Gustavo Gutierrez :"Comment dire à ces pauvres que Dieu les aime?"
Louvain-la-Neuve, 27novembre(APIC) Opter pour les pauvres, est-ce bien
raisonnable? Le théologien chrétien a beau défendre une telle option préférentielle à partir de "l’amour fou de Dieu": peut-il convaincre le philosophe qu’une telle option reste sensée sur le plan de la raison? Des philosophes et des théologiens ont échangé sur ce thème le 23 novembre à l’Institut Supérieur de Philosophie à Louvain-la Neuve.
Deux grandes conférences ont marqué cette journée. La première a été
animée par le théologien péruvien Gustavo Gutierrez, ancien de l’Université
de Louvain et connu comme un des grands noms de la théologie de la libération en Amérique latine. La deuxième conférence a été prononcée par le philosophe Jean Ladrière, de Louvain, qui a abordé la question de "la libération des pauvres" sous l’angle de la philosophie de l’histoire.
Il a fallu, a commencé Gustavo Gutierrez, "l’irruption des pauvres" et
leurs organisations populaires dans différents pays d’Amérique latine au
cours des années 60 pour que les théologiens saisissent là un redoutable
défi: "Comment, sans se payer de mots, dire à ces pauvres que Dieu les aime? C’est ainsi qu’est née la théologie de la libération: un effort pour
ressaisir à la lumière de l’Evangile et de la tradition chrétienne aussi
bien la prière que l’engagement concret aux côtés des pauvres.
Bartolomé de las Casas et les Indiens
Dès l’arrivée des Européens sur le continent sud-américain, le religieux
dominicain Bartolomé de Las Casas avait tenu sur les Indiens un tout autre
discours que des théologiens occidentaux, qui les assimilaient à des "esclaves" nés pour être soumis par leurs colonisateurs qui, eux, étaient "nés
pour être maîtres". "Non, les Indiens sont nés libres et égaux. Ils ont
droit à la terre. Ce sont des pauvres en qui le Christ nous interpelle",
avait souligné Las Casas. Ce dernier avait écrit au roi d’Espagne: "Mieux
vaut un Indien infidèle, mais vivant, qu’un Indien chrétien, mais mort."
Gustavo Gutierrez enchaîne: "L’option préférentielle pour les pauvres,
c’est l’essentiel aujourd’hui de la théologie de la libération". Il ajoute
néanmoins, pour dissiper toute ambiguïté: "Je ne crois pas à la théologie
de la libération. Je crois en Jésus-Christ! La théologie n’est qu’un moyen!"
Le théologien péruvien explique alors ce qu’il entend par "option préférentielle pour les pauvres". La pauvreté dont il s’agit, dit-il, a toutes
sortes d’aspects dont le trait commun est qu’ils diminuent la vie, donc
amènent la mort. La solidarité avec les pauvres contribue donc à défendre
la vie, pour autant qu’on s’attaque aux causes de la pauvreté. Quant au mot
"option", il traduit un choix libre et volontaire: "Les pauvres aussi doivent opter pour la solidarité avec les autres pauvres plutôt qu’avec les
riches s’ils veulent rétablir l’égalité!" Ne s’agit-il pas d’exclusive? "La
préférence n’exclut pas l’ouverture universelle", répond Gustavo Gutierrez,
qui cite cette parole prononcée par Jean XXIII dans un discours du 11 septembre 1962: "En face des pays sous-développés, l’Eglise se présente telle
qu’elle est et veut être: L’Eglise de tous, et particulièrement l’Eglise
des pauvres."
Au nom de quoi justifier une telle option? Gustavo Gutierrez estime
qu’on ne saurait en définitive la fonder ni sur une analyse sociale, ni sur
la compassion humaine, mais seulement sur Dieu: "Les pauvres n’ont aucune
qualité à faire valoir pour être aimés. Nous pouvons opter pour eux parce
que Dieu, en Jésus-Christ, a montré sa bonté préférentielle à leur égard".
Pour conclure, le théologien péruvien insiste sur trois points. "Si Dieu
nous aime gratuitement, nous devons parler aussi le langage de la gratuité
pour dire notre foi. Si Dieu aime les pauvres, notre langage sur la justice
doit parler non seulement des droits de l’homme, mais des droits des pauvres. Si l’esprit de Dieu donne à chacun de comprendre l’Evangile dans sa
propre langue, alors l’Eglise doit promouvoir la diversité des langages
théologiques: seuls les dominateurs n’admettent qu’une seule langue dans
leur empire".
La libération de tous les hommes est-elle vraiment défendable?
Le philosophe Jean Ladrière a ensuite abordé la question de la libération des hommes en partant de la philosophie de l’histoire. A la lumière de
ce que lui révèlent les différentes conceptions de l’histoire défendues au
cours des siècles, le philosophe pense-t-il que l’idéal de la libération de
tous les hommes est vraiment défendable? Poser la question, c’est déjà
laisser entendre que tout le monde ne partage pas nécessairement la conception du monde des théologiens de la libération ni même la conception chrétienne dans son ensemble.
Jean Ladrière estime néanmoins que l’on peut se fonder et sur la raison
et sur la liberté de l’homme pour justifier un tel idéal de libération. Par
sa raison, en effet, l’homme prend conscience de ce qui existe, découvre la
réalité et y crée du sens. Par sa liberté, il a pouvoir de faire du neuf
dans cette même réalité.
Or - fruit tragique de la liberté de l’homme doué de raison -, tout ce
que fait l’homme en se servant de sa raison n’est pas forcément raisonnable
ni sensé. L’existence même des pauvres, selon le philosophe de Louvain, révèle cette inadéquation entre les capacités rationnelles de l’homme et
l’usage effectif de sa liberté pour être sensé.
Ce qui pourrait fonder des rapports humains dans une optique de libération, c’est à la fois la réciprocité nécessaire dans une relation authentique et l’égalité entre les humains, a conclu Jean Ladrière. (apic/cip/ba)