APIC-Reportage - Vietnam III (130388)
APIC/Albert Longchamp
Ho Chi Minh-Ville, 13mars(APIC) L’Eglise du Vietnam n’est pas réduite au
silence. Elle vit, s’exprime, prie intensément. Il serait injuste de signaler à l’Occident chaque condamnation de prêtre ainsi que les mesures
établies pour contrôler l’action des croyants sans aussi informer l’opinion, chez nous, sur le témoignage de ces millions de catholiques qui vivent leur foi publiquement et souvent avec une imagination remarquable.
Car, avec l’ensemble du pays, ils doivent faire face aux dures contraintes
d’une nation encore très sous-développée.
Un exemple de cet esprit d’initiative nous est donné au journal "Les
catholiques et la Nation". La viste des locaux ne manque pas d’étonner le
visiteur. A côté de l’atelier de composition, ou l’on travaille encore avec
les caractères de plomb, voici l’atelier de montages des stylos Bic! Cette
production - un million de pièces par an - sert à combler le déficit du
journal, tout comme la fabrication, dans un local voisin, de transformateurs destinés aux inévitables ventilateurs. Les outils, la technique,
l’aménagement des ateliers, des bureaux, de la bibliothèque, tout est
pauvre, mais les animateurs du journal en sont fiers: "Ici, l’Eglise des
pauvres n’est pas un discours. Nous vivons la réalité de notre peuple".
L’objectif de l’hebdomadaire est d’attacher les catholiques à la construction du pays. la tâche commence ainsi, très modestement, à la source.
Nécessité oblige. Mais les catholiques vietnamiens, dans l’ensemble, ne rechignent pas devant l’effort. Religieux et religieuses prêchent l’exemple.
Une "communauté de communautés"
L’un des témoignages les plus étonnants de cet état d’esprit se vérifie
à la "copérative chrétienne" de Cu Chi, située à environ soixante kilomètres de Ho Chi Minh-Ville. Pour un Vietnamien, le nom même de Cu Chi
évoque les heures les plus dramatiques de la résistance aux Français d’abord, aux Américains ensuite, qui s’acharnèrent sur ce district. Pour échapper aux bombes, les habitants creusèrent dans le secteur un réseau de souterrains qui s’étendaient sur deux cents kilomètres, à plusieurs niveaux de
profondeur, et pouvant abriter entre quatre et cinq mille personnes. Cu Chi
est la "terre sainte" de la résistance vietcong. En 1978, tandis que le
gouvernement mettait en place les "Nouvelles zones économiques" afin de
rendre à la culture les terres abandonnées ou détruites par la guerre,
l’archevêque de Ho Chi Minh-Ville, Mgr Van Binh, eut l’idée de rassembler
sur cette terre des jeunes religieux et séminaristes auxquels la voie de
l’ordination sacerdotale était désormais interdite. Malgré l’opposition de
quelques éléments durs du Parti, l’autorisation fut donnée d’acquérir 33
hectares de terrain.
La "coopérative" rassemblait, au moment de notre visite: 2 jésuites, 8
cisterciens, 1 dominicain et 3 salésiens. Périodiquement, des religieux
"stagiaires" ou des séminaristes viennent se joindre aux permanents et participer aux durs travaux des champs. Chaque communauté religieuse a sa propre maison et s’organise selon ses coutumes ou traditions. Les cisterciens
construisent actuellement un petit couvent. Les jésuites occupent une sorte
de case. Chaque soir, la prière est commune. De telle sorte que, cas sans
doute unique dans l’Eglise actuelle, Cu Chi est une "communauté de communautés".
Son responsable, un Frère jésuite, déborde de dynamisme: "Nous voulons
donner ici un signe de participation à la reconstruction du pays. Nous sommes ici pour donner un témoignage chrétien dans un district ou la présence
chrétienne est presque nulle. Au début, les gens étaient méfiants. Maintenant ils pensent que nous sommes religieux pour être solidaires de chacun."
Un Frère cistercien apporte sa guitare. Ses chants, dont la partition est
ronéotée, sont connus jusqu’à la ville. "Travaillons avec Lui sur cette
terre de pauvres": pas trace d’amertume ou de rancoeur chez ces jeunes religieux. "Nous recevons notre vie actuelle comme un présent de Dieu mais
nous ne pouvons pas imaginer l’avenir". Ils peuvent cependant l’espérer.
