"Que l’Europe de 1992 n’oublie pas le Tiers Monde
Louvain-la-Neuve, 10octobre(APIC) Le cardinal brésilien Paulo Evaristo
Arns, archevêque de Sao Paulo, dont le nom avait été avancé comme un possible Prix Nobel de la Paix 1989, s’est exprimé en fin de semaine à l’Université de Louvain-la-Neuve (Belgique) sur les enjeux éthiques et politiques
au Brésil et en Amérique Latine et sur le rôle pastoral de l’Eglise dans
cette région du monde. Il a saisi l’occasion pour lancer un appel à l’Europe de 1992 afin qu’elle n’oublie pas le Tiers-Monde.
Les droits de l’homme au Brésil ont constitué l’essentiel de son discours. S’il y a effectivement de nombreuses violations à déplorer en ce domaine au Brésil comme dans le reste de l’Amérique Latine, l’archevêque de
Sao Paulo se plaît aussi à souligner la richesse de quelques acquis. Au
Brésil, et notamment dans les communautés ecclésiales de base, le peuple
prend conscience qu’il est acteur de sa propre histoire et est en train de
raffermir ses racines, relève-t-il.
Le problème des droits de l’homme, au Brésil, est d’abord soulevé par la
pauvreté massive de millions de familles dans ce pays qui occupe pourtant
le rang de 8e producteur du monde. En dépit de ce rang, 20% de Brésiliens
ont à peine un salaire de 40 dollars par mois (environ 60 francs), soit à
peine 2 francs par jour. Il faut avec cela faire (sur)vivre toute une famille. A côté de cette masse de pauvres, 55% de Brésiliens ne gagnent que
de 1 à 3 fois le salaire minimum. C’est dire que les trois quarts du peuple
au Brésil sont touchés par la pauvreté.
Pour le cardinal Arns, ces chiffres suffisent à reposer tout le problème
de la dette extérieure. Or, le Brésil, rien qu’en intérêts d’emprunts, a
déjà remboursé 125 milliards de dollars. Le cardinal rappelle à ce propos
le rôle néfaste des années de dictature militaire quant à l’accroissement
de la dette. Mais il pose aujourd’hui la question: "Pourquoi demander au
Tiers-Monde de payer sa dette alors que le Premier Monde n’a jamais payé sa
dette envers lui?"
Un pays à reconstruire
Expulsions, disparitions, exil: c’est d’abord cela qui marque l’histoire
récente du Brésil, dès l’arrivée au pouvoir des dictatures militaires en
1964. La première action de l’Eglise a donc été de rompre la loi du silence
et d’accorder son appui à tous ceux qui souffrent, et parfois jusqu’à la
torture, rappelle le cardinal Arns.
La phase suivante a été la lutte pour les droits civiques, en particulier pour l’amnistie envers les prisonniers politiques et les exilés. Le
Brésil n’est malheureusement pas un cas unique. L’archevêque de Sao Paulo
ne cite qu’un chiffre: 400’000 Chiliens ont été exilés depuis 1973.
Quinze ans après le coup d’Etat de 1964, le Brésil voit renaître le mouvement ouvrier organisé, qui réussit des actions de grève à grande échelle.
Mais c’est toujours la junte militaire qui est au pouvoir... l’archevêque
de Sao Paulo se souvient particulièrement du 1er octobre 1979: Ce jour-là,
dans l’archidiocèse, Santo Diaz, président de l’Action Pastorale Ouvrière,
était assassiné. "Les militaires lui ont tiré dans le dos alors qu’il empêchait les ouvriers manifestants d’attaquer les militaires avec des jets de
pierres", se rappelle-t-il. Et l’archevêque d’ajouter: "L’enjeu du soutien
de l’Eglise au combat des ouvriers, c’est celui d’un appui à la volonté
d’une civilisation nouvelle, celle de la solidarité et pas seulement du
travail.
Aujourd’hui, le Brésil est en pleine phase de reconstruction. Après 21
ans de dictature, "tout est à refaire, même l’âme du peuple, dit le cardinal Arns. Un travail important a déjà été accompli, de ce point de vue, par
l’Assemblée constitutionnelle, qui a redéfini des droits sociaux collectifs, mis en relief le respect des minorités, manifesté un souci de l’écologie. Cependant, ajoute-t-il, à côté de ces acquis positifs de la nouvelle
Constitution Brésilienne, il reste l’énorme problème foncier: la Constitution n’a pratiquement rien réglé de la dépossession de millions de familles
paysannes; autrement dit, la lutte pour la terre a été perdue", observe-til.
Les yeux se fixent désormais sur le 15 novembre prochain: pour la première fois depuis 1960, le Brésil va élire au suffrage universel un nouveau
président de la République.
Que peut faire l’Eglise d’ici?
Question classique à un évêque latino-américain en visite en Europe: que
peut faire pour le Tiers Monde l’Eglise du Premier Monde? "D’abord, répond
le cardinal Arns, s’informer sur l’organisation industrielle et commerciale
de la société, et toucher le monde économique, qui est un monde froid. Il
est urgent de rendre à ce monde une éthique, des valeurs. Le Tiers Monde a
d’ailleurs peur de l’Europe de 1992: elle pourrait se replier sur elle-même
et ce serait alors pour nous plus dangereux qu’une guerre. Il faut donc une
riche solidarité européenne... y compris avec les plus pauvres des autres
continents".
C’est dans le même sens que l’archevêque de Sao Paulo encourage les
échanges missionnaires entre les Eglises d’ici et de là-bas. "Vous avez
certainement quelque chose à apprendre de nos communautés ecclésiales de
base. Chez nous, on y voit naître la démocratie et on y voit renaître
l’Eglise", conclut le cardinal Arns. (apic/cip/pr)