Berne: Colloque oecuménique sur l’évangélisation en Suisse (230392)
en critiquant sévèrement la vision européenne du pape Jean Paul II
Berne, 23 mars(APIC) Près de 250 personnes ont participé, vendredi 20 et
samedi 21 mars au Centre Alfa à Berne, à un Colloque oecuménique sur les
perspectives de l’évangélisation en Suisse. Patronée conjointement par la
Conférence des évêques suisses (CES) et la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS), cette rencontre a été marquée par un incident
pénible, l’ancien conseiller national socialiste Richard Bäumlin ayant critiqué sévèrement la "vision européenne" du pape Jean Paul II et son concept
de "nouvelle évangélisation", ce qui provoqué le départ momentané de plusieurs dignitaires catholiques.
Considérant cette intervention comme un affront aux catholiques, l’hôte
de marque de ce colloque, le cardinal Paul Poupard, président du Conseil
pontifical de la culture, le nonce apostolique en Suisse, Mgr Edoardo Rovida, ainsi que Mgr Pierre Mamie, président de la CES, n’ont pas participé à
la discussion du vendredi après-midi. Le colloque s’est tout de même poursuivi, mais pour certains, le coeur n’y était plus, et plusieurs protestants ont trouvé pour le moins "déplacée" l’intervention de R. Bäumlin,
professeur de droit public à l’Université de Berne. Avertissant que son
propos était destiné à déranger, le professeur bernois a demandé : "N’aperçoit-on pas dans l’évolution de l’Eglise romaine, depuis l’entrée en
fonction du pape actuel, un retour à une Eglise officielle autoritaire, se
prétendant compétente pour gérer une vérité réputée immuable ? "
Pour R. Bäumlin, qui a déclaré s’appuyer pour son argumentation uniquement sur des auteurs catholiques, la nouvelle évangélisation, telle que la
conçoit le pape actuel, est synonyme d’un retour en arrière de plusieurs
siècles. Le pape ferait recours, en invoquant les racines chrétiennes de
l’Europe, à une "image figée" qui excluerait d’emblée "et de façon inadmissible la Renaissance, la Réforme, les Lumières". L’ancien conseiller national, qui s’exprimait "en son nom propre", et non pas en tant que représentant d’une Eglise protestante, avait été invité par la partie catholique,
l’Institut de sociologie pastorale (SPI) de Saint-Gall, qui organisait ce
Colloque de concert avec l’Institut d’éthique sociale (IES) de la FEPS. Le
SPI a regretté ce dérapage programmé. Les organisateurs s’en sont excusés,
déplorant qu’une Eglise ait été attaquée de façon unilatérale.
Le professeur lausannois Roland Campiche, directeur de l’IES, a également regretté l’incident, et ensuite recentré le propos sur le thème du
Colloque, à savoir l’évangélisation en Suisse. La réunion de Berne se proposait de provoquer un large débat entre théologiens et sociologues des religions à partir des premiers résultats du Programme de recherche 21 du
Fonds national suisse de la recherche scientifique, étude intitulée "Pluralité confessionnelle, religiosité diffuse, identité culturelle en Suisse".
Les données présentées par les co-auteurs de l’étude, à savoir les chercheurs de l’IES et du SPI, proviennent d’une enquête nationale représentative réalisée auprès d’un échantillon de citoyens suisses ou étrangers au
bénéficice d’un permis de séjour, âgés de 18 à 75, dans les trois régions
linguistiques. L’enquête a été conduite auprès de 1315 personnes au cours
des années 1988 et 1989, et il en résultera un ouvrage, "Croire en Suisse",
à paraître à l’Age d’Homme au milieu de cette année.
Il ressort de cette enquête fouillée, présentée vendredi par Roland Campiche, de l’IES, et Alfred Dubach, du SPI, que malgré la sécularisation de
notre société la religion n’est pas morte. Mais elle n’est pas l’apanage
des Eglises: c’est d’abord l’affaire de l’individu. Ainsi, rares sont les
Suisses (l’enquête trouve 4 % "d’humanistes sans religion") qui refusent
toute réponse religieuse aux grandes questions de l’existence, des origines
ou de la mort. On veut bien appartenir à une Eglise, mais sans s’engager ni
s’impliquer. Et si le produit ne convient pas au "consommateur", celui-ci
s’en va chercher ailleurs ou reste indifférent. La religion garde certes
toujours une place privilégiée en Suisse, même si la majorité des croyants
se composent leur propre "menu".
Une société et une religion "à la carte"
L’on ne peut ainsi ni parler de "perte", ni de "retour" du religieux,
contrairement à certaines thèses; on assiste en fait à une "recomposition
du champ religieux" : dans la société moderne, la religion ne constitue
plus le principe unitaire à partir duquel s’organise la société dans son
ensemble. Elle garde cependant une importance primordiale. Ceux qui se déclarent sans religion ne représentent qu’environ 4 % des individus interrogés, alors que la très grande majorité affirme appartenir à l’une des grandes Eglises de Suisse, catholique ou réformée. Ce qui montre aussi que les
sectes et les "nouveaux mouvements religieux" ainsi que le fondamentalisme
et l’intégrisme ne touchent en fait qu’une petite minorité.
D’après l’enquête, l’individu compose lui-même son système de croyances
(Roland Campiche parle même de "bricolage religieux") et "négocie" le lien
qu’il désire avoir avec une organisation religieuse. Ainsi, son identité
religieuse n’est plus exclusivement formée d’éléments proposés par une
Eglise, et l’individu sélectionne parmi les modèles disponibles celui qui
lui convient le mieux. L’étude a cependant montré que si les Eglises ne
contrôlent plus totalement le "champ religieux", elles restent les principales productrices de réponses aux attentes religieuses de la population.
