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    apic/Smangaliso Mkhatshwa/Nouvelle Afrique du Sud/Prêtre/Député ANC

    APIC - Interview

    Militant de l’ANC, député et... prêtre

    Rencontre avec le Père S. Mkhatshwa, numéro 3 du Parlement sud-africain

    Jacques Berset, Agence APIC

    Fribourg/Pretoria, 15octobre(APIC) Militant anti-apartheid de l’ANC de

    Nelson Mandela à une époque où cela pouvait signifier arrestation, torture,

    voire la mort, le Père Smangaliso Mkhatshwa est aujourd’hui "numéro 3" du

    Parlement d’Afrique du Sud. Rencontre avec un prêtre catholique noir de 56

    ans "entré en politique" avec l’accord de son évêque.

    Figure de la lutte anti-apartheid, Smangaliso Mkhatshwa a connu les geôles du régime sud-africain à cinq reprises; son dernier séjour carcéral, en

    1987, fut même ponctué de pénibles séances de torture. Candidat à l’Assemblée nationale, il s’est présenté aux premières élections générales multiraciales d’avril 1994 en 43e position sur la liste du Congrès National

    Africain (ANC)... avec la permission expresse de son évêque, Mgr Paul Mogale Nkhumishe, évêque de Witbank, à l’est de Pretoria.

    Seul prêtre catholique au Parlement, il siège aux côtés d’une autre ancienne militante anti-apartheid, Soeur Bernard, une religieuse catholique

    de Johannesbourg, des Compagnes de Ste Angèle - également élue sur les listes de l’ANC - et de personnalités religieuses de diverses confessions

    chrétiennes élues aussi sur les listes d’autres partis.

    APIC:Père Smangaliso, quelle est votre fonction au sein du Parlement de la

    nouvelle Afrique du Sud ?

    S.M.:Je suis l’un des présidents de l’Assemblée nationale; je viens en

    troisième position après le "speaker" et le "deputy-speaker". Je suis aussi

    membre de Commissions du Parlement, comme celle du Programme de Reconstruction et de Développement (RDP), et celle de l’Education nationale.

    Le rôle de ces Commissions est très important: ce sont les organes les

    plus forts du Parlement, où se débat et s’amende la législation. Certes,

    cela me permet d’influencer sur la législation. J’ai ainsi l’occasion de

    comprendre comment fonctionne le Parlement, où pour la première fois, la

    majorité est représentée. Nous étions jusqu’à présent exclus de toutes responsabilités gouvernementales par le régime d’apartheid, mais nous apprenons très vite. Nous sommes en train de transformer le Parlement sud-africain pour le rendre plus proche des gens.

    APIC:Elu député, vous avez pu rester prêtre?

    S.M.:Oui, évidemment, je suis resté un prêtre catholique romain; mon évêque m’a autorisé à me présenter. Il n’y a eu aucune pression du nonce ou du

    Vatican, mais la discussion a été vive au sein de la Conférence des évêques, qui a publié un communiqué rappelant les dispositions canoniques. Selon le canon 285, al. 3, du code de droit canonique, "Il est interdit aux

    clercs de remplir les charges publiques qui comportent une participation à

    l’exercice du pouvoir civil". Mais le droit canon laisse la porte ouverte à

    des exceptions. Mon évêque a estimé que les circonstances actuelles de

    l’Afrique du Sud devaient me permettre d’exercer le mandat de député, au

    moins pour les cinq années de cette législature, qui s’achève en 1999.

    Il est intéressant de noter que l’Eglise catholique, à travers l’histoire, a été très impliquée dans la politique. En Autriche, par exemple, un

    futur cardinal - Theodor Innitzer - fut à la fin des années 20 ministre des

    Affaires sociales; des prêtres ont été députés dans de nombreux pays, comme

    aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, récemment en Lituanie.

    L’Eglise joue toujours un rôle très actif en politique dans des pays

    comme la Pologne... D’autre part, le Vatican n’est pas seulement le centre

    de l’Eglise catholique, mais c’est également un Etat. En Afrique du Sud,

    mon engagement n’est pas vraiment surprenant, étant donné que l’Eglise catholique a été fortement impliquée dans la lutte contre le régime d’apartheid. Les catholiques ont participé à ce combat de différentes manières,

    par des manifestations et des condamnations publiques de l’apartheid. Pour

    cela, nous avons subi le harcèlement des forces de sécurité, la prison, la

    torture, la mort... Notre engagement est une conséquence logique.

    APIC:Apportez-vous quelque chose de plus au Parlement en tant que prêtre

    catholique?

    S.M.:Certainement, dans l’approche de certaines questions morales, il

    n’est pas indifférent qu’il y ait un prêtre catholique au sein du Parlement

    et que le législateur s’inspire de principes chrétiens. Je tiens beaucoup à

    défendre et développer une culture des droits de l’homme en Afrique du Sud,

    pour que nous puissions avoir la paix et la justice. D’où l’importance de

    la "Commission de Vérité et de Réconciliation" qui doit enquêter sur les

    crimes commis sous le régime d’apartheid et examiner la possibilité d’amnistie pour ceux qui se repentent.

