"St-Domingue, un défi pour la justice et la paix"
Namur, 17décembre(APIC) La Commission "Justice et Paix" de Belgique a organisé récemment à Namur une journée d’étude consacrée à la situation de
l’Eglise et de la société en Amérique du Sud après la 4e Assemblée générale
de l’épiscopat latino-américain à St-Domingue au mois d’octobre. Une centaine de participants se sont penchés sur le thème: "St-Domingue, un défi
pour la justice et la paix".
Marcio de Souza, prêtre du diocèse de Sao Paulo et doctorant à l’Université de Louvain-la-Neuve a relevé que l’organisation sociale de type
néo-libéral, qui a cours actuellement en Amérique latine, provoque en même
temps enrichissement injuste et appauvrissement systématique. La liberté du
marché est illusoire pour les pauvres; la propriété et l’usage de la terre
sont aux mains d’une minorité; la violence et la force priment sur le droit
et la raison; la vie humaine est méprisée.
Si on veut que l’Evangile devienne "Bonne Nouvelle pour les pauvres",
son annonce doit etre cohérente afin de faire "advenir la vie". Aujourd’hui, cette vie dépend d’aspects très profanes: droits de l’homme,
justice dans le travail, migrations, démocratie, etc, note le prêtre brésilien.
Le dialogue Nord-Sud pose aussi un défi redoutable. L’aide doit passer
par la connaissance et la compréhension de l’autre. Mais il peut arriver
que des pratiques "individuelles" de partage masquent en fait des réalités
anonymes d’exploitation et de non-partage.
Face à ces défis, se dressent plusieurs obstacles, remarque Marcio de
Souza: le mimétisme des classes privilégiées qui cherchent à copier l’élite
européenne dans les domaines économique, culturel et politique; l’occultation de l’information; la primauté de la force sur le droit, ce qui conduit
à l’oppression, parfois à la torture.
Espoirs et alternatives
Le Père Gabriel Rodriguez, jésuite colombien, également doctorant à Louvain-la-Neuve, a rappelé que "notre monde dans sa majorité est un monde de
victimes et d’appauvris". Ce que l’on voit en Occident est une exception
sur la planète, car les masses du tiers monde cherchent simplement à survivre. Plusieurs possibilités s’offrent à la société, poursuit le Père Rodriguez. Le choix d’un grand marché de type capitaliste semble n’aboutir
qu’à des rêves sans espoir, des désillusions, des dettes et finalement à un
suicide collectif. La solution de la paix sans justice préalable n’est pas
meilleure. Cette perspective ne tient pas compte de la pauvreté réelle.
N’encourage-t-elle pas une Eglise qui parle plus de Dieu que de l’homme;
une Eglise qui ne pousse à chercher que l’harmonie et la paix personnelle;
une Eglise forte et structurée, mais qui fait l’impasse sur sa conversion
historique?
Il existe cependant des signes d’espoirs pour la paix en Amérique latine
comme l’éviction de la plupart des dictatures militaires, le processus de
réconciliation en Amérique centrale et les débuts d’un marché Sud-Sud. Surtout de nombreux projets naissent "d’en bas" pour recréer un tissu social,
dans des lieux de créativité, de liberté, de solidarité et de démocratie.
Au milieu de cette résistance se trouve une Eglise qui s’est engagée dans
ce combat. Depuis la Conférence de Medellin, elle a pris de nouvelles options. Elle est passé de l’assistance à la promotion humaine, de l’éducation des élites à l’option pour les pauvres, d’une pastorale sacramentelle
à un service de tous les besoins du peuple. L’Eglise, autrefois soucieuse
de ses privilèges, essaie de vivre le dépouillement. Pendant deux ans, la
préparation de St-Domingue a nourri les communautés chrétiennes et consolidé les communautés populaires.
L’Assemblée de St-Domingue
Agenor Brighenti, prêtre brésilien qui a assisté à l’Assemblée de St-Domingue enchaine sur ce thème. Pour lui, St-Domingue ne se résume pas à ses
conclusions, car cette assemblée a été précédée de tout un processus de
participation. Il faut éviter d’en rester à une lecture négative du document final ou à une nostalgie de Medellin et de Puebla. L’histoire ne s’arrête pas et de nouveaux problèmes ont été abordés: la culture urbaine, la
modernité, l’écologie, la recherche de nouvelles formes de propriété.
Certes, la minorité de l’Assembleé renforcée par une forte présence de
la Curie romaine (ce qui représentait en tout un peu plus du tiers des membres) cherchait d’abord à réaffirmer l’identité de l’Eglise face aux sectes
et à sauver l’orthodoxie de la doctrine catholique. Mais pour Agenor Brighenti, la ligne de rupture ne passait pas entre conservateurs et progressistes, mais plutôt entre doctrinaux et pastoraux. Le document final doit
être lu à partir des points qui ont reçu un large consensus en particulier
les options pastorales prioritaires. Il est vrai que la partie initiale,
christologie et eclésiologie de type "descendant", emprisonne les options
pastorales, mais on trouve des éléments d’une autre théologie ailleurs dans
le texte, estime l’abbé Brighenti.
Plusieurs apports importants de l’assemblée nourrissent aussi l’optimisme: la nécessaire inculturation de l’Evangile et de l’Eglise dans les cultures urbaines, indigènes et afro-américaines; l’unité renforcée (contre la
présence massive de la Curie romaine) entre des évêques de tendances parfois différentes; la volonté d’un engagement social et culturel plus fort
auprès des pauvres.
Un conflit très dur
Ignace Berten, supérieur des dominicains de Belgique-sud, qui a également participé à l’Assemblée de St-Domingue a un jugement plus pessimiste
sur cette rencontre: "une puissance du Nord, avec la complicité d’une minorité locale, à chercher à s’imposer et à faire taire la voix du Sud. Tout a
été fait pour que l’Eglise latino-américaine ne puisse pas s’exprimer". Les
Européens qui ici se veulent solidaires des pauvres d’Amérique latine doivent faire entendre cette voix du Sud, estime Ignace Berten. "Le synode
pour l’Afrique est très gravement menacé par ce qui s’est passé à St-Domingue."
Le texte final de l’Assemblée est traversé de tendances contradictoires.
Il en sera de même de son interprétation. Dans ce contexte, il convient de
faire valoir l’apport pastoral de la majorité de l’Assemblée et le rappel
de son choix prioritaire pour les pauvres. Cette option devrait aussi être
discutée en Europe notamment les questions du marché, du néo-libéralisme,
de la dette, estime le dominicain.
Le Père Berten se fait enfin l’avocat de ce qu’il appelle "la société
civile dans l’Eglise": tout ce qui est mouvement associatif, communautés de
base, réseaux de solidarité, permet de défendre les droits des pauvres dans
l’Eglise, "car élargir la conscience, c’est élargir la résistance". (apiccip/mp)