APIC-Reportage - Vietnam (IV) (150388)
APIC/Albert Longchamp
Ho Chi Minh-Ville, 15mars(APIC) Pourquoi parler d’un "tournant" au Vietnam? Parce que les blocages dus à la guerre, achevée depuis moins de 13
ans, commencent seulement à se détendre. La recherche du dialogue est évidente avec l’Eglise catholique. Elle constitue l’un des indices de l’ouverture nécessaire. Les Vietnamiens sont conscients de sa nécessité tant pour
l’image de marque du pays, ternie par le flot incessant des exilés qui
cherchent refuge à l’étranger que par les erreurs de la politique sociale,
culturelle et économique conduite par les dirigeants issus de la Résistance. A la faveur de la liberté de parole qui se manifeste aujourd’hui, le
professeur Tran Van Giau, vétéran de tous les combats et maintenant président de la Société des Sciences historiques de Ho Chi Minh-Ville, nous
déclarait en toute franchise: "Nous avons gaspillé du temps et de l’argent.
Il fallait passer de l’état de guerre à l’état de paix et nous pensions que
les moyens de la guerre pouvaient être utilisés pour la paix. Cela n’a fait
qu’ankyloser le pays. Nous n’étions pas des démocrates mais des bureaucrates. Nous avons perdu douze ans".
Ces propos ne font en réalité que répercuter les déclarations du nouveau
secrétaire général du Parti Communiste, M. Nguyen Van Linh. Cet homme de 72
ans qui vient du Nord mais a grandi et milité dans le Sud - il a connu les
prisons françaises dès l’âge de 17 ans - n’apprécie pas le socialisme orthodoxe de style stalinien. Il est certainement l’homme-clé du tournant.
Le Comité d’Union des Catholiques Patriotes
Si du côté de l’Eglise, la situation s’améliore, il faut néanmoins citer
le rôle joué dans cette évolution par un organisme auquel je faisais déjà
allusion et qui représente une solution assez typique aux Vietnamiens dans
le réglement de leurs conflits. Je veux parler du Comité d’Union des Catholiques Patriotes, parfois aussi appelé Comité de Solidarité des Catholiques
(mais le mot de "solidarité" n’est pas apprécié, car il semble faire allusion au syndicat dissous "Solidarité" en Pologne, auquel l’Eglise a donné
un appui non dissimulé).
Le Comité d’Union des Catholiques Patriotes est né aux premiers jours de
la résistance contre le colonialisme français; il a été restructuré sous sa
forme actuelle en novembre 1983. Les 14 comités provinciaux sont réunis
dans un Comité national dont le siège est à Hanoï mais dont l’influence est
relativement modeste. L’action au niveau local, et notamment à Ho Chi MinhVille, est beaucoup plus significative.
Le Comité se donne pour but de mobiliser les catholiques vietnamiens
pour la construction et la défense du pays. A l’article 2 de ses statuts,
l’organisation précise qu’elle veut contribuer par l’engagement de ses
membres à "lier l’Eglise à la nation" et "à sauvegarder le bon renom de la
religion du Seigneur". Son président actuel est un prêtre de 73 ans, le
Père Trinh Van Thanh.
Au contraire de l’Association patriotique des catholiques chinois, le
"Comité des Catholiques patriotes" est en union avec l’Eglise hiérarchique
nommée par Rome. Bien qu’il soit autonome, il cherche à réaliser une "concertation organique" avec les évêques. Ce que nous confirmait Mgr Nguyen
Van Binh lors de notre visite. Il nous déclarait notamment: "Ce groupe n’a
pas fait de mal à l’Eglise. Il nous aide à mieux comprendre les positions
du gouvernement et à expliquer les nôtres aux autorités politiques".
Le Comité organise des conférences et meetings, édite des brochures,
organise des groupes d’études et de recherches. Actuellement, un groupe
patronné par le Comité se réunit chaque semaine pour rédiger un cours de
catéchisme destiné aux enfants préparant la première communion, et un autre
pour les confirmants. Ce catéchisme est adopté par l’archevêque de Ho Chi
Minh-Ville qui en vérifie le manuscit avant sa publication. Un autre groupe
travaille sur la théologie de la libération, un troisième se réunit chaque
semaine sur le thème "Evangile et société". Ce groupe édite pour chaque
dimanche de l’année liturgique des commentaires d’évangile et des lectures
bibliques.
Ni résistance, ni soumission
L’un des responsables du Comité, l’avocat Duong Van Dam, nous déclarait
à Hanoï: "Comme catholiques, nous avons à travailler avec l’Eglise vietnamienne pour qu’elle retrouve sa place au sein de la patrie vietnamienne".
Cette petite phrase dissimule à peine le dilemme posé en réalité aux
croyants. Résistance ou soumission? Les catholiques semblent s’acheminer
vers la solution moyenne: ni résistance obstinée, malgré le caractère athée
du régime, ni soumission passive, malgré les pressions. Mais coopération
sans reniement de la foi et de la morale chrétiennes. Cette attitude est
par une analyse à la fois religieuse et politique. Les Vietnamiens veulent
à tout prix éviter une situation "à la Chinoise". L’Eglise chinoise, à la
suite d’erreurs stratégiques, s’est trouvée coupée tant de la société que
de Rome. On tente, au Vietnam, de sauvegarder l’essentiel. La hiérarchie
est nommée par Rome. L’attachement des catholiques vietnamiens à la communion catholique et au pape est au-dessus de tout soupçon. Dans le même
temps, ces mêmes catholiques s’engagent loyalement pour la reconstruction
du pays. Leur rôle est d’autant plus déterminant que la situation économique est grave.