    Nous devons aussi chercher des formes de réparation pour les victimes

    de l’apartheid. Ici, un prêtre catholique peut apporter une contribution

    importante; il faut une garantie que ceux qui ont commis des crimes s’en

    confessent. Car on ne peut pardonner et se réconcilier s’il n’y a pas une

    reconnaissance de ses fautes. L’apartheid a rendu tous les Sud-Africains

    malades, non seulement physiquement mais également psychologiquement, et la

    guérison passe par la vérité.

    Je souligne toutefois que nous n’intervenons pas comme catholiques avec

    une attitude triomphaliste. En effet, nous apprenons aussi beaucoup des autres, qui ont des propositions valables. Nous vivons de toute façon dans

    une société pluraliste. Nous essayons seulement d’être des témoins, sans

    cléricalisme ni confessionnalisme.

    APIC:La position du prêtre membre de l’ANC devient plus difficile dans le

    débat sur la libéralisation de l’avortement...

    S.M:Sous le régime de l’apartheid, l’avortement était théoriquement interdit, même s’il n’y avait pas grand scrupule à interrompre une grossesse

    quand il s’agissait d’un enfant noir. L’ANC n’est pas en faveur de l’avortement, mais pour une libéralisation, considérant qu’il est important que

    les femmes, qui ont été opprimées pendant tant d’années, aient enfin quelque chose à dire dans ce domaine.

    Personnellement, en tant que catholique, je suis contre l’avortement.

    C’est une forme de violence qui touche l’enfant non encore né. Mais ce qui

    est faux, dans la façon d’aborder le sujet, c’est la polarisation entre les

    "pro choice" et les "pro life". Pour moi, il n’est pas juste de dire que

    les "pro choice" ne sont pas en faveur de la vie; ils tiennent compte des

    problèmes sociologiques, économiques, médicaux. En Afrique du Sud, au moins

    425 femmes meurent chaque année des suites d’avortements clandestins. Il y

    a plusieurs milliers d’interruptions illégales de grossesse. Quand on discute de ce problème, on devrait le faire dans un contexte plus large, et ne

    pas voir seulement l’infanticide. Dans notre pays, nous devons faire face à

    un héritage considérable de discriminations contre les femmes.

    APIC:Quel genre de société prônez-vous pour l’Afrique du Sud?

    S.M.:Nous voulons une société démocratique, non raciale, non sexiste... et

    prospère. Evidemment, avant de redistribuer les richesses équitablement, il

    faut encore les produire. Mais nous nous sommes engagés envers les gens:

    nous aimerions construire des maisons par exemple, car nous avons quelque

    7,8 millions de "squatters" qui n’ont aucun droit de propriété. Nous aimerions changer toute la législation qui discrimine la majorité noire d’Afrique du Sud. Certes, on accusé l’ANC d’être marxiste, mais ce n’est plus du

    tout un thème d’actualité, la guerre froide est finie.

    D’autre part, il suffit de voir ce qu’a fait l’ANC depuis son arrivée au

    pouvoir: les faits parlent d’eux-mêmes. Nous voulons éliminer le système

    exclusif de l’apartheid, afin de construire un système "inclusif" qui permette la participation active des gens dans leur propre vie. Le problème

    des "ismes" n’est pas vraiment pertinent dans la situation actuelle. Ce qui

    importe, c’est ce que nous faisons dans la pratique.

    Actuellement, nous avons un gouvernement d’union nationale qui permet à

    tous les partis politiques de participer au pouvoir, selon leur force numérique. Nous vivons sous le régime de la Constitution intérimaire issue des

    négociations multipartites. Le Parlement rédige actuellement une nouvelle

    Constitution qui devrait garantir la règle de la majorité, qui est la norme

    dans tous les pays démocratiques d’Europe ou d’Amérique du Nord.

    Bien sûr, nous ne voulons pas de nouvelles formes de discriminations cette fois-ci au détriment des Blancs - mais il tombe sous le sens que la

    majorité qui a été privée de tout reçoive à l’avenir une plus grande part

    du gâteau de la richesse nationale. Ainsi, la terre, propriété d’une petite

    minorité, doit être redistribuée, ce n’est pas négociable: 87% des terres

    sont toujours aux mains de la minorité blanche. Même si nous allons redistribuer des terres à la majorité noire, nous aimerions le faire par la voie

    de la consultation. (apic/be)

    Encadré

    Né il y a 56 ans près de Pretoria, Smangaliso Mkhatshwa a été ordonné prêtre en 1965. Actif en paroisse à Pretoria et à Witbank 26 ans durant, secrétaire général de la Conférence épiscopale d’Afrique australe (SACBC) de

    1981 à 1987, Smangaliso Mkhatshwa a succédé en 1988 au pasteur Frank Chikane à la direction de l’Institut pour la Théologie Contextuelle à Johannesbourg. (apic/be)

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