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  • Flash Info

    Carême 2026 Découvrez les initiatives diocésaines
    Synode sur la synodalité Les conclusions du processus synodal attendues prochainement
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    Paul Jubin, responsable du Département des projets de développement de

    APIC-Reportage - Philippines (220388)

    l’Action de Carême des catholiques suisses, revient des Philippines, il

    nous en a rapporté un reportage à chaud de ce qu’il a vu dans ce pays.

    Fièvre aux Philippines

    APIC/Paul Jubin

    Manille, 22mars(APIC) Je rentre des Philippines. Je croyais trouver un

    pays revenu à la démocratie. J’ai rencontré un peuple divisé, partagé entre

    le drame et la farce, l’opulence et la misère, la corruption et l’oppression. Mieux que des commentaires, des images vécues montreront la complexité et la fragilité de la situation.

    C’est dimanche. L’avion a survolé des lagons bleu-vert et se pose à Bacolod, capitale de l’Ile Negros. Cet après-midi, on enterre le secrétaire

    général de Bayan, alliance des forces démocratiques d’opposition, assassiné

    vraisemblablement par un groupe para-militaire. Chaque semaine est ainsi

    marquée par le sang, la violence, le viol, le vol. Les morts sont officiellement confirmés "communistes" puisqu’ils ont été abattus et qu’ils ne sont

    plus là pour témoigner du contraire.

    Ce soir, nous mangeons des brochettes de poulet avec du riz, dans un petit bistrot à ciel ouvert. Une fillette s’approche à la fin du repas et

    glisse nos restes de riz dans son cornet plastic. Elle part illuminée par

    un sourire heureux. Cette gosse en guenilles me rend honteux d’appartenir

    aux perpétuels repas.

    Antonio, coupeur de canne à sucre

    Antonio s’est marié à 19 ans; il a vécu d’abord avec sa famille, puis il

    a construit sa propre case en bambou, sur pilotis. Elle ne contient rien

    sinon quelques nattes, quelques habits et un bout de sac de riz du côté des

    marmites. Il a six enfants. La hutte est à Antonio, mais le sol appartient

    au grand propriétaire qui possède plusieurs haciendas de vastes surfaces à

    l’Ile Negros; il vit à Manille et visite ses propriétés une ou deux fois

    par an.

    "Il reste une demie-heure sur le terrain, puis repart", m’assure Antonio. "La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était à la période de soudure en 1987. Nous n’avions plus rien à manger. J’ai été délégué pour lui demander de l’aide. Il nous a remis deux sacs de riz et 200 pesos (14 FS)

    pour 26 familles, mais il a déduit tout cela de nos salaires."

    Combien gagnez-vous par année?

    "En moyenne, un coupeur de canne à sucre gagne 3500 pesos par an (environ 170 FS). Juste assez pour acheter notre riz quotidien, sans rien de

    plus. Et pour y parvenir, il faut que toute la famille travaille au moment

    de la récolte. Les travaux pénibles durent 6 mois. Le reste de l’année, il

    n’y a que des bricoles."

    Vous êtes payés de quelle manière?

    "A la pièce ou au poids. Ainsi, pour couper la canne, charger à dos

    d’homme un camion de 62 tonnes, on gagne 1 dollar (1,4 FS). Ou bien pour

    replanter 10.000 jeunes plants, on reçoit 3 FS".

    Pouvez-vous choisir un autre grand propriétaire?

    "Impossible d’aller ailleurs, je n’aurais pas de travail. Même si j’allais en ville. Je suis lié corps et biens au grand propriétaire."

    De l’eau pour les porcs et pas pour les hommes

    A côté du groupe de huttes ou Antonio a bâti la sienne, une immense ferme-élevage a été organisée par un autre grand propriétaire: troupeaux de

    bovins, poules et surtout élevage en batterie de 3.000 porcs. Un réservoir

    d’eau dépasse les palmiers. "C’est pour les cochons", fait Antonio. "Chez

    les planteurs de canne à sucre, il n’y a pas d’eau à domicile, pas

    d’égoûts, pas d’électricité."

