"Résurrection" des uniates d’Ukraine
Renaissance de l’Eglise gréco-catholique en Galicie (180491)
Jacques Berset, Agence APIC
(Lviv/Kiev) Il se passe décidément des choses étranges en Union soviétique.
En compagnie d’Irena Kalynets, députée au Soviet suprême, nous voilà distribuant à pleines mains des Bibles pour enfants et des images pieuses dans
une école publique de Galicie, en Ukraine occidentale. Situation surréaliste aux yeux d’un Occidental : sommes-nous vraiment encore en URSS ? Plus
suprenant encore, cette femme élégante à l’allure décidée est une rescapée
du goulag.
Accusée d’"activités antisoviétiques", elle a connu des années durant
les sinistres camps de femmes de Mordovie, sur la moyenne Volga, la relégation dans la lointaine et froide Sibérie, l’interdiction professionnelle en
tant qu’ancienne prisonnière politique, et l’opprobe jeté sur ses enfants.
Libérée grâce aux efforts d’Amnesty International, Irena Kalynets souligne
que la situation en Ukraine a commencé à changer seulement après la catastrophe de Tchernobyl : "Cette tragédie a contredit le discours officiel et
la propagande sur la supériorité technologique soviétique et ruiné la crédibilité des gouvernants. Tchernobyl a encore ajouté à la méfiance face à
Moscou, car ici, en Ukraine, les gens ont toujours en mémoire la famine des
années 30 engendrée par Staline, une famine artificielle qui a décimé la
population".
Le pouvoir n’a pas cru au réveil religieux
"La perestroïka et la glasnost, poursuit la députée indépendante ukrainienne, c’était une tentative du sommet de l’appareil communiste pour faire
croire au peuple que tout allait changer, dans le but de garder le pouvoir
et d’obtenir l’aide occidentale, mais les choses ont échappé à son contrôle. Surtout, le pouvoir n’a pas cru que le réveil national et religieux allait être ici si fort! "
La politicienne de confession gréco-catholique nous explique que depuis
les élections démocratiques du printemps dernier elle siège au parlement de
Kiev au sein de la députation de Halychyna, (la Galicie en ukrainien), où
les députés démocratiques, appuyés par le mouvement indépendantiste "Rukh",
ont presque partout pris le dessus sur les communistes. Aujourd’hui, Irena
nous guide sur les routes poussiéreuses menant au kolkhoze de Veren, dans
le district de Mykolayiv, un village à 45 kilomètres au sud de Lviv (Lvov
en russe), la capitale de la Galicie.
Nous dépassons les casernes et les bases militaires soviétiques de la
périphérie de Lviv. Ce sont les seuls endroits de la région où l’on n’a pas
(encore ?) arraché les symboles soviétiques, les étoiles et drapeaux rouges
et la statuaire style "réalisme socialiste". Mais même là, nous apercevons
un portait de Lénine maculé de peinture noire! Dans cette région très polluée, les arbres sont couverts d’un film de poussière blanche. Ici, les
usines n’ont pas de filtres et la mortalité infantile est l’une des plus
élevées de l’oblast de Lviv, précise Irena Kalynets. Sur la route, les
panneaux indiquant le nom des localités en langue russe ont été modifiés et
sont maintenant en ukrainien.
Nous voilà à Veren, l’un des premiers villages à se déclarer ouvertement
gréco-catholique après que Mikhaïl Gorbatchev eût promis au pape Jean Paul
II, lors de sa visite au Vatican le 1er décembre 1989, de légaliser l’Eglise catholique ukrainienne. Cette Eglise de rite byzantin unie à Rome (uniate) avait été interdite par Staline en 1946 et intégrée de force à l’Eglise
orthodoxe du Patriarcat de Moscou. Aujourd’hui, grâce à Dieu, nous déclare
le directeur de l’école, depuis les élections démocratiques, les diktats
communistes sur l’éducation ont été abolis, on peut mettre des croix sur
les murs et donner le catéchisme dans les classes, comme le souhaitaient
les parents de Veren, un village qui compte quelque 1500 habitants, majoritairement gréco-catholiques.
Les professeurs se déclarent heureux de ne plus devoir se placer devant
l’église pour tenter de dissuader les enfants d’aller à la messe les jours
de fêtes religieuses et organiser pour eux des activités alternatives obligatoires dans le cadre des organisations des pionniers et des komsomols.
Les parents qui osaient faire baptiser leurs enfants ouvertement étaient
soumis à des brimades.
Un seul Dieu : Lénine et le Parti
"Avant, il n’y avait qu’un seul Dieu ici, c’était Lénine et le Parti
communiste", nous précise une jeune institutrice. Elle est satisfaite que
l’obligation pour les élèves de porter l’uniforme des pionniers et le foulard rouge ait été supprimée et qu’ils puissent enfin porter les broderies
nationales ukrainiennes. La direction de l’école a d’ailleurs remplacé les
portraits de Lénine par ceux des poètes nationaux ukrainiens Taras
Chevtchenko et Ivan Franko et le drapeau rouge par les couleurs nationales
bleu et jaune, symboles du ciel et des champs de blé d’Ukraine.