Le kilo de riz entre 5 et 10% du salaire moyen
Personne, sur place, ne nous l’a caché. Les Vietnamiens, qui étaient 53
milions en 1978, sont aujourd’hui dix millions de plus. Malgré un taux de
mortalité infantile encore élevé (36,6 pour mille), la pression démographique est forte. Le taux de croissance se situe autour de 2,4%. Si on ne
meurt pas de faim au Vietnam - en circulant selon notre bon plaisir, nous
n’avons vu nulle part les misères atroces qui afectent tant d’autres pays
du Tiers-Monde - la grande majorité du peuple vit dans la pauvreté et doit
lutter pour vivre et, d’abord, se nourrir. Le salaire moyen s’élève à 5000
dong, mais le riz, nourriture de base, coûte de 220 dongs le kilo à Ho Chi
Minh-Ville à 350, voire 550 dong le kilo à Hanoï. Le kilo de poisson coûte
environ 1000 dong. Il faut donc compter 20.000 dong au minimum pour faire
vivre frugalement une famille de quatre personnes. La conclusion saute aux
yeux. Les gens exercent deux emplois - un instituteur sera conducteur de
pousse-pousse le soir - ou comptent sur les envois de l’extérieur.
Les marchés regorgent partout de marchandises, de fruits, légumes, poissons et viande. On ne trouve nulle part les files d’attente propres aux
pays de l’Est. Il n’empêche que la situation est préoccupante. En juin
1985, une opération monétaire mal préparée a provoqué la panique et précipité le pays dans l’inflation - 700% en 1986. La dette extérieure atteignait 8,1 milliards de dollars en 1986, soit l’équivalent de la moitié
du produit national brut.
Pour redresser l’évolution de l’économie, 40% des terres dans le delta
du Mékong ont été rendues aux paysans. Les marchés libres fleurissent. Les
entreprises mixtes - jusqu’à 49% de capitaux privés - sont autorisées et
même encouragées. L’artisanat indépendant se développe, les coopératives
sont peu à peu libérées de lourdes contraintes étatiques. Chacun peut créer
sa propre entreprise si elle n’emploie pas plus de dix salariés. Ajoutons
que l’aide extérieure d’organismes d’entraide, y compris les organismes
catholiques, est loin d’être négligeable. La rénovation est donc en route.
Elle est accompagnée par un réel effort culturel. La presse est moins muette. A l’avant-garde le quotidien de Ho Chi Minh-Ville, "Saïgon Giai Phong".
Il se vend à 250.000 exemplaires. On rapporte volontiers l’anecdote suivante: "Auparavant, on achetait les journaux comme papier d’emballage. Maintenant, c’est pour les lire".
Il faut à nouveau donner confiance à l’opinion mondiale
Si la ligne actuelle s’affirme, le Vietnam pourrait bien changer dès
cette année. Mais il faut réserver le pronostic. Tout dépendra de la situation internationale. Le Vietnam doit commencer par mettre fin à ses engagements militaires au Cambodge. Et redonner confiance à l’opiniopn mondiale.
La porte s’entrouve. A Ho Chi Minh-Ville, il est fréquent de côtoyer, dans
le même hôtel, les graves "conseillers" soviétiques et les groupes de touristes américains. Le retour des anciens combattants. Déjà!
Albert Longchamp (avec la
collaboration de Pierre Vilain)
Réfugiés: l’exode continue
Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, plus de
28.000 "réfugiés de la mer" (boat people) ont quitté leur pays en 1987. Ce
chiffre est le plus élevé après les 44.000 réfugiés de 1982. La majeure
partie d’entre eux ont pris la direction de la Malaisie et de la Thaïlande.
Le total des réfugiés indochinois (Vietnam, Laos, Cambodge) établis provisoirement en Thaïlande atteignaient les 33.000 à fin 1987. Aussi bien, ce
pays prend désormais des mesures draconiennes contre l’afflux d’exilés. Le
27 janvier dernier, la police maritime a contraint un bateau de 40 réfugiés
à reprendre la mer. Sous escorte policière, les infortunés réfugiés, dont 7
enfants, ont été reconduits aux limites des eaux territoriales thaïlandaises puis abandonnés à leur sort. La plupart d’entre eux, bien que vivant au
Vietnam, étaient d’origine chinoise. Ils avaient transité par le Cambodge.
Avant même la fin du mois de janvier, 1493 Vietnamiens avaient déjà pris
pied illégalement sur sol thaïlandais, et 1564 pendant le mois de décembre
1987.
Au Vietnam, 400 personnes attendent actuellement un départ légal et sont
en possession de visa de sortie. Mais aucun pays étranger, à fin janvier
1988, ne leur avait encore accordé de visa d’entrée. (apic/al/bd)