Belgique: pladoyer de l’évêque mexicain Samuel Ruiz (150390)
"Les évêque du tiers monde sont trop peu écoutés"
Namur, 15 mars (APIC/CIP) Venu du Mexique pour le Carême de partage Mgr
Samuel Ruiz, évêque de San Cristobal de las Casas, dans l’Etat mexicain de
Chiapas, est actuellement en Belgique. Il était notamment le mardi 13 mars
l’hôte de Namur, où il a fait entendre lors d’une conférence la voix des
Indiens en parlant de son ministère auprès des Indiens Mayas qui peuplent
son diocèse. Mgr Ruiz, 65 ans, est un lointain successeur de Bartolomeo de
las Casas, célèbre défenseur des Indiens au XVIe siècle et premier évêque
de Cristobal.
Le diocèse de Mgr Ruiz compte 2 millions d’habitants, répartis sur
33’000 km2. L’Eglise locale peut s’appuyer sur les services de 2’000 catéchistes. En revanche, il n’y a que 75 prêtres. "Mais nous n’en sommes pas
angoissés", relève d’emblée l’évêque, en précisant: "Notre objectif est de
favoriser la naissance d’une Eglise indienne autochtone".
"Quand j’ai été nommé évêque, il y a 31 ans, se souvient Mgr Ruiz, j’ai
été envoyé pour évangéliser les nombreux Indiens qui peuplent la région
d`où je viens. Plusieurs événements m’ont aidé à évoluer. Ainsi, au Concile
Vatican II, nous avons appris le droit d’être différents. Par ailleurs, les
populations indiennes de ma région ont organisé un vaste congrès. Les participants y ont découvert la force d’être unis. Leur rencontre nous a en
outre permis de comprendre combien nous étions loin des problèmes vécus par
les populations indiennes. Nous marchions le regard tourné vers les cieux,
au lieu de prendre en compte les besoins des populations. A partir de ce
moment-là, nous avons pris nos distances par rapport aux riches, dont les
intérêts n’étaient pas chrétiens".
Quelle Eglise pour les Indiens
Si l’objectif est de favoriser la naissance d’une Eglise indienne autochtone, "il est difficile pour un Indien de devenir prêtre", souligne
l’évêque de San Cristobal de las Casas. Cette difficulté tient à la différence de culture, estime-t-il en citant le cas d’un jeune indien qui, au
séminaire, avait dû "dissimuler" son identité indienne mais qui, une fois
devenu prêtre, fut considéré comme "traître" par sa communauté.
Mgr Ruiz se dit "triste de constater qu’il n’y a pas encore une seule
Eglise vraiment autonome. Il y a certes des Indiens qui sont devenus prêtres, mais ils sont occidentalisés". En fait, pour les communautés indiennes, un homme de 30-35 ans qui n’est pas marié est considéré comme un enfant. En revanche, un homme marié, même jeune, est respecté comme un ancien. "Les structures de notre Eglise ne semblent pas comprendre ces éléments culturels", déplore-t-il.
Pour l’eucharistie, les Indiens rencontrent aussi d’autres problèmes,
explique l’évêque: "Comment un pain de blé et un vin de raisin peuvent-ils
être signes de libération? Les Indiens ont été envahis par les Européens.
Comment les Indiens pouvaient-ils et peuvent-ils considérer comme un Dieu
de vie Celui qui leur a été présenté par des envahisseurs implacables?"
"Nous n’étions pas cachés"
En 1992, il y aura 500 ans que Christophe Colomb débarquait en Amérique
latine. L’Eglise catholique s’apprête à célébrer ce 500e anniversaire comme
étant celui de l’évangélisation du continent. Mgr Ruiz observe à ce propos:
"Pour les Indiens, ce cinquième centenaire est un anniversaire pénible. Il
y aura bientôt cinq siècles, dit-on, que les habitants de l’Amérique ont
été "découverts". Mais, répliquent les Indiens, "nous n’étions pas cachés".
Pourquoi faut-il parler de découverte? C’est au contraire, d’invasion qu’il
faut parler... Bartolomeo de las Casas parlait même de vol".
L’évêque de San Cristobal de las Casas considère que le 500e anniversaire de l’arrivée des Européens en Amérique latine "devrait donner lieu à un
acte pénitentiel". Et d’ajouter: "Que les Europens demandent pardon pour
tout le mal qui a été fait chez nous! C’est là ce que réclament les Indiens" qui disent: "Notre dépouillement a commencé avec la conquête. Et aujourd’hui, nous n’avons plus assez de terres pour nous et pour nos enfants".
"Je puis témoigner que les Indiens sont capables de penser par eux-mêmes, poursuit l’évêque. Ils sont conscients d’être fils de Dieu. Et ils
s’organisent pour exprimer leurs droits. Les Indiens ne sont pas objets de
notre prédication. Ils ont à devenir de plus en plus sujets de leur propre
histoire. Les pauvres nous évangélisent. La rencontre de Jésus-Christ leur
a permis de retrouver la fierté de leur identité indienne et la conscience
de leur dignité".
Mais, ajoute l’avocat des Indiens, "les évêques du tiers monde sont trop
peu écoutés. Si nous étions Européens, on ferait beaucoup plus attention à
nous. C’est pourquoi je souhaite que les liens se renforcent entre les
trois tiers monde: Amérique latine, Afrique et Asie".
Quant à Bartolomeo de las Casas, l’évêque signale que les recherches récentes ont abouti à la découverte de certains écrits qui semblent avoir été
délibérement cachés. Et Mgr Ruiz de souhaiter en conclusion "que l’Eglise
proclame un jour la canonisation de cet intrépide défenseur de la dignité
des Indiens". (apic/cip/pr)