Sur les marches de l’école, une délégation d’enfants en costume folklorique reçoit avec un grand pain et du sel - l’accueil traditionnel ukrainien - la délégation de l’"Aide à l’Eglise en détresse" (AED), l’oeuvre
d’entraide qui soutient depuis deux ans les catholiques de Veren. Fondateur
de l’AED, le Père Werenfried van Straaten, malade, a dû garder le lit à
Lviv. C’est son bras droit, la hollandaise Antonia Willemsen, secrétaire
générale de l’AED, qui remet les Bibles à des élèves piaffant d’impatience,
ainsi que des chapelets bénis par le pape. Sous ce rapport également, les
choses ont bien changé ici. Il y a quelques années encore, l’AED devait
acheminer aide financière et littérature religieuse - assimilée par les
douaniers à de la littérature pornographique - par des canaux clandestins
et risqués ! Depuis 2 ans, les enfants de Veren reçoivent ces livres librement, par la poste, et peuvent les utiliser à l’école.
Dans la belle église de style byzantin du village, avec ses trois belles
coupoles fraîchement restaurées, le prêtre gréco-catholique qui nous reçoit
appartenait encore récemment au clergé orthodoxe. Dans le fond de l’église,
le vieux calendrier orthodoxe, avec le portrait de feu Mgr Pimène, patriarche de Moscou, n’a pas encore été enlevé. Tout est si nouveau et déconcertant ici! C’est seulement en 1988 que l’église de Veren a été rendue au
culte. Quand les autorités du kolkhoze ont admis que la foi chrétienne dans
le village n’avait pu être éradiquée, ils ont remis le lieu de culte à
l’Eglise orthodoxe russe, pour couper l’herbe sous les pieds aux uniates,
qui commençaient à s’activer. Comme les gens du village étaient restés gréco-catholiques dans leur coeur, dès qu’ils ont pu, ils ont quitté l’Eglise
orthodoxe, nous dit le prêtre.
Toujours les menaces de mort
Dans le village voisin de Demnya, où la délégation de l’AED apporte également un lot de Bibles de l’enfant éditées par le centre de Königstein,
c’est un prêtre en soutane, également transfuge de l’Eglise orthodoxe, le
Père Stepan Tsykulyak, qui nous accueille sur le seuil de son Eglise, en
compagnie de sa femme et de l’un de ses trois fils. C’est la première fois
que des étrangers visitent Demnya - peut-être depuis l’invasion des Tatars,
plaisante-t-il -, un village de 1700 habitants réputé dans toute l’Ukraine
pour le travail de générations de tailleurs de pierre. Les habitants viennent d’ailleurs d’achever un imposant monument au poète Chevchenko à l’entrée du village : le travail ne manque pas avec le réveil national ukrainien, et les commandes de monuments affluent. Le Père Tsykulyak - qui a
étudié à l’Académie orthodoxe de Leningrad - nous dit que la littérature
religieuse qu’il a reçue ces dernières années d’Occident, "c’était du pain,
de l’air frais pour nous qui étions dans l’obscurité. Merci de ne nous
avoir pas oubliés!".
Malgré la démocratisation de la vie politique en Galicie, toutes les
vieilles habitudes n’ont pas disparu : ce qui reste du parti communiste
dans la région s’est organisé clandestinement et menace de mort les prêtres
orthodoxes passé à l’Eglise uniate. Le Père Stepan a ainsi déjà reçu une
pile de lettres anonymes dont certaines indiquent le lieu où se trouve
l’arbre pour le pendre. Ces gens ne sont pas du village, mais ils m’accusent d’être un traître gréco-catholique qui enseigne la religion aux enfants. "C’est le démon, il travaille dans l’ombre", conclut-il, fataliste,
mais il faut vivre avec cette réalité. JB
Encadré
Des colis de littérature pour l’Ukraine
L’an dernier, l’"Aide à l’Eglise en détresse" (AED) à Königstein (Allemagne) a envoyé 220’000 colis postaux individuels en Ukraine, la plupart contenant un seul ouvrage. Parmi les livres envoyés : la Bible de l’Enfant,
des catéchismes, des livres de prière, etc. Parallèlement, l’AED a mis à la
disposition de l’Eglise ukrainienne des livres et de la littérature théologique spécialisée pour la formation des prêtres pour un montant de 360’000
US dollars. Pour faciliter le travail pastoral de cette Eglise en pleine
renaissance, l’AED a également fourni des photocopieuses, des téléfax, des
moyens de transport automobiles, etc. Sortie de la clandestinité depuis un
an, l’Eglise catholique ukrainienne doit presque tout recommencer à zéro :
formation des nouveaux prêtres, mise à niveau des prêtres qui sortent de la
clandestinité ou qui viennent de l’Eglise orthodoxe, catéchèse des enfants
et des jeunes, développement d’une culture chrétienne... (apic/be)
Encadré
5 millions de gréco-catholiques
Selon des statistiques récentes fournies par Mgr Ivan Dacko, chancelier de
l’archiéparchie de Lviv et secrétaire du chef de l’Eglise catholique ukrainienne, le cardinal Myroslav Ivan Lubachivsky, il y aurait 4,2 millions de
gréco-catholiques sur une population totale de 6,8 millions de personnes
habitant les oblasts (régions) de Lviv, Ivano-Frankivsk, Ternopil et Transcarpathie. Il faut ajouter encore quelque 200’000 gréco-catholiques qui habitent la région de Chernivtsi, en Bukovyne. L’Eglise catholique ukrainienne en Ukraine occidentale compte 10 évêques, près d’un millier de prêtres,
autant de séminaristes et près de 1’800 églises. Les ordres religieux masculins (Basiliens, Rédemptoristes, Studites et Miles Jesu) comptent environ
250 membres et les congrégations féminines plus de 700 religieuses. Un
demi-million de gréco-catholiques, desservis par cinq prêtres, sont
dispersés en Ukraine centrale et orientale. (apic/be)
(Illustrations de ce texte disponibles à l’agence CIRIC Tél:021/25 28 29)