    Les grands planteurs de l’Ile Negros sont actuellement menacés par un

    projet de loi de réforme agraire. Aussi ont-ils ouvertement déclaré qu’ils

    allaient renforcer leurs armées privées pour se "protéger" et empêcher son

    éventuelle application par le gouvernement Aquino. Pour défendre leurs privilèges, ils sont prêts à tout: déjà ils se sont fait élire députés, grâce

    à leur argent. Ils contrôlent le commerce local, la politique locale, la

    justice locale. Ils sont même prêts à s’allier au groupe révolutionnaire

    Moro, s’il le faut.

    De leur côté, les organisations d’Eglise et les syndicats luttent avec

    les coupeurs de canne à sucre, réels esclaves d’aujourd’hui. Ils doivent en

    payer le prix: animateurs éliminés par les "vigilantes" des grands propriétaires. Il y a quelques jours, les bureaux du syndicat des planteurs de la

    canne à sucre ont été mitraillés, à Bacolod. L’Action de Carême est fière

    de travailler en solidarité avec ces hommes sans voix.

    Boby-le-pêcheur

    Boby a passé la nuit sur le bateau du groupe coopératif dont il est

    responsable, pour prévenir les vols. Les barques des pêcheurs ont deux

    flotteurs latéraux, retenus par des bambous, de manière à garder une relative stabilité parmi les vagues de la mer. Boby va pêcher chaque jour. Cette nuit, il y avait pleine lune, la pêche a été maigre: 2 caisses de poissons. Quand tout va bien il en ramène 20 caisses. Il va lancer les filets

    au bout de l’enclos de bambous appelé "tanbagan". Les pêcheurs n’ont pas

    assez d’argent pour avoir leurs propres filets. Ils leur sont prêtés par un

    grand commerçant: ils lui donnent la moitié de la pêche en guise de location.

    Boby gagne entre 20 et 30 francs suisses par mois pour élever sa famille

    de 3 enfants. Ils ne vont pas à l’école: ou prendrait-on l’argent pour

    acheter les livres et les cahiers? Malgré les conditions de survie difficiles, les pêcheurs s’organisent: chaque membre donne 1 peso par mois et parfois davantage pour alimenter la caisse de la communauté et parer aux besoins sociaux, ainsi en cas de maladie. Grâce à une aide de l’Action de

    Carême, les pêcheurs suivent des cours pour mieux gérer leurs affaires,

    mieux commercialiser leurs produits, devenir autonomes sans les grands commerçants-sangsues.

    Quelle joie éprouve Boby à me mener en mer, sur son simple canot, et à

    me faire déguster ensuite du poisson frit et du poisson grillé. Il a le

    goût de la victoire sur la dépendance.

    Maniang, jeune militante de 72 ans!

    Petite, maigre, voûtée, la face ridée, Maniang est d’une famille de

    vendeurs de rue à Manille. Depuis toujours, elle s’installe à même le

    trottoir et pose ses petits tas de légumes sur des feuilles de bananier.

    Depuis toujours, elle vivote, animée d’une volonté farouche: elle sait que

    Ddieu ne veut pas que ses enfants soient traités comme des bêtes, méprisés.

    Elle lutte pour que les plus maltraités relèvent la tête, s’unisssent,

    s’organisent.

