albanais catholiques du Kosovo, ils représenteront dans
le futur un pourcentage toujours plus réduit. Mais, a fait remarquer le directeur national de la SKAF, cela ne libère pas l’Eglise catholique de sa
mission auprès des communautés immigrées.
Oser la rencontre avec l’islam
Le Dr. Franz Allemann (Flamatt), diacre, spécialiste de l’islam et président du groupe de travail "Musulmans" de la SKAF, a rappelé que l’islam,
né dans la péninsule arabique au début du VIIe siècle, compte aujourd’hui
plus d’un milliard d’adeptes et est ainsi la seconde plus grande religion
mondiale après le christianisme. Il a expliqué que pour les musulmans,
Dieu, malgré son absolue transcendance, se révèle "tout proche" du croyant,
"plus près que sa propre carotide", comme dit le Coran. Cette proximité a
cependant ses limites: Jésus, le Dieu proche par excellence pour les chrétiens, reste uniquement un prophète pour les musulmans. Pour l’islam, la
foi en l’Incarnation s’oppose radicalement à sa compréhension de la transcendance de Dieu. De même, le concept de rédempteur et de médiateur de salut est étranger à l’islam. Ainsi, selon le Coran, personne ne porte le
fardeau d’un autre. Une mort rédemptrice du Christ sur la croix n’a donc
pas de raison d’être et est rejetée par l’islam.
L’islam se fonde sur cinq piliers
L’islam repose sur cinq piliers: la profession de foi (il n’est de dieu
que Dieu et Mahomet est son prophète), la prière rituelle (cinq fois par
jour), le jeûne durant le mois de Ramadan (abstention complète de nourriture, de boisson, de relations sexuelles entre le lever du soleil et son coucher), l’aumône légale (ce geste de justice et de solidarité purifie la
personne et ses biens) et le pèlerinage à La Mecque (au moins une fois dans
la vie d’un musulman, sauf impossibilité pratique). Le muezzin appelle à la
prière cinq fois par jour. Une prière qui, pour être valable, exige des
conditions préalables, a relevé Franz Allemann: la pureté rituelle (par un
lavement du corps partiel ou total), des vêtements rituels, un lieu de culte reconnu, mosquée ou lieu séparé, place recouverte de tapis ou d’habits.
"Enlever ses chaussures pour la prière ou lorsqu’on pénètre dans une mosquée fait aussi partie de la pureté du culte", a précisé le conférencier.
Il ne s’agit pas ici d’un acte dicté par des considérations d’hygiène, mais
de gestes qui favorisent la pacification intérieure et tournent le coeur
vers Dieu dans une attitude de conversion.
Une pratique religieuse souvent difficile en Occident
Franz Allemann a relevé que pour les musulmans "engagés dans le monde du
travail ou qui vivent à l’étranger", l’observation des préceptes de l’islam
(par exemple l’interdiction de consommer de la viande de porc) est souvent
malaisée. L’inhumation de musulmans dans des cimetières suisses se heurte
également à des difficultés, le défunt devant, selon l’islam, être enterré
tourné vers La Mecque. Faute d’espaces réservés dans les cimetières suisses, les musulmans ramènent souvent les dépouilles des leurs dans leur patrie. Ils croient à la résurrection de la chair au Dernier Jour, a précisé
Franz Allemann.
Dans son exposé intitulé "Le dialogue entre les chrétiens et les musulmans est-il possible ?", Hans Vöcking, Père Blanc et expert des questions
de l’islam auprès de la Conférence des évêques allemands, a pour sa part
relevé qu’il n’y a aucune grande religion, mis à part le judaïsme, qui ait
eu des contacts plus anciens avec les chrétiens que l’islam. "Et pourtant,
depuis plus de treize siècles que l’islam est apparu, où en sommes-nous
dans la rencontre entre chrétiens et musulmans ?", a-t-il lancé.