Aucun des membres de la coopérative de Cu Chi, bien que tous aient achevé
leur formation théologique, n’a été ordonné prêtre. Ils attendent pour ce
faire une très hypothétique autorisation gouvernementale. "Nous avons fait
le sacrifice de notre ordination", m’assure, avec gravité, un jeune jésuite
stagiaire dans la coopérative.
"C’est le fait d’être catholique qui fait problème..."
Le 19 janvier, à Ho Chi Minh-Ville, une quarantaine de laïcs engagés, de
prêtres et de religieuses, se réunissaient avec nous pour un dialogue à
bâtons rompus sur la situation religieuse de leur pays. Je relève la
présence de Soeurs de St-Vincent-de-Paul qui travaillent notamment dans un
orphelinat, des Soeurs de St-Paul-de-Chartres, de St-Paul de Fribourg, des
Amantes de la Croix (congrégation vietnamienne dont l’un des couvents, à Ho
Chi Minh-Ville, compte 160 religieuses), des Franciscaines de Marie. Chez
les prêtres: 3 dominicains, 3 jésuites, 2 rédemptoristes, ainsi que 2
Frères des Ecoles chrétiennes. Je ne peux hélas tous les citer.
Sigalons en revanche le témoignage d’un laïc présent à cette réunion.
Dentiste de son métier, il donne un bon résumé de l’atmosphère actuelle:
"Ma conscience de chrétien est ma motivation principale pour exercer mon
travail. Je voudrais montrer que vivre en chrétien et obéir à l’Etat n’est
pas une chose impossible. Certes, les difficultés n’ont pas disparu. On m’a
demandé d’enseigner à l’Université. La question reste pendante. Je
comprends qu’à travers ces hésitations, c’est le fait d’être catholique qui
fait problème".
Paradoxe asiatique
Le problème n’est pas insurmontable. Etonnant témoignage de ces catholiques vietnamiens. On les croit tous en prison? Les églises sont pleines.
Les écoles et hôpitaux des congrégations religieuses ont été saisis par
l’Etat? Les religieuses continuent leur travail comme fonctionnaires ou
employées d’Etat. D’autre fabriquent des articles en paille de riz, ou sont
membres de coopératives. Les novices ne sont pas autorisées à rejoindre les
communautés? Mais, lors d’une visite impromptue dans un couvent de la ville, nous rencontrons une quinzaine de postulantes en recollection dominicale. "Vous êtes en Asie", murmure, amusée, la Supérieure.
Tel Père jésuite travaille dans une léproserie (500 patients) tout en
assumant la charge d’une paroisse et en participant à la rédaction du nouveau catéchisme qui paraît sous l’égide du Comité des catholiques patriotes, organisme indépendant, mais avec la bénédiction de l’archevêque. Ces
travaux ne nourrissent pas un homme. Qu’importe: le Père élève des poulets
et des canards pour subvenir à ses besoins. "Nous vivons l’humour de Dieu
dans la dialectique vietnamienne", m’assure une religieuse. Un dominicain
trouve la tournure théologique qui résume la vie de cette Eglise aux antipodes du repliement sur soi: "Nous tous, nous sommes animés par une même
espérance". Et demain, que va-t-il se passer? La question est de trop.
Trente ans de guerre rendent prudent. La réponse vient en forme d’énigme:
"Nous sommes têtus et patients. demandez conseils à vos amis français et
américains. Ils ont fait de bonnes expériences chez nous!"
(à suivre)
Congrégations féminines et religieuses à Ho Chi Minh-Ville
A Ho Chi Minh-Ville, il y a 14 congrégations féminines internationales
regroupant 528 religieuses et 26 congrégations féminines diocésaines
regroupant 1013 religieuses. Ces 1541 religieuses sont réparties en 183
maisons et couvents.
Les religieuses ayant un emploi d’Etat sont 274: 136 dans l’éducation
(garderies et jardins d’enfants, écoles primaires, lycées et universités);
87 sont dans les secteurs médicaux ou paramédicaux; 31 travaillent dans des
usines et 20 religieuses ont un autre emploi d’Etat. (apic/al/bd)