"Cette mort que notre civilisation escamote"
Charleroi, 27octobre(APIC) Pour inaugurer son nouveau cycle de conférences, centrées cette année sur des questions touchant à la mort, le groupe
"Recherche et Vie" de Charleroi (Belgique) avait choisi d’inviter un sociologue, Pierre Delooz, pour aborder un thème peu commun: "Cette mort que
notre civilisation escamote".
Quel est l’intérêt d’un regard de sociologue sur la mort? "Le point de
vue du sociologue, répond Pierre Delooz, est que la mort n’est pas un phénomène naturel. Elle est tout entière un phénomène social et culturel".
Chaque société a donc sa manière propre de mourir.
Notre société, montre d’abord le sociologue, a fait reculer le moment de
la mort. Pour la plupart des gens, la mort se trouve ainsi mise à l’écart
des préoccupations journalières. "Nos contemporains ne se sentant pas menacés pensent rarement à la mort", constate Pierre Delooz. Les enquêtes montrent, du reste, qu’ils ne croient plus beaucoup en l’au-delà, ni au ciel,
ni surtout à l’enfer. Curieusement, la réincarnation en intrigue plus d’un.
Postposée, la mort est aussi de plus en plus "organisée". Il est devenu
de plus en plus rare et même de plus en plus difficile de mourir chez soi.
La mort est, en effet, de plus en plus médicalisée, "technicisée". Elle
s’inscrit dans tout un cadre d’organisations et en devient d’autant plus
abstraite. "L’image abstraite de la mort la rend dès lors insignifiante",
souligne Pierre Delooz.
La mort inimaginable
Dans une société devenue une société d’organisations, dominée par la
science et la technologie, la mort devient "inimaginable". Faut-il s’étonner alors que l’image ou la vision de la mort transmise par le christianisme se défasse? La vision chrétienne des origines du monde et de l’homme ne
s’était-elle pas déjà défaite?
Dans une société d’organisations, les hommes et les femmes sont devenus
des individus interchangeables. La mort devrait cependant pouvoir être une
prérogative de l’individu, pense-t-on: ne devrait-il pas pouvoir la choisir
quand il pense avoir terminé sa biographie, quand il se sent trop à charge?
Le sociologue n’affirme pas ici des principes souhaitables: il constate
seulement de tels souhaits chez ses contemporains et laisse donc posée toute la question de cette individualisation de la mort.
Une réponse à cette question se cherche aujourd’hui, du reste, dans
l’accompagnement des mourants et dans les soins palliatifs qui préviennent
la douleur intolérable. Il y aurait place, sur ce plan et du point de vue
chrétien, note Pierre Delooz, pour un nouveau ministère et pour de nouveaux
"derniers sacrements".
La conférence du sociologue a suscité beaucoup d’intérêt de la part des
auditeurs. Un aumônier de clinique confiait à l’issue de la rencontre avoir
reconnu, dans la description du sociologue, l’évolution qu’il observe depuis plusieurs années dans un monde qui se transforme en société d’organisations. Et d’ajouter: "Dans ce contexte hyperorganisé, il y a une fameuse
invitation adressée aux chrétiens pour qu’ils repensent la mort qu’on aseptise et qu’on laisse de plus en plus à la seule responsabilité des individus". (apic/cip/pr)