Au début, de bonnes relations entre musulmans et chrétiens
Au début, note-t-il, les premières traditions musulmanes font état des
bonnes relations qui s’établirent très tôt entre chrétiens et musulmans et
Mahomet eut même pour les chrétiens qu’il rencontra une certaine considération. Le Coran, dans un verset souvent cité par les musulmans, dit : "Tu
constateras que les hommes les plus proches des musulmans par l’amitié sont
ceux qui disent ’nous sommes chrétiens’, parce qu’on trouve parmi eux des
prêtres et des moines qui ne s’enflent pas d’orgueil". Les croisades ont
évidemment contribué malheureusement à durcir des tensions inévitables,
qu’une cohabitation pacifique aurait peut-être en grande partie résorbées.
Le Père Vöcking note qu’il est significatif que la méconnaissance de l’islam ait marqué la chrétienté durant des siècles.
Les aventures coloniales du XIXe siècle dans le monde musulman n’ont
fait que renforcer l’ignorance de l’islam, en la doublant du mépris pour
les musulmans. Le Concile Vatican II, avec sa Déclaration "Nostra aetate"
sur les religions non chrétiennes (1965), a été l’aube d’un âge nouveau
dans le dialogue islamo-chrétien, un dialogue difficile, et dont les obstacles légitiment un certain pessimisme. Les difficultés sont diverses : les
unes viennent, comme mentionné plus haut, de l’histoire, d’autres de présupposés philosophiques, enfin les plus graves viennent de l’opposition des
dogmes et des mentalités proprement religieuses.
Divergences dogmatiques
Si l’histoire ne semble pas être la difficulté majeure, plus graves sont
les divergences pour aborder et établir la vérité religieuse : nous retrouvons ici le débat entre la foi et la raison, un conflit qui peut bloquer
tout dialogue. Le musulman traditionnel reçoit la vérité de Dieu par le Coran. L’homme y trouve réponse aux problèmes du monde comme aux questions
des hommes. Le recours aux Ecritures est la base même du raisonnement et le
rôle de la raison est limité aux cadres même du Coran et ne peut s’exercer
que dans "l’ordre coranique". Aussi, affirme le Père Vöcking, tant que le
musulman se tient à l’intérieur de "l’ordre coranique" pour juger les
problèmes et que la raison reste aliénée par cet ordre, il apparaît
impossible de trouver un terrain commun pour le dialogue.
Dans la conception traditionnelle dominante de l’islam, des distinctions
entre spirituel et temporel, religieux et culturel, entre raison et foi,
nature et grâce, si courantes pour notre pensée chrétienne, sont impossibles et impensables pour un musulman. "Est-ce à dire que l’horizon est définitivement bouché ?", s’est demandé le Père Vöcking. Soutenir ce point de
vue serait affirmer que la pensée musulmane n’est plus vivante, mais irrémédiablement sclérosée et enfermée dans un ghetto. Bien qu’on ait l’impression qu’aujourd’hui l’islamisme soit la seule représentation de l’islam, le
Père Vöcking espère un renouveau dans la ligne de l’esprit de recherche qui
inspirait le mouvement théologique des "mu’tazilites" (au IXe siècle), qui
reconnaissaient à la raison son autonomie et sa capacité à atteindre la
vérité par elle-même, dans une certaine mesure.
Ce qui a freiné l’évolution de l’islam depuis le Moyen-Age, c’est précisément l’arrêt de la réflexion théologique : "dans les écoles, on a dès
lors seulement répété ce qu’avaient dit les anciens, et de façon généralement fort servile". Il a ainsi insisté pour que la connaissance qu’ont les
musulmans du christianisme ne se limite pas à ce qu’en dit le Coran. "Nous
devons apprendre à nous connaître. Il nous manque la connaissance mutuelle!
Nous devons reconnaître les valeurs de l’autre", a-t-il lancé.
Le Père Vöcking a plaidé en faveur d’un dialogue qui dépasse l’apologie
défensive pour s’élever à une vision de la totalité humaine. Pour cela, il
faut activer le progrès du dogme et promouvoir l’échange de personne à personne. Le dialogue entre chrétiens et musulmans doit être une aventure, un
risque qui permette à chacun de découvrir la richesse de l’autre. (apic/be)