APIC-Reportage - Philippines (220388)
l’Action de Carême des catholiques suisses, revient des Philippines, il
nous en a rapporté un reportage à chaud de ce qu’il a vu dans ce pays.
Fièvre aux Philippines
APIC/Paul Jubin
Manille, 22mars(APIC) Je rentre des Philippines. Je croyais trouver un
pays revenu à la démocratie. J’ai rencontré un peuple divisé, partagé entre
le drame et la farce, l’opulence et la misère, la corruption et l’oppression. Mieux que des commentaires, des images vécues montreront la complexité et la fragilité de la situation.
C’est dimanche. L’avion a survolé des lagons bleu-vert et se pose à Bacolod, capitale de l’Ile Negros. Cet après-midi, on enterre le secrétaire
général de Bayan, alliance des forces démocratiques d’opposition, assassiné
vraisemblablement par un groupe para-militaire. Chaque semaine est ainsi
marquée par le sang, la violence, le viol, le vol. Les morts sont officiellement confirmés "communistes" puisqu’ils ont été abattus et qu’ils ne sont
plus là pour témoigner du contraire.
Ce soir, nous mangeons des brochettes de poulet avec du riz, dans un petit bistrot à ciel ouvert. Une fillette s’approche à la fin du repas et
glisse nos restes de riz dans son cornet plastic. Elle part illuminée par
un sourire heureux. Cette gosse en guenilles me rend honteux d’appartenir
aux perpétuels repas.
Antonio, coupeur de canne à sucre
Antonio s’est marié à 19 ans; il a vécu d’abord avec sa famille, puis il
a construit sa propre case en bambou, sur pilotis. Elle ne contient rien
sinon quelques nattes, quelques habits et un bout de sac de riz du côté des
marmites. Il a six enfants. La hutte est à Antonio, mais le sol appartient
au grand propriétaire qui possède plusieurs haciendas de vastes surfaces à
l’Ile Negros; il vit à Manille et visite ses propriétés une ou deux fois
par an.
"Il reste une demie-heure sur le terrain, puis repart", m’assure Antonio. "La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était à la période de soudure en 1987. Nous n’avions plus rien à manger. J’ai été délégué pour lui demander de l’aide. Il nous a remis deux sacs de riz et 200 pesos (14 FS)
pour 26 familles, mais il a déduit tout cela de nos salaires."
Combien gagnez-vous par année?
"En moyenne, un coupeur de canne à sucre gagne 3500 pesos par an (environ 170 FS). Juste assez pour acheter notre riz quotidien, sans rien de
plus. Et pour y parvenir, il faut que toute la famille travaille au moment
de la récolte. Les travaux pénibles durent 6 mois. Le reste de l’année, il
n’y a que des bricoles."
Vous êtes payés de quelle manière?
"A la pièce ou au poids. Ainsi, pour couper la canne, charger à dos
d’homme un camion de 62 tonnes, on gagne 1 dollar (1,4 FS). Ou bien pour
replanter 10.000 jeunes plants, on reçoit 3 FS".
Pouvez-vous choisir un autre grand propriétaire?
"Impossible d’aller ailleurs, je n’aurais pas de travail. Même si j’allais en ville. Je suis lié corps et biens au grand propriétaire."
De l’eau pour les porcs et pas pour les hommes
A côté du groupe de huttes ou Antonio a bâti la sienne, une immense ferme-élevage a été organisée par un autre grand propriétaire: troupeaux de
bovins, poules et surtout élevage en batterie de 3.000 porcs. Un réservoir
d’eau dépasse les palmiers. "C’est pour les cochons", fait Antonio. "Chez
les planteurs de canne à sucre, il n’y a pas d’eau à domicile, pas
d’égoûts, pas d’électricité."
Les grands planteurs de l’Ile Negros sont actuellement menacés par un
projet de loi de réforme agraire. Aussi ont-ils ouvertement déclaré qu’ils
allaient renforcer leurs armées privées pour se "protéger" et empêcher son
éventuelle application par le gouvernement Aquino. Pour défendre leurs privilèges, ils sont prêts à tout: déjà ils se sont fait élire députés, grâce
à leur argent. Ils contrôlent le commerce local, la politique locale, la
justice locale. Ils sont même prêts à s’allier au groupe révolutionnaire
Moro, s’il le faut.
De leur côté, les organisations d’Eglise et les syndicats luttent avec
les coupeurs de canne à sucre, réels esclaves d’aujourd’hui. Ils doivent en
payer le prix: animateurs éliminés par les "vigilantes" des grands propriétaires. Il y a quelques jours, les bureaux du syndicat des planteurs de la
canne à sucre ont été mitraillés, à Bacolod. L’Action de Carême est fière
de travailler en solidarité avec ces hommes sans voix.
