Louvain-la Neuve, 23avril(APIC) Est-il possible de tracer un portrait de
Jésus? La question est aujourd’hui relancée par le succès de certaines
oeuvres d’écrivains et de cinéastes sur Jésus. Peut-on réconcilier à ce sujet le croyant, l’historien et le romancier? Le Père Jean-Marie Sevrin,
professeur de Nouveau testament à la Faculté de Théologie de l’Université
catholique de Louvain estime "qu’une image de Jésus et de sa vie est nécessaire à la foi. Mais la foi ne dessine pas cette image complètement" a t-il
déclaré dans une conférence devant les membres de la Société Théologique de
Louvain.
Le succès commercial de l’ouvrage de G. Messadié, "l’homme qui devint
Dieu" fournit son point de départ au conférencier. Malgré l’abondance de
notes critiques, le Père Sevrin dénonce l’aspect peu scientifique du livre
de G. Messadié: l’auteur, affirme t -il, "se montre certes frappé par la
personnalité religieuse de Jésus, mais il ignore les travaux sérieux en la
matière, fait l’amalgalme entre divers courants de pensée et ne semble pas
renseigné sur le milieu dans lequel Jésus a vécu et dans lequel ont écrit
les auteurs du Nouveau Testament"
Quand les chrétiens proclament Jésus "vrai Dieu et vrai homme", ils
laissent entendre que l’histoire de Jésus fait partie de leur foi en Christ
ressucité. Pour l’exégète, "la confession de foi doit donc faire place aussi à l’image de Jésus qui, comme homme, a grandi, a appris, avec les risques d’erreur et les limites attachées à toute connaissance humaine". De
plus, "ce n’est pas la seule Résurrection du Christ qui est objet de foi,
mais aussi sa mort avec le sens qui lui est donné." Dès leurs premières
confessions de foi, les chrétiens ont ainsi intégré la crucifixion de Jésus
à l’affirmation de sa Résurrection. Et dans l’évangile de Marc, le premier
à avoir vu le jour, comme dans l’évangile de Jean, le dernier, c’est sur la
croix que Jésus s’est manifesté comme Fils de Dieu.
Par ailleurs, l’image de Jésus qui se dessine dans les évangiles n’est
pas une image nue, car les évangiles ne sont pas des reportages ni des
écrits neutres. Ils proposent même une image mouvante, car ils sont à la
fois consonnants et dissonants dans leur présentation. "Réduire les quatre
évangiles à un seul ne peut être que blasphématoire: ce serait supprimer
leur effet stéréophonique", précise le Père Sevrin.
Il faut savoir prendre l’Evangile au sérieux.
"Quant à l’étude critique des évangiles, elle contribue certes à fonder
la crédibilité de ces témoignages, mais "le degré de certitude auquel elle
aboutit est inversément proportionnel à l’intérêt des résultats", déclare
avec humour l’exégète néo-louvianiste. Ainsi il apparaît vain de vouloir
reconstituer la teneur exacte de certaines paroles de Jésus, dans la mesure
où elles ont été reformulées et donc réinterprétées pour les besoins des
communautés et de l’écriture évangélique. De même , les récits sur Jésus
n’ont pas été racontés pour conserver le souvenir intact de ses faits et
gestes dans ses moindres détails. Mais ce n’est pas parce que les témoignages évangéliques ne restituent pas de l’histoire nue qu’ils ne sont pas
crédibles. Seulement "la personnalité de Jésus n’a de cohérence que si on
la considère dans la foi" poursuit l’exégète de Louvain.
Ceci dit, les évangiles fournissent une assise solide pour tracer un
portrait de Jésus. Il n’y a pas de raison de les suspecter lorsqu’ils racontent que Jésus est mort crucifié , que son tombeau a été trouvé vide
tandis que les disciples affirmaient être témoins d’apparitions du Ressucité. On peut de même dégager quelques grands traits d’une vie publique de
Jésus: non seulement son enseignement, transmis sans doute avec une grande
fidélité, mais également ses guérisons accomplies comme "signes " du Royaume de Dieu, ses rencontres, y compris ses fréquentations de pécheurs et autres personnes réprouvées, ses gestes de pardon, son conflit avec les autorités juives sur les questions touchant à la Loi, à la pratique du sabbat,
au temple... Puis au-delà de cette image, il y a ce que Jésus manifeste de
son rapport mystérieux avec Dieu, qu’il appelle singulièrement "mon Père"
et vis-à-vis duquel il se situe comme Fils.
Il faut donc prendre les évangiles au sérieux quant à leur crédibilité,
souligne J.-M. Sevrin, mais aussi se laisser porter par des récits qui ne
racontent pas l’événement nu et attendent que le lecteur soit actif pour
découvrir le mystère de Jésus, à travers l’image qu’il s’en fait.
Bref, si la foi appelle un portrait de Jésus et si la critique fournit à
ce portrait une base d’interprétation crédible, Jésus ne saurait se réduire
au portrait qu’on en fait et qui n’est d’ailleurs pas l’objet de la
foi. D’où la conclusion de Jean-Marie Sevrin: "Si quelqu’un avait une foi
transparente, une critique rigoureuse et l’imaginaire du poète, il lui faudrait encore retourner à l’Evangile et à la vie des disciples pour distinguer peu à peu les traits de Jésus, avec passion, avec patience et sans
prétention".(apic/cip/ba)