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    Le texte a 256 lignes, 2441 mots et 16125 signes.

    apic/Sibérie/Missionnaires catholiques/Déportés/Diaspora

    APIC - Reportage

    Ma paroisse s’étend

    sur 2,6 millions de km2

    Missionnaires catholiques en Sibérie

    Jacques Berset, agence APIC

    Krasnojarsk, juillet 96(APIC) Je suis curé de Krasnojarsk, ma

    paroisse s’étend sur 2,6 millions de km2... presque 5 fois la

    France! Visiblement, Antoni Badura ne cherche pas à impressionner

    son interlocuteur. Le jeune religieux polonais nous décrit tout

    simplement la réalité pastorale de la mission catholique en Sibérie:officiellement 122’000 catholiques y vivent dispersés sur un

    territoire de 13 millions de km2.

    D’une frontière à l’autre du diocèse, de l’Oural à la Mer du

    Japon, il y a bien 8’000 kilomètres, - 8 fuseaux horaires!, témoigne de son côté le Père Alexander Kahn, jeune jésuite de 33

    ans. Vicaire général de l’administration apostolique de Sibérie,

    à Novosibirsk, il est le bras droit de l’évêque, Mgr Joseph

    Werth, autre jésuite. Il est, comme lui, originaire d’une famille

    allemande déportée au Kazakhstan quand Staline décida, au lendemain de l’agression allemande contre l’URSS en juin 1941, de déporter quelque 800’000 soviétiques d’origine allemande au-delà de

    l’Oural, en Sibérie et dans les républiques asiatiques de l’URSS.

    Né dans une zone de peuplement allemand près de Kustanai, à

    l’instar d’autres déportés, Alexander Kahn a étudié au séminaire

    de Riga, en Lettonie, le seul qui formait à l’époque communiste

    des prêtres catholiques pour toute l’URSS.

    Le P. Kahn nous reçoit au siège improvisé du plus grand diocèse (en superficie) du monde: la curie épiscopale de Novosibirsk,

    logée dans un simple appartement au deuxième étage d’un immeuble

    aux abords lépreux et délabrés, en plein quartier d’habitation.

    Un "évêque volant" et des missionnaires de choc

    Au coeur de l’immensité sibérienne, au fil des interminables

    paysages de taïga, de marais et de steppes entrecoupés de larges

    fleuves, au milieu de la toundra aux sols pris par le permafrost,

    dans la succession monotone des immeubles décrépis des grandes

    cités industrielles s’échelonnant de loin en loin sur le tracé du

    Transsibérien, pas de doute, il faut ici de véritables "missionnaires de choc".

    Un "évêque volant" aussi, pour diriger le diocèse, épaulé par

    des prêtres décidés, sachant conduire une voiture sur des routes

    délabrées - quand il y a des routes!-, aller à pied, à cheval

    ou en traîneau, affronter les fleuves gelés six ou huit mois par

    an. En fait, des prêtres qui n’ont peur ni des énormes distances,

    ni des écarts de température quand, de l’été à l’hiver, l’amplitude thermique atteint 60, voire 80 degrés...

    Pourtant, malgré son côté idéal, désintéressé et passionnant,

    la mission en Sibérie n’a rien de romantique, le blues et la lassitude en accablent plus d’un. Ainsi le sympathique Martin Sebin,

    ce jeune curé slovaque de 33 ans originaire du diocèse de Banska

    Bytrica. Nous l’avons visité à Omsk dans le petit appartement

    qu’il habite dans un bloc situé à une heure de transport de sa

    paroisse de Notre-Dame de Fatima.

    Son "église" est une maison d’habitation où s’entassent dans

    une atmosphère étouffante une cinquantaine de fidèles venus de

    loin à la ronde. Derrière le portail de la modeste demeure dont

    seule une croix d’acier brillant signale la destination, on entend des chants religieux en russe, parfois alternés de prières

    dans un dialecte allemand... Dans la cour, un chantier de construction qui semble à l’abandon: les murs de la future église

    arrêtés à 1 m du sol et un tas de briques de récupération.

    L’abbé Sebin est depuis plus de 3 ans à la tête de la seule

    paroisse catholique de l’immense ville d’Omsk (1,2 million d’habitants), célèbre du temps des tsars comme lieu de bannissement.