Boby-le-pêcheur
Boby a passé la nuit sur le bateau du groupe coopératif dont il est
responsable, pour prévenir les vols. Les barques des pêcheurs ont deux
flotteurs latéraux, retenus par des bambous, de manière à garder une relative stabilité parmi les vagues de la mer. Boby va pêcher chaque jour. Cette nuit, il y avait pleine lune, la pêche a été maigre: 2 caisses de poissons. Quand tout va bien il en ramène 20 caisses. Il va lancer les filets
au bout de l’enclos de bambous appelé "tanbagan". Les pêcheurs n’ont pas
assez d’argent pour avoir leurs propres filets. Ils leur sont prêtés par un
grand commerçant: ils lui donnent la moitié de la pêche en guise de location.
Boby gagne entre 20 et 30 francs suisses par mois pour élever sa famille
de 3 enfants. Ils ne vont pas à l’école: ou prendrait-on l’argent pour
acheter les livres et les cahiers? Malgré les conditions de survie difficiles, les pêcheurs s’organisent: chaque membre donne 1 peso par mois et parfois davantage pour alimenter la caisse de la communauté et parer aux besoins sociaux, ainsi en cas de maladie. Grâce à une aide de l’Action de
Carême, les pêcheurs suivent des cours pour mieux gérer leurs affaires,
mieux commercialiser leurs produits, devenir autonomes sans les grands commerçants-sangsues.
Quelle joie éprouve Boby à me mener en mer, sur son simple canot, et à
me faire déguster ensuite du poisson frit et du poisson grillé. Il a le
goût de la victoire sur la dépendance.
Maniang, jeune militante de 72 ans!
Petite, maigre, voûtée, la face ridée, Maniang est d’une famille de
vendeurs de rue à Manille. Depuis toujours, elle s’installe à même le
trottoir et pose ses petits tas de légumes sur des feuilles de bananier.
Depuis toujours, elle vivote, animée d’une volonté farouche: elle sait que
Ddieu ne veut pas que ses enfants soient traités comme des bêtes, méprisés.
Elle lutte pour que les plus maltraités relèvent la tête, s’unisssent,
s’organisent.
A Manille, on trouve des marchés couverts ou les marchands tiennent un
stand régulièrement, en payant la taxe officielle. Pourtant, l’animation
est plus grande à l’extérieur, dans les rues avoisinantes. Là, les petits
vendeurs illégaux s’installent. Ils sont 65.000 à Manille, à gagner ainsi
quelques sous: seul moyen pour eux de ne pas crever. Maniang raconte: "Ici,
autour du Divisoria Market, le plus important de la capitale, nous sommes
15.000 vendeurs illégaux dans les rues adjacentes. Nous devons nous lever à
4 heures du matin et chercher la marchandise à la place centrale. Nous revenons ici et arrangeons notre endroit pour être prêts dès le lever du soleil. Il faut répartir en très petites quantités: 6 piments, 3 tomates, 1
mangue. Les pauvres n’ont que quelques centimes, ils ne peuvent acheter à
la livre ou au kilo."
"En général, nous vendons jusqu’à 20 heures. Certains s’arrangent en
famille pour être là 24 heures sur 24... On gagne en moyenne 30 pesos par
jour (2,1 FS) quand tout va bien. Car les policiers sont aux aguets. S’ils
nous arrêtent, ils nous relâchent seulement quand nous leur avons donné 150
ou 200 pesos. Une fortune! Qu’ils empochent évidemment, sans rien déclarer.
Si on résiste, on est battu, entraîné par les cheveux et notre marchandise
est confisquée. C’est pourquoi nous avons créé, grâce à Dieu et aux religieuses qui nous soutiennent, une fédération des vendeurs de rue. Vous savez, il y a 10 fois plus de vendeurs illégaux que de légaux. Alors hein, il
y a de quoi tenir bon! Suivez-moi!"
Et Maniang m’entraîne, à pas très rapides, par petits sauts, telle une
belette, entre les étalages et parmi les ruelles. Elle connaît chaque vendeur, lance une boutade. Sur l’allée centrale d’une double avenue, elle me
présente quelques vieilles, aussi jeunes qu’elle! Dès qu’elles voient
poindre un uniforme, elles ramassent leurs quelques produits dans un sac ou
une corbeille et disparaissent en deux temps trois mouvements, pour réapparaître et se réinstaller quelques minutes plus tard. Elles sont habituées à
déménager ainsi 4 à 8 fois par jour et recommencer d’aligner les petits tas
de 3 tomates, 3 oignons...
Visite d’un bidonville
Maniang m’emmène ensuite chez elle, une boîte sombre ou elle vit avec
une large famille. Elle me fait visiter le bidonville Tondo ou habitent les
vendeurs de rue illégaux. Cages à rats dans l’humide puanteur des ruelles
sombres. Chaque barraque a une pièce au rez-de-chaussée et une au-dessus,
chacune de 2x4 mètres et abrite entre 10 et 15 personnes. Il y a des points
d’eau aux carrefours de ces labyrinthes, mais les pauvres doivent payer
pour avoir un peu d’eau potable. Pas d’égoût, et j’enfonce dans la molle
boue de la putréfaction. Des ficelles supportent la lessive.