    A Manille, on trouve des marchés couverts ou les marchands tiennent un

    stand régulièrement, en payant la taxe officielle. Pourtant, l’animation

    est plus grande à l’extérieur, dans les rues avoisinantes. Là, les petits

    vendeurs illégaux s’installent. Ils sont 65.000 à Manille, à gagner ainsi

    quelques sous: seul moyen pour eux de ne pas crever. Maniang raconte: "Ici,

    autour du Divisoria Market, le plus important de la capitale, nous sommes

    15.000 vendeurs illégaux dans les rues adjacentes. Nous devons nous lever à

    4 heures du matin et chercher la marchandise à la place centrale. Nous revenons ici et arrangeons notre endroit pour être prêts dès le lever du soleil. Il faut répartir en très petites quantités: 6 piments, 3 tomates, 1

    mangue. Les pauvres n’ont que quelques centimes, ils ne peuvent acheter à

    la livre ou au kilo."

    "En général, nous vendons jusqu’à 20 heures. Certains s’arrangent en

    famille pour être là 24 heures sur 24... On gagne en moyenne 30 pesos par

    jour (2,1 FS) quand tout va bien. Car les policiers sont aux aguets. S’ils

    nous arrêtent, ils nous relâchent seulement quand nous leur avons donné 150

    ou 200 pesos. Une fortune! Qu’ils empochent évidemment, sans rien déclarer.

    Si on résiste, on est battu, entraîné par les cheveux et notre marchandise

    est confisquée. C’est pourquoi nous avons créé, grâce à Dieu et aux religieuses qui nous soutiennent, une fédération des vendeurs de rue. Vous savez, il y a 10 fois plus de vendeurs illégaux que de légaux. Alors hein, il

    y a de quoi tenir bon! Suivez-moi!"

    Et Maniang m’entraîne, à pas très rapides, par petits sauts, telle une

    belette, entre les étalages et parmi les ruelles. Elle connaît chaque vendeur, lance une boutade. Sur l’allée centrale d’une double avenue, elle me

    présente quelques vieilles, aussi jeunes qu’elle! Dès qu’elles voient

    poindre un uniforme, elles ramassent leurs quelques produits dans un sac ou

    une corbeille et disparaissent en deux temps trois mouvements, pour réapparaître et se réinstaller quelques minutes plus tard. Elles sont habituées à

    déménager ainsi 4 à 8 fois par jour et recommencer d’aligner les petits tas

    de 3 tomates, 3 oignons...

    Visite d’un bidonville

    Maniang m’emmène ensuite chez elle, une boîte sombre ou elle vit avec

    une large famille. Elle me fait visiter le bidonville Tondo ou habitent les

    vendeurs de rue illégaux. Cages à rats dans l’humide puanteur des ruelles

    sombres. Chaque barraque a une pièce au rez-de-chaussée et une au-dessus,

    chacune de 2x4 mètres et abrite entre 10 et 15 personnes. Il y a des points

    d’eau aux carrefours de ces labyrinthes, mais les pauvres doivent payer

    pour avoir un peu d’eau potable. Pas d’égoût, et j’enfonce dans la molle

    boue de la putréfaction. Des ficelles supportent la lessive.

    Maniang commente: "Vous savez, ici, on vit dans l’anxiété perpétuelle,

    mais on lutte pour que cela change". L’association des supérieurs religieux

    a créé une équipe pour former, soutenir et accompagner ces vendeurs de rue.

    Cette action sociale de l’Eglise locale est soutenue par l’Action de Carême. Et en visitant ces êtres humains tenus dans l’indignité, je me dis que

    les suisses ne savent pas leur privilège. N’y a-t-il pas aux Philippines

    80% de la population qui vit au-dessus du seuil de la pauvreté?

    Avec Mgr Pueblos

    Evêque de Kidapawan, dans l’Ile de Mindanao, Mgr Pueblos a multiplié les

    communautés chrétiennes de base dans son diocèse. Les paysans de cette zone

    rurale, ont ainsi acquis un courage étonnant. Ils savent analyser sereinement la situation économique et politique. A la lumière de l’Evangile

    libérateur, ils s’organisent, se groupent, se défendent. De nombreux leaders naturels émergent dont l’évêque n’est pas peu fier.

    "Notre drame réside dans l’absence d’une authentique autorité civile.