En cas d’une disparition éventuelle des Eglises, les Suisses seraient
une très grande majorité (près de 90 %) à estimer que les personnes seules
souffriraient davantage, et plus des 2/3 à penser que les personnes en marge seraient davantage laissées à elles-mêmes et que beaucoup de gens ne
sauraient plus quel sens à donner à leu vie. Il se dégage donc un consensus
impressionnant à propos de l’action sociale des Eglises dans la société,
malgré un relâchement évident du lien de l’individu à l’institution religieuse et une érosion constante de la pratique religieuse. R. Campiche a
encore relevé que, contrairement à une idée répandue, les femmes ne sont en
fait pas plus religieuses que les hommes, mais que leur comportement se
confond - et c’est très visible pour les femmes actives professionnellement
- avec celui de leur milieu socio-économique.
L’évangélisation, la raison d’être de l’Eglise
"L’évangélisation..., nul chrétien ne saurait s’y soustraire, c’est la
raison d’être de l’Eglise", a lancé le cardinal Poupard, dans son exposé
intitulé "La nouvelle évangélisation; l’inculturation au coeur de la mission". Paul VI, dans son exhortation apostolique "Evangelii Nuntiandi", relevait que l’Eglise "existe pour évangéliser". Rappelant les fondements bibliques de l’évangélisation, le cardinal français a indiqué que l’évangélisation confiée à l’Eglise est "l’un des signes privilégiés de l’amour de
Dieu pour l’homme". Il s’agit d’annoncer le Christ, "premier évangélisateur
et coeur de l’évangélisation".
Pour comprendre la signification profonde de la nouvelle évangélisation,
a-t-il dit, "il faut se garder de l’extraire de son contexte ecclésial, européen et mondial, marqué par la chute des totalitarismes athées. (...)
Vers où, vers qui se dirigeront ceux dont les espérances utopiques ont sombré dans le néant, ensevelies sous les ruines du marxisme-léninisme athée ?
Vers quoi se portera la charge eschatologique d’une large part de l’humanité ainsi privée de son pôle d’attraction ?"
Et dans le contexte de la chute du communisme en Europe de l’Est, le
cardinal de la curie de se demander comment réagiront les Eglises, "délivrées de leur pire ennemi", "confrontées à une situation radicalement nouvelle, marquée par le pluralisme démocratique et l’omniprésence de médias
souvent laïcs et réducteurs du Message". Les événements actuels montrent
que la politique et l’économie ne sont pas à elle seules en mesures de répondre aux attentes fondamentales de l’homme, à la veille du 3e millénaire.
La nouvelle évangélisation que requiert le monde actuel, a-t-il poursuivi,
doit pénétrer la culture, car si l’Evangile ne pénètre pas l’homme tout entier, celui-ci ne sera pas en mesure de croire avec toute son humanité.
Comme le souligne Jean Paul II, "une foi qui ne devient pas culture est une
foi qui n’est pas pleinement accueillie, entièrement pensée et fidèlement
vécue".
Que faire pour évangéliser ?
Professeur de théologie pratique à l’Université de Berne, Klaus Wegenast
a développé quelques réflexions sur la notion d’évangélisation à travers
les siècles, puis constaté que catholiques et protestants se rejoignent en
ce sens que d’une manière générale, on tient peu compte du contexte social
dans lequel vivent les gens, leur vision du bonheur, leur échelle des valeurs, leurs craintes et leurs espoirs. Mais des différences apparaissent
tout de même à propos de l’évangélisation: la tradition catholique continue
à partir de l’idée que l’être humain est doté d’une disposition naturelle à
la foi et qu’il lui suffit d’une rencontre avec le message chrétien pour en
acquérir une notion personnelle. Au contraire, le protestantisme admet, en
vertu de sa notion du péché, l’état d’impossibilité de croire, obstacle à
la foi qui ne peut être levé par l’action de l’homme.
Proposant une réflexion sur comment faire pour évangéliser dans une société où l’Eglise et la tradition religieuse sont devenues des secteurs
particuliers de l’esprit humain comme le sport, le travail ou la politique,
il a suggéré aux Eglises de tourner résolument le dos à la culture du "Faites comme je dis et non comme je fais", de donner l’exemple de la cohérence, de l’engagement, de construire les raisons individuelles de la foi
(certitude d’être chacun personnellement dans la main de Dieu), de donner
des possibilités de s’identifier, au niveau de l’action quotidienne, à des
personnes ou à des groupes chez qui la dimension chrétienne est manifeste
(l’importance de l’"expérience").
Dans sa contribution, Leo Karrer, professeur de théologie pratique à
l’Université de Fribourg, a constaté un "essoufflement des Eglises" après
les années du renouveau et une "lassitude paralysante" chez de nombreuses
personnes face à la complexité déroutante de la vie. Il estime que dans un
tel contexte, l’Eglise ne doit pas renforcer sa structure centralisatrice,
("on souffre déjà dans l’Eglise catholique d’un excès de dirigisme institutionnel"), mais l’avenir de l’Eglise dépendra dans une large mesure, à son
avis, de sa capacité à susciter la création de groupes de taille réduite,
proches des gens. "Dans l’Eglise, lorsque nous créons et imaginons des
espaces et des formes, nous devrions réfléchir non seulement en termes de
structures, mais également d’atmosphère, aller au-delà de l’intellect pour
toucher également l’affectif et l’émotionnel..." Durant ce Colloque,
d’autres participants ont également insisté sur la nécessité de cette
"Eglise de proximité", "non-triomphante", quittant ses sécurités pour se
risquer à la solidarité avec les pauvres et les laissés-pour-compte.
(apic/be)