Maniang commente: "Vous savez, ici, on vit dans l’anxiété perpétuelle,
mais on lutte pour que cela change". L’association des supérieurs religieux
a créé une équipe pour former, soutenir et accompagner ces vendeurs de rue.
Cette action sociale de l’Eglise locale est soutenue par l’Action de Carême. Et en visitant ces êtres humains tenus dans l’indignité, je me dis que
les suisses ne savent pas leur privilège. N’y a-t-il pas aux Philippines
80% de la population qui vit au-dessus du seuil de la pauvreté?
Avec Mgr Pueblos
Evêque de Kidapawan, dans l’Ile de Mindanao, Mgr Pueblos a multiplié les
communautés chrétiennes de base dans son diocèse. Les paysans de cette zone
rurale, ont ainsi acquis un courage étonnant. Ils savent analyser sereinement la situation économique et politique. A la lumière de l’Evangile
libérateur, ils s’organisent, se groupent, se défendent. De nombreux leaders naturels émergent dont l’évêque n’est pas peu fier.
"Notre drame réside dans l’absence d’une authentique autorité civile.
Sous Marcos, l’armée avait tous les pouvoirs et contrôlait également la police. Les soldats et les gendarmes étaient mal payés. Aussi avaient-ils
pris l’habitude d’arrêter les gens et de prélever illégalement des taxes et
des amendes pour leur propre poche. Ils continuent à exploiter ainsi les
gens pour garder leurs profits."
Les "vigilantes" sèment la terreur
Mgr Pueblos continue :"De plus, à Mindanao, nous sommes infestés par les
"vigilantes", groupes paramilitaires fanatiques, vraisemblablement
entraînés par l’armée. Ils sont armés, dressent des barrages, entrent chez
les gens. Ces groupes fondamentalistes d’extrême-droite, obsédés par la
chasse aux communistes, voient des ennemis même ou il n’y en a pas. Ouvrez
les journaux et chaque jour, lisez les récits de tels événements. Les communautés chrétiennes de base sont évidemment la cible des "vigilantes" qui
sont membres du Home Civilian Service. Dans mon diocèse, 18 de mes collaborateurs ont été tués en 1987. Pourquoi? Ils soutiennent le peuple, travaillent avec lui pour la justice et la non-violence. Evidemment, ils sont accusés de subversion, de connivence avec les rebelles. Donc les leaders sont
à éliminer, surtout s’ils conscientisent les paysans."
Mgr Pueblos me montre des photos de disparus: un prêtre, un séminariste,
deux soeurs, des responsables de communautés, des catéchistes, puis il
ajoute: "Les "vigilantes", souvent recrutés parmi les hors-la-loi et les
oisifs non éduqués, sont entraînés sur une base fanatique et obéissent
aveuglement. Ils exploitent leurs concitoyens par la frayeur. Ils ont du
sang sur les mains. Nous venons d’organiser 6 jours de prières pour manifester la liberté de l’Eglise et pour protester contre les enlévements et
les arrestations de nos agents pastoraux."
Avez-vous des contacts avec les aumôniers militaires?
"Oui, mais sans succès. Vous savez aux Philippines, les chapelains militaires font leurs grades à l’armée: ils peuvent devenir colonel ou même
général. Leur promotion et leur carrière dépend de leur fidélité à l’armée.
Alors, cous comprenez? Mais la conférence épiscopale doit proposer bientôt
un projet pour abolir ce statut. Il est temps. Nous aussi, nous voulons
travailler à la transformation de notre société, mais le chemin est long et
difficile. Nous avons besoin de votre solidarité. Merci de votre aide."
Fièvre aux Philippines
Intègre, la présidente Cory Aquino doit faire face à des forces intérieures multiples. D’une certaine manière, elle demeure prisonnière de
l’armée. Sans expérience politique, elle fait son apprentissage parmi les
vieux renards du parlement. Sans formation économique, elle doit compter
sur les anciens requins de Marcos et sur le nouveaux jeunes loups, grands
propriétaires ou patrons de l’industrie. La présidente sait pouvoir compter
sur l’appui de l’Eglise. Et pourtant, après deux ans de pouvoir, elle mesure son impuissance à réaliser ses projets. Elle devra négocier avec les
Américains au sujet de leurs très importantes bases stratégiques aux Philippines. Le peuple commence à exprimer sa déception. La situation économique change difficilement. Les violations des Droits de l’Homme sont plus
nombreuses que sous Marcos.
Passer de la dictature à la démocratie suppose un long apprentissage, le
retour de l’armée aux casernes, le partage des biens en faveur des plus
déshérités. Les Philippines n’ont pas atteint le but, longtemps encore elles vivront dans la fièvre. Cependant, elles comptent sur notre solidarité
pour hâter la guérison. (apic/pj/bd)
Des photos sont à disposition à la rédaction d’APIC, 42, bd. de Pérolles,
1700 Fribourg.