    Sous Marcos, l’armée avait tous les pouvoirs et contrôlait également la police. Les soldats et les gendarmes étaient mal payés. Aussi avaient-ils

    pris l’habitude d’arrêter les gens et de prélever illégalement des taxes et

    des amendes pour leur propre poche. Ils continuent à exploiter ainsi les

    gens pour garder leurs profits."

    Les "vigilantes" sèment la terreur

    Mgr Pueblos continue :"De plus, à Mindanao, nous sommes infestés par les

    "vigilantes", groupes paramilitaires fanatiques, vraisemblablement

    entraînés par l’armée. Ils sont armés, dressent des barrages, entrent chez

    les gens. Ces groupes fondamentalistes d’extrême-droite, obsédés par la

    chasse aux communistes, voient des ennemis même ou il n’y en a pas. Ouvrez

    les journaux et chaque jour, lisez les récits de tels événements. Les communautés chrétiennes de base sont évidemment la cible des "vigilantes" qui

    sont membres du Home Civilian Service. Dans mon diocèse, 18 de mes collaborateurs ont été tués en 1987. Pourquoi? Ils soutiennent le peuple, travaillent avec lui pour la justice et la non-violence. Evidemment, ils sont accusés de subversion, de connivence avec les rebelles. Donc les leaders sont

    à éliminer, surtout s’ils conscientisent les paysans."

    Mgr Pueblos me montre des photos de disparus: un prêtre, un séminariste,

    deux soeurs, des responsables de communautés, des catéchistes, puis il

    ajoute: "Les "vigilantes", souvent recrutés parmi les hors-la-loi et les

    oisifs non éduqués, sont entraînés sur une base fanatique et obéissent

    aveuglement. Ils exploitent leurs concitoyens par la frayeur. Ils ont du

    sang sur les mains. Nous venons d’organiser 6 jours de prières pour manifester la liberté de l’Eglise et pour protester contre les enlévements et

    les arrestations de nos agents pastoraux."

    Avez-vous des contacts avec les aumôniers militaires?

    "Oui, mais sans succès. Vous savez aux Philippines, les chapelains militaires font leurs grades à l’armée: ils peuvent devenir colonel ou même

    général. Leur promotion et leur carrière dépend de leur fidélité à l’armée.

    Alors, cous comprenez? Mais la conférence épiscopale doit proposer bientôt

    un projet pour abolir ce statut. Il est temps. Nous aussi, nous voulons

    travailler à la transformation de notre société, mais le chemin est long et

    difficile. Nous avons besoin de votre solidarité. Merci de votre aide."

    Fièvre aux Philippines

    Intègre, la présidente Cory Aquino doit faire face à des forces intérieures multiples. D’une certaine manière, elle demeure prisonnière de

    l’armée. Sans expérience politique, elle fait son apprentissage parmi les

    vieux renards du parlement. Sans formation économique, elle doit compter

    sur les anciens requins de Marcos et sur le nouveaux jeunes loups, grands

    propriétaires ou patrons de l’industrie. La présidente sait pouvoir compter

    sur l’appui de l’Eglise. Et pourtant, après deux ans de pouvoir, elle mesure son impuissance à réaliser ses projets. Elle devra négocier avec les

    Américains au sujet de leurs très importantes bases stratégiques aux Philippines. Le peuple commence à exprimer sa déception. La situation économique change difficilement. Les violations des Droits de l’Homme sont plus

    nombreuses que sous Marcos.

    Passer de la dictature à la démocratie suppose un long apprentissage, le

    retour de l’armée aux casernes, le partage des biens en faveur des plus

    déshérités. Les Philippines n’ont pas atteint le but, longtemps encore elles vivront dans la fièvre. Cependant, elles comptent sur notre solidarité

    pour hâter la guérison. (apic/pj/bd)

    Des photos sont à disposition à la rédaction d’APIC, 42, bd. de Pérolles,

    1700 Fribourg.

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