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    Le texte contient 64 lignes (max. 75 signes), 726 mots et 4411 signes.

    apic/Testament spirituel/Prieur des moines de l’Atlas

    Testament spirituel du prieur des moines de Notre-Dame de l’Atlas (300596)

    L’Algérie et l’islam, c’est autre chose

    Paris, 30mai(APIC) Le Père Christian de Chergé, prieur des moines de Notre-Dame de l’Atlas, à Tibhirine, a laissé un testament spirituel. Le texte

    en a été remis sous enveloppe fermée il y a deux ans à sa famille. Après

    l’avoir découvert le 24 mai, celle-ci a estimé que la portée du texte dépassait le cadre familial. Elle l’a confié à "La Croix", qui le publie en

    exclusivité, avec cette précision: "Nous vous interdisons de commenter cette lettre qui nous semble, à elle seule, témoigner suffisamment clairement

    de l’engagement des moines de l’Atlas. Elle a été écrite entre le 1er décembre 1993 et le 1er janvier 1994, dates qui encadrent la première visite

    du GIA au monastère." En voici le texte intégral:

    S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNEE à Dieu et à ce pays.

    Qu’ils acceptent que le Maître unique de toute vie ne saurait être

    étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi: comment serais-je

    trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à

    tant d’autres aussi violentes, laissées dans l’indifférence de l’anonymat.

    Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en n’a pas moins non

    plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment

    vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélàs, prévaloir dans le

    monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.

    J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait

    de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même

    temps que de pardonner de tout coeur à qui m’aurait atteint. Je ne saurais

    souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne

    vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime

    soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payer ce qu’on

    appellera, peut-être, la "grâce du martyre" que de la devoir à un Algérien,

    quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être

    l’islam.

    Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement.

    Je sais aussi les caricatures de l’islam qu’encourage un certain islamisme.

    Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie

    religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.

    L’Algérie et l’islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une

    âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Evangile appris

    aux genoux de ma mère, ma toute première Eglise, précisément en Algérie,

    et, déjà, dans le respect des croyants musulmans.

    Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement

    traité de naïf, ou d’idéaliste: "Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense!"

    Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus ancienne curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui ses enfants de l’islam tel qu’Il les

    voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion, investis

    par le don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la

    communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.

    Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à

    Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et

    malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous

    inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux

    côtés de ma mère et de mon père, de mes soeurs et de mes frères et des

    leurs, centuple accordé comme il était promis!

    Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu

    faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet "A-DIEU" envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux,

    en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. Amen! Inch’ Allah!

    Alger, 1er décembre 1993

    Tibhirine, 1er janvier 1994

    Christian

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