Thème discuté lors d’un colloque international à Louvain-la-Neuve
Louvain-la-Neuve, 26octobre(APIC) Un colloque international sur le thème
"Eglise et santé dans le tiers-monde hier et aujourd’hui" a réuni du 19 au
21 octobre à Louvain-la-Neuve des spécialistes et hommes de terrain dans le
but d’aborder ce sujet avec l’éclairage de différentes disciplines: médecine, anthropologie sociale et culturelle, histoire, théologie et pastorale.
Treize exposés de base, complétés par des échanges de vue, ont permis aux
participants de se pencher spécialement sur la situation africaine.
Le premier exposé, dû à l’historien Jean Pirotte (Louvain-la-Neuve),
était consacré au thème: "Missions et santé du XIXe siècle à nos jours. Enjeux et stratégie". L’historien observe à ce propos que des rapports
étroits mais ambigus existent entre la religion et la santé. La santé touche, en effet, à des questions fondamentales comme la souffrance, la mort,
le sens de la vie. Le christianisme, quant à lui, insiste sur l’importance
de la présence auprès des hommes aux moments cruciaux.
Or, un des moteurs du réveil missionnaire du XIXe siècle a été la compassion à l’égard de ceux qui souffrent. Les missions chrétiennes ont, de
fait, joué un grand rôle de suppléance dans le domaine de la santé, car les
pouvoirs coloniaux étaient prioritairement occupés par des questions militaires et administratives.
Jean Pirotte a en outre évoqué la récente exhortation pastorale des évêques du Zaïre, qui recommande de promouvoir la pharmacopée traditionnelle.
Il a signalé la forte poussée des sectes et des mouvements prophétiques, où
les pratiques de guérison sont fréquents: c’est un problème très complexe,
a-t-il noté, mais il montre l’importance de la dimension affective et communautaire de la religion comme de la santé. L’historien a interpellé enfin
les théologiens: à quand une théologie de la guérison et de la santé?
Un exemple liégeois
Werner Promper, chercheur en missiologie à l’Université allemande de
Münster et prêtre du diocèse de Liège, a évoqué la figure du prêtre liégeois Lambert-Louis Conrardy, mort il y a 75 ans.
Né à Liège en 1941, l’abbé Conrardy est devenu prêtre diocésain après
avoir été compagnon du futur évêque de Liège, Mgr Rutten. Mais sa vocation
missionnaire est ravivée par l’annonce du martyr en Chine d’une religieuse
de Stavelot en 1870. Lambert Conrardy part alors en Inde en 1872 avec l’appui des Missions étrangères de Paris. A partir de 1874, il va passer 14 ans
auprès des Indiens de l’Orégon.
C’est en 1888 que l’abbé Conrardy arrive dans l’archipel d’Hawaï pour
aider le Père Damien sur l’île des lépreux à Molokai. Puis, de Honolulu, où
il s’est installé en 1895, il fait son premier voyage en Chine, à Canton.
Pour pouvoir être admis en permanence en Chine, il entreprend des études
de médecine, qu’il termine en 1900. L’abbé Conrardy se consacre alors
quelques années à recueillir des fonds aux Etats-Unis et en Europe avant de
regagner la Chine où il sera apôtre des lépreux sur deux îles. A sa mort,
en août 1914 à Hong-Kong, il y a 700 patients à la léproserie qu’il a fondée. Celle-ci se maintiendra jusqu’en 1952.
Un archevêque guérisseur d’aujourd’hui
Mme Gerrie ter Haar (Utrecht) a étudié, pour sa part, une figure actuelle: celle de Mgr Milingo, ancien archevêque de Lusaka en Zambie et connu
pour ses dons de guérisseurs. Mme ter Haar découvre dans le ministère de
Mgr Milingo que la libération occupe une place centrale, sous des formes et
des aspects divers. Selon l’archevêque, d’ailleurs, la libération ne se limite pas à une délivrance physique mais concerne la personne tout entière
et a des conséquences sur l’entourage social. Mgr Milingo ajoute que le ministère de guérison fait partie intégrante de l’activité missionnaire de
l’Eglise: c’est un devoir, dit-il, qui découle de la mission que le Christ
a confiée à ses disciples en les envoyants annoncer la Bonne Nouvelle,
chasser les démons et guérir les malades.
La santé: un secteur ou un tout?
Michaël Singleton, chercheur en anthropologie à Louvain-la-Neuve, met en
garde les occidentaux quant à leur découpage du réel. Il cite l’exemple
d’un groupe de villageois africains, dont l’échec à la chasse est mis par
le guérisseur local en rapport avec des pratiques immorales dans le village. A l’inverse du sorcier malfaisant, le guérisseur a une vision libératrice sur les personnes. Et il s’agit d’une vision d’ensemble de la santé:
être bien, avoir une ou plusieurs femmes et des enfants, être propriétaires
de bétail, être estimé, vivre en paix, avoir de bonnes récoltes, etc.
Par conséquent, si des occidentaux limitent leur approche de la santé
face aux Africains, ceux-ci risquent fort de ne jamais "être bien". Selon
Michaël Singleton, l’Eglise a pourtant trop cantonné les secteurs. Elle devrait aujourd’hui accepter qu’il y a des demandes qu’elle n’est pas à même
de rencontrer. Il faudrait, suggère-t-il, promouvoir le pluralisme: on a
toujours besoin de l’autre, du différent en face de soi et il est utopique
de croire que l’Eglise puisse tout englober.
Le colloque s’est achevé par une table ronde qui a fait apparaître mieux
encore toute la complexité du problème posé. En montrant notamment l’intérêt d’une confrontation des points de vue de l’historien, du sociologue ou
de l’anthropologue et du théologien. (apic/cip/pr)