    Dostoïevski lui-même y fut déporté de 1849 à 1853, et c’est

    d’ailleurs dans cet endroit traditionnel de relégation que d’agnostique il devint croyant. Le jeune missionnaire l’avoue humblement, il se sent lui-aussi en exil à Omsk, loin de sa patrie. La

    tâche mise sur ses épaules lui semble parfois trop lourde.

    Un clergé essentiellement étranger

    Pour répondre aux besoins pastoraux d’une population catholique qui émerge du cauchemar des déportations staliniennes et de

    décennies d’athéisation forcée, l’administration apostolique de

    Sibérie ne dispose en tout et pour tout que d’une soixantaine de

    prêtres et d’autant de religieuses. Dont seulement cinq sont natifs de la région.

    Les autres, des missionnaires étrangers, viennent du monde entier - en particulier de Pologne et d’Allemagne, mais aussi de

    Slovaquie, des Etats-Unis, d’Italie, de Corée... - pour une période limitée. La prolongation des autorisations de séjour, données pour quelques mois ou un an, est devenue de plus en plus

    difficile depuis quelques temps.

    La bureaucratie considère, en vertu d’une classification arbitraire des confessions, que les catholiques font partie non pas

    des religions traditionnelles de la Russie, reconnues officiellement, mais des "nouvelles religions" ou des "religions étrangères" qu’il faut contrôler et auxquelles il faut limiter l’accès

    au territoire national. Outre la méfiance des autorités, il a

    fallu compter, surtout au début, avec l’hostilité larvée de

    l’Eglise orthodoxe dénonçant le "prosélytisme catholique" et le

    "complot occidental" qui s’abritait derrière le Vatican.

    Les tensions avec l’orthodoxie sont retombées

    Aujourd’hui, cinq ans après que le pape ait érigé en avril

    1991 les administrations apostoliques de Moscou et de Sibérie, à

    Novosibirsk, les tensions sont un peu retombées. "Les orthodoxes

    ont pu faire l’expérience que les catholiques ne représentent absolument pas une concurrence pour eux:je baptise annuellement

    dans ma paroisse entre dix et vingt personnes, enfants et adultes... Les gens ne demandent pas facilement le baptême, parce que

    chez nous, il faut d’abord suivre une catéchèse ou un catéchuménat", témoigne le Père Alexander Kahn. Dans toute la Sibérie, il

    n’y a que 500 baptêmes catholiques par an.

    Chez les orthodoxes, c’est beaucoup plus facile: on n’exige

    pas au préalable une catéchèse approfondie. Ainsi, plusieurs centaines de personnes sont actuellement baptisées chaque week-end.

    Il y a deux ans, on parlait même de 200 baptêmes par jour.

    Les autorités toujours méfiantes

    A 34 ans, Antoni Badura, le jeune curé polonais de Krasnojarsk

    a gardé un visage jovial et poupin, qui masque pourtant un caractère bien trempé, agrémenté d’un solide sens de l’humour. Et de

    l’humour, en plus d’une foi chevillée au corps, il en faut une

    bonne dose pour survivre dans cet environnement hostile. Heureusement aussi que le missionnaire clarétin, né en 1962 dans la

    ville polonaise de Bytom, en Haute-Silésie, vit en communauté

    avec trois autres confrères polonais et un confrère allemand.

    Il n’y a pas si longtemps, Krasnojarsk, au kilomètre 4’104 du

    Transibérien (à 3 bonnes journées de Moscou) était encore une

    "ville fermée", c’est-à-dire interdite aux étrangers. La ville,

    sur le puissant fleuve Iénisséi, était l’un des centres les plus

    importants de l’industrie d’armements de Sibérie orientale, au

    coeur de l’ancien complexe militaro-industriel soviétique avec

    ses mines d’uranium et de plutonium.

    En 1992, d’ailleurs, la première fois que le missionnaire polonais s’est rendu à Krasnojarsk, il a dû le faire clandestinement. Si le KGB a été dissous, le FSB a pris le relais et les activités des étrangers sont toujours surveillées. En général, les

    missionnaires sont encore considérés comme suspects par les organes de la sécurité d’Etat: "des espions au service de Rome, de la

    Pologne ou de l’Allemagne..."

