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    Toujours pas la paix en Croatie

    APIC - Reportage

    Jacques Berset, Agence APIC

    Zagreb, 27octobre(APIC) Nous pensions que l’ONU nous protégerait, c’est

    pourquoi nous nous sommes installés ici. A Karlovac, sur la ligne de front

    qui sépare l’armée croate des forces serbes, à une quarantaine de kilomètres au Sud-Ouest de Zagreb, une femme en colère montre les baraques du

    camp de Gaza éventrées par les obus. A un jet de pierre, dans le brouillard, on entr’aperçoit les casernes de l’ancienne armée fédérale yougoslave

    où se sont retranchés les "tchetniks". "Ils ont voulu viser les réfugiés!"

    C’était le mois dernier, quand le front s’est rallumé à quelques dizaines de kilomètres de la capitale croate: le 10 septembre plus de 300 obus

    sont tombés seulement sur Karlovac, une ville qui comptait avant l’indépendance et la guerre quelque 75’000 habitants, dont 15’000 Serbes, et... 37

    casernes de l’armée fédérale yougoslave, commente le guide.

    A Gaza, plusieurs obus ont touché les alignements de préfabriqués joliment arrangés de ce camp de réfugiés construit grâce à l’aide du gouvernement allemand. Quatre réfugiés, qui avaient fui les territoires croates

    voisins occupés par les Serbes, ont été tués et le camp de 250 maisons

    dépourvues d’abris de protection civile, a dû être évacué.

    Quelque 300 personnes - une famille sur dix - y habitent toujours malgré

    le danger, dans cet endroit "que l’on ne saurait confondre", note le franciscain du couvent de Karlovac qui nous accompagne. Mais les forces serbes,

    qui peuvent nous observer à la jumelle, à 150 mètres de là, n’en ont cure.

    La guerre en ex-Yougoslavie ne respecte aucun principe humanitaire!

    Au couvent des franciscains, au centre de la ville semi-détruite, le supérieur, Frère Vlatko Mustac, accueille les membres du Bureau de l’Union

    Catholique Internationale de la Presse (UCIP) et la cinquantaine de journalistes catholiques croates et étrangers qui participent à Zagreb à un séminaire sur "La responsabilité des journalistes dans la guerre".

    Derrière son dos, un grand drapeau à damiers de la République de Croatie, et à ses côtés un commandant de l’armée croate qui défend la ville. Il

    explique les consignes de sécurité aux journalistes volontaires pour visiter le front à Turanj - à moins de deux kilomètres du centre-ville - où

    forces croates et serbes se font face dans un no man’s land de maisons en

    ruines peuplées de "snipers", de francs-tireurs embusqués. "Exercice pratique" en quelque sorte - mais tout à fait facultatif! - pour les rédacteurs

    étrangers qui avaient accepté l’invitation de l’Association croate des

    journalistes catholiques.

    Dans l’église du couvent franciscain, aux vitraux éclatés et aux fresques endommagées par les obus, le blason de la 129ème brigade de Karlovac.

    Sur la place centrale aux maisons criblées d’éclats, des passants au regard

    éteint rasent les murs sous la pluie.

    La ville semble sans vie et sans joie, économiquement ruinée. A l’opposé

    de Zagreb, où toute une jeunesse qui semble ignorer la guerre et ses dévastations est attablée joyeusement aux nombreuses terrasses de café du centre

    ville. Une consommation - une bière et un café - coûte là-bas 16’000 dinars, alors que le salaire minimum officiel, auquel tous ne peuvent prétendre, tourne autour des 500 à 600’000 dinars (Entre 130 et 150 DM, la devise

    allemande servant partout de référence). Pendant ce temps, les prix prennent l’ascenseur: des loyers aussi chers qu’en