APIC-Reportage I
Slovaquie ne rime pas avec Yougoslavie
Jacques Berset, Agence APIC
Bratislava (APIC) Les Slovaques ont salué - avec une fierté mêlée de crainte pour l’avenir - la déclaration de souveraineté votée le 17 juillet par
le parlement de Bratislava et l’annonce le 27 août de la dissolution de la
Fédération tchéco-slovaque pour la fin de l’année. Aujourd’hui, si les foucades du premier ministre Vladimir Meciar n’inquiètent guère le petit peuple, certains secteurs de l’intelligentsia slovaque et la minorité hongroise ne cachent pas leur perplexité face au divorce d’avec Prague. Certes, la
situation reste paisible: Slovaquie ne rime pas avec Yougoslavie... Et
pourtant touristes et investisseurs occidentaux boudent ce pays aux paysages pittoresques et aux habitants chaleureux.
Le sentiment que les Slovaques sont exploités par "Prague" et mal compris du reste du monde domine la scène politique. Les Slovaques rêvent
d’avoir leur Etat "à eux", eux qui n’ont eu d’existence étatique propre après mille ans de domination hongroise - que durant l’Etat slovaque
(1939-1945) qu’instaura le prélat catholique Jozef Tiso dans l’orbite de
l’Allemagne nazie. Une période "dorée" pour certains nostalgiques, un
"moindre mal" pour d’autres. Pour la majorité, une époque qu’il faut laisser aux historiens le soin d’analyser objectivement, maintenant qu’a disparu le carcan idéologique de l’histoire officielle qui prévalait du temps de
la Tchécoslovaquie communiste.
Adieu à l’option fédérale tchéco-slovaque
Les opposants au processus séparatiste, partisans de l’option fédérale
tchéco-slovaque - notamment le Mouvement démocrate chrétien (KDH) de l’ancien premier ministre Jan Carnogursky, ou les partis de la minorité hongroise -, n’ont fait ensemble que 17 % des voix lors des élections parlementaires de juin dernier. Ils craignent pêle-mêle la dérive "autoritaire",
"néo-communiste" ou "chauviniste" du gouvernement slovaque dominé par le
HZDS, le Mouvement pour une Slovaquie démocratique de Vladimir Meciar, qui
a récolté 37,2 % des voix. Les nationalistes les plus durs qualifient les
partisans du maintien de la Fédération de "traîtres à la Slovaquie".
Cette année, à Ruzomberok, en Slovaquie centrale, le dimanche 23 août
lors de la messe et de la cérémonie du 54e anniversaire de la mort de l’abbé Andrej Hlinka, fondateur du parti populaire slovaque, Jan Carnogursky
s’est abstenu de participer à ce rassemblement national dont le KDH avait
pourtant été l’un des organisateurs l’année précédente. Il n’avait aucune
envie de se faire siffler et houspiller par les jeunes excités du Parti national slovaque (SNS) et de groupuscules plus radicaux encore qui interrompaient les discours par de vibrants "Etat slovaque!", "Etat slovaque!" en
brandissant drapeaux slovaques et portraits de Mgr Hlinka... et de Mgr Tiso, pendu le 18 avril 1947 à Bratislava pour crimes de guerre.
A la vue des milliers de personnes rassemblées sous la chaleur devant
l’Hôtel de Ville, le docteur Frantisek Sykora, un spécialiste de la tuberculose aujourd’hui à la retraite, ne partage pas vraiment la ferveur ambiante. Le publiciste catholique de Bratislava estime certes l’oeuvre du prélat Hlinka, "le père de la nation slovaque"; il considère que son action
était valable à l’époque, il y a 50 ans. "Mais aujourd’hui, il faut de nouvelles perspectives, Hlinka ne veut plus dire grand’chose pour la jeunesse.
Nous manquons de personnalités de grand format en Slovaquie, avec des des
concepts clairs, une vision large, des méthodes créatives". Et de regretter
que cela concerne tout autant l’Eglise que le monde politique.
Chrétiens mais pas démocrates-chrétiens
Chemise à manches courtes et col ouvert, Jan Carnogursky, nous reçoit au
siège du KDH à Bratislava et tente tant bien que mal d’expliquer le paradoxe de la situation slovaque: les 73 % de la population se réclament du
christianisme, mais les partis chrétiens sont de plus en plus minorisés.