    La lourde atmosphère qui a pesé sur la ville durant 7 décennies a tout de même eu du mal à se dissiper. "Mais nous ne ressentons plus aucune hostilité de la part de la population; à la

    base, nous sommes bien acceptés et surtout nous sommes demandés

    par les médias locaux". Le P. Badura dispose de son propre studio

    dans les locaux du couvent clarétin, en bordure de la ville.

    Le missionnaire polonais peut désormais diffuser un programme

    hebdomadaire de 40 minutes sur les ondes de la radio officielle

    de Krasnojarsk et même travailler avec la télévision locale. Ces

    émissions catholiques destinées aux paroissiens sont produites

    par des journalistes professionnels et le public potentiel est de

    plusieurs centaines de milliers de personnes.

    En quatre ans de présence à Krasnojarsk, le P. Badura a eu des

    contacts avec 4 à 5’000 catholiques, peut-être 10’000 sur l’ensemble de sa paroisse. "Le nombre potentiel est de 20 à 30’000

    fidèles. Encore faut-il pouvoir les visiter; les distances ici

    sont démentielles: elles se comptent en heures d’avion, quand la

    météo ne cloue pas l’avion au sol durant de longues périodes, ou

    en jours de bateau, quand les fleuves sont dégagés des glaces!".

    Norilsk, 300’000 habitants sous le cercle polaire

    La paroisse de Krasnojarsk s’étend en effet du nord au sud sur

    près de 3’200 kilomètres. Du port septentrional de Dikson, là où

    l’immense fleuve Iénisséi se confond déjà avec la Mer de Kara, à

    la frontière de la Mongolie au sud. La distance d’Est en Ouest

    est d’un bon millier de kilomètres.

    Pour aller visiter les catholiques à Iénisséisk, Antoni Badura

    a besoin de 5 heures de voiture en été, de 7 à 8 heures en hiver,

    sur des routes dangereuses, où la température descend souvent à

    moins 40, voire moins 65 à Norilsk, une ville de 300’000 habitants au-delà du cercle polaire qui n’est accessible que par

    avion ou par bateau. Le fleuve, pris par les glaces plus de la

    moitié de l’année, est navigable seulement de juin à octobre.

    "A mon arrivée en 1992, il y avait dans la région de Krasnojarsk seulement deux communautés catholiques enregistrées officiellement: dans la ville-même et à Kansk, à quelque 250 km à

    l’est. Aujourd’hui, nous avons 45 communautés dans notre paroisse". Il est certes très difficile de dresser le profil des paroissiens du Père Badura, car il n’est pas si simple de savoir

    d’où viennent exactement les gens qui peuplent la Sibérie. la société y est trés mélangée, en raison de la colonisation et des

    bannissements du temps du tsar, sans parler des déportations massives ordonnées par Staline et qui ont amené des vagues d’Allemands, de Polonais, de Lituaniens, de Lettons, d’Ukrainiens...

    Des paroissiens russifiés

    Près de 90% des paroissiens, "russifiés" pendant des générations, sont désormais russophones. Les Russes de souche ne forment en effet que le 10 à 20% des fidèles et ils sont souvent

    issus de mariages mixtes. La messe est dite chaque jour en russe,

    et deux fois par mois en allemand et en polonais. "Nous avons essayé de dire la messe en lituanien, mais la majorité d’entre eux

    ne parlent plus leur langue nationale".

    Et même s’ils ont conservé l’idiome de leurs parents, ils préfèrent ne pas l’utiliser, "pour ne pas attirer l’attention". Réflexe atavique de descendants de déportés pas encore convaincus

    de la "démocratie" du président Elstine tant vantée en Occident.

    Au retour de deux journées harassantes, dont une bonne partie

    passées à se cogner sytématiquement la tête au plafond de la petite "Oka" chahutée sur des routes défoncées, je pose crûment la

    question au Père Badura:"Quel sens cela a-t-il de faire plus de

    500km sur ces routes dangereuses pour pour célébrer deux messes,

    à chaque fois fréquentées par une petite trentaine de fidèles,

    souvent âgés? N’est-ce pas disproportionné?".

    La logique du monde et la logique de l’Evangile

    Nous rentrions d’Atchinsk et de Bogotol, à respectivement 180

    et 250 kilomètres à l’ouest de Krasnojarsk. Nous venions de passer une courte nuit à dormir sur des matelas disposés au fond de

    l’église, en fait une maison traditionnelle affublée récemment

    d’un clocher de bois blanc, sans eau courante ni installations

    sanitaires dignes de ce nom. "Ici, rétorque Antoni Badura, il ne

    sert à rien de calculer les kilomètres parcourus par paroissien,

    il nous faut appliquer la logique de l’Evangile... et toi, tu

    raisonnes selon la logique du monde!" (apic/be)

    Encadré

    Catholiques et sectes, même combat?

    "Nous avons à Krasnojarsk deux types de relations avec l’Eglise

    orthodoxe locale, témoigne le Père Badura. Au plan personnel,

    concrètement avec les prêtres et les gens à la base, il n’y a pas

    de problèmes". Très convivial, le Père Badura pratique la "diplomatie de la bania": il invite des confrères orthodoxes à fréquenter le sauna du couvent. "Des moments privilégiés pour mieux se

    connaître et échanger sans formalisme".

    Les journées de prières pour l’unité des chrétiens permettent

    également aux orthodoxes de visiter les églises catholiques.

    Quant aux relations officielles, avec les représentants de la

    hiérarchie et avec l’évêque Antonij, elles pourraient pour le

    moins être meilleures.

    Dans l’édition locale de la revue "Argumenty i Fakty", en dénonçant l’invasion des sectes en Russie, l’évêque orthodoxe a mis

    dans le même panier Témoins de Jéhovah, Mormons et Catholiques.

    "Nous sommes accusés de faire du prosélytisme, mais nous sommes

    ici d’abord pour les catholiques et pour aider les gens qui n’ont

    pas d’identité et qui cherchent Dieu. Mais nous laissons les gens

    qui participent à nos rencontres libres de choisir s’ils veulent

    rejoindre l’Eglise orthodoxe". (apic/be)

    Encadré

    Le plus grand diocèse du monde

    La Fédération de Russie, dont la capitale est Moscou, compte près

    de 150 millions d’habitants, en majorité orthodoxes, répartis sur

    un territoire de plus de 17 millions de km2, vaste comme 31 fois

    la France (soit les 3/4 de l’ancienne Union soviétique). Les

    300’000 catholiques de rite latin sont regroupés en Russie d’Europe (environ 4,5 millions de km2 pour plus de 100 millions d’habitants) dans une administration apostolique dirigée par l’archevêque Tadeusz Kondrusiewicz à Moscou.

    Les 122’000 catholiques du reste de la Russie (qui compte près

    de 50 millions d’habitants sur un territoire de près de 13 millions de km2) appartiennent à l’administration apostolique de Sibérie, dirigée par l’évêque jésuite Joseph Werth, à Novosibirsk.

    Cette administration apostolique de la taille d’un continent

    est le plus grand diocèse du monde en superficie; elle s’étend

    d’Iekaterinbourg, dans l’Oural, jusqu’à Vladivostok, sur la Mer

    du Japon. Les catholiques ici sont souvent des Allemands, à

    l’origine des colons installés sur la Volga à l’invitation de

    l’impératrice Catherine II. Ils furent déportés en Sibérie sous

    Staline, avec des compagnons d’infortune polonais, lituaniens ou

    ukrainiens. (apic/be)

    Des photos illustrant cette interview sont disponibles à l’agence

    CIRIC, Boulevard de Grancy 17bis, Case postale 405, CH-1001 Lausanne. Tél. 021/617 76 13, Fax. 021/617 76 14

    En 1995, outre une aide de 1,625 million de francs à l’Eglise

    catholique en Russie, notamment par l’intermédiaire de Mgr Joseph

    Werth, l’évêque jésuite de l’administration apostolique de Novosibirsk, et un montant de 2,5 millions pour des projets communs

    catholiques-orthodoxes, l’oeuvre catholique internationale "Aide

    à l’Eglise en détresse" (AED) a soutenu des projets en faveur de

    l’Eglise orthodoxe russe pour un montant de 1,75 million de

    francs suisses. AED/Kirche in Not, Cysatstrasse 6, Case Postale

    5356, CH-6000 Lucerne 5, CCP 60-17200-9

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