Aujourd’hui simple député, cet avocat catholique, connu à l’Ouest pour
avoir défendu à l’époque les dissidents politiques et les activistes religieux, a été la cible d’une fronde dans son parti, qui a conduit à la scission et à la fondation en mars dernier du SKDH, le mouvement démocrate
chrétien slovaque de l’ingénieur Jan Klepac.
Rival de Carnogursky, le chef du SKDH prône l’indépendance de la Slovaquie et l’économie sociale de marché, contrairement au premier ministre
tchèque Vaclav Klaus, "pour qui le mot ’social’ est de trop". Il sera dans
divers pays de l’Ouest en octobre prochain - dont la Suisse - pour tenter
d’expliquer les luttes fratricides qui déchirent le camp démocrate-chrétien
et surtout pour visiter la CSU bavaroise dont il espère une aide économique
substantielle. Malgré ses 3,5 % de voix aux dernières élections, il pense
pouvoir dépasser le KDH en mordant sur l’électorat de certains des 27 partis qui se sont présentés aux dernières élections et espère ainsi devenir
le partenaire privilégié de la DC internationale. "Ils sont totalement soumis à Meciar, rétorque agacé le chef du KDH, ils sont une sorte de ’Pacem
in terris’ (association de prêtres catholiques soumis au régime communiste,
aujourd’hui dissoute) au sein de la démocratie chrétienne".
Crédité dans les sondages de 42 % des voix lors de la visite historique
du pape en Tchéco-Slovaquie fin avril 1990, le KDH obtenait moins de 20 %
des voix deux mois plus tard, lors des élections. Cette année, seuls 8,8 %
des électeurs lui ont fait confiance. Et pourtant, l’Eglise n’a pas ménagé
son soutien au KDH et ses panneaux d’information sont encore bien là devant
les sanctuaires religieux. Mais deux problèmes essentiels préoccupent la
société slovaque et dominent le débat politique: les réformes économiques
urgentes après quatre décennies d’économie planifiée et collectiviste, et
la question nationale. Là, le KDH n’a pas convaincu le peuple désorienté.
"Dans ces deux domaines, lance le chef démocrate-chrétien, les partis
qui ont adopté des positions démagogiques et populistes ont gagné, tandis
que le KDH a refusé les solutions radicales..." Il reste pourtant confiant:
en 1990, le parti VPN (Public contre la violence) a gagné avec 30 % des
voix. "Aujourd’hui, deux ans après, le VPN n’existe plus! Trois mois après
sa victoire, le HZDS souffre déjà de sa politique chaotique".
Carnogursky défend l’idée d’un développement national graduel permettant
à la Slovaquie de s’insérer dans le processus d’intégration européenne,
d’abord en obtenant une reconnaissance dans le cadre de la "troïka de Vysehrad" (Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie). Le chef du KDH explique que son
parti a été le seul à refuser de voter la déclaration de souveraineté parce
qu’elle contenait déjà en germe les pas logiques suivants, qui se sont vérifiés par la suite, c’est-à-dire l’indépendance de la Slovaquie, sans
d’ailleurs que l’ancienne Tchécoslovaquie ait été déclarée dissoute. L’avocat craint également que les députés, qui devront prêter serment à la nouvelle Constitution slovaque, ne soient privés de leur mandat s’ils ne
s’exécutent pas, "ce qui serait déjà la dictature".
Des réformes économiques particulièrement douloureuses pour la Slovaquie
Se déclarant - dans la ligne monétariste de Vaclav Klaus - pour une rapide privatisation des entreprises et la réduction drastique du déficit
budgétaire, donc des subventions étatiques, pour éviter l’inflation - le
KDH a dû en payer le prix fort en termes politiques. C’est que la structure
économique slovaque est très différente de celle des pays tchèques, qui
concentraient déjà aux temps des Habsbourg plus de 60 % de l’ensemble de la
production industrielle de l’empire austro-hongrois.
Dans le cadre de la division socialiste du travail et du marché commun
des démocraties populaires, le COMECON aujourd’hui disparu, la Slovaquie a
été dotée d’industries lourdes implantées dans des vallées où elles sont
souvent le seul employeur. Industries polluantes et souvent non rentables,
elles ne peuvent être restructurées sans douleur: les 120’000 ouvriers du
complexe militaro-industriel, dont ceux de Dubnica et Martin, en Slovaquie
centrale, qui produisaient des chars et des canons pour le Pacte de Varsovie, sont les premiers touchés par la restructuration. Pour le moment, à
Martin, seules les firmes allemande Hanomag (pour des machines de chantier)
et italienne Lombardini (moteurs) ont accepté de travailler en "joint-venture" avec l’usine d’armemement ZTS.
Difficiles à reconvertir, les industries lourdes slovaques n’ont plus de
débouchés en Europe de l’Est et ne sont pas compétitives pour les marchés
occidentaux. Elles doivent acheter leurs matières premières avec des devises, comme le grand complexe de fabrication d’aluminium de Ziar, sur la rivière Hron, qui doit se fournir en bauxite en Hongrie et en Albanie.
A Ziar, près de Banska Bystrica, la montagne de bauxite brun-rouge domine la petite ville nimbée de poussières et empoisonnée par les émanations
de fluor. Dans les ruines d’un village voisin, rasé en raison des fumées
délétères de l’usine, un habitant de la ville nous montre le chemin vers
l’église qui est restée debout au milieu de la poussière. Du clocher, il
nous montre l’ampleur du désastre et affirme, désabusé, que 75 % des enfants de la ville ont des problèmes respiratoires. Pas question cependant
de fermer ce complexe industriel, la vie de trop de familles en dépend.
Au siège des syndicats chrétiens KOS (Krestanské odbory Slovenska), à la
rue Trencianska 53 à Bratislava, le secrétaire général Jozef Mateasak souligne qu’il y a déjà quelque 40’000 chômeurs de l’industrie de l’armement.
Le pays compte plus de 300’000 sans travail, soit 12 à 13 % de la population active, 3 à 4 fois plus que dans les pays tchèques au tissu industriel
plus diversifié et plus intéressant pour les investisseurs occidentaux. Ce
sont d’ailleurs les Tchèques qui concentrent la valeur ajoutée des exportations à partir de produits semi-finis en provenance de Slovaquie. "Les
Tchèques nous reprochent assez de devoir payer pour la Slovaquie, mais ici,
conclut Jozef Mateasak, on n’est pas la Yougoslavie; ce n’est pas un problème entre deux peuples, mais d’abord un problème économique". L’avenir
dira si la Slovaquie, qui veut rejoindre l’Europe en construction, a pris
le bon chemin en se séparant de Prague et en se passant de la "solidarité"
tchèque. (apic/be)
Encadré
Des minorités ethniques et religieuses
Les pays tchèques (Bohème et Moravie) comptent environ 10,5 millions d’habitants répartis sur un territoire de 78’864 km2, tandis que la Slovaquie
en compte près de 5,3 millions sur 49’014 km2, un territoire un peu plus
grand que la Suisse.
Selon un recensement datant de 1991, la Fédération tchéco-slovaque compte 46,37 % de catholiques romains (dont 39,21 % dans la République tchèque
et 60,36 % dans la République slovaque), tandis que ceux qui se sont déclarés sans confession atteignent près de 40 % de la population tchèque contre
9,7 % des Slovaques. Près de 17 % n’ont pas voulu répondre à la question
posée, dont certains par peur d’une hypothétique reprise de la persécution
religieuse, d’autres craignant de s’afficher "athées". Les grecs-catholiques déclarés sont environ 200’000, dont l’essentiel en Slovaquie orientale. Les luthériens, les hussites, les frères tchèques, les réformés, et les
orthodoxes forment ensemble environ 6 % de la population.
Selon les chiffres officiels, la minorité hongroise de Slovaquie compte
près de 600’000 membres, soit environ 11 % de la population, tandis que les
Tziganes forment plus de 1,5 % de la population de la République slovaque,
les Tchèques 1,1 %, les Ruthènes 0,32 % et les Ukrainiens 0,26 %. (apic/be)
(Les photos de ce reportage peuvent être commandées à l’agence CIRIC à Lausanne. Tél. (021) 25 28 29; Fax. (021) 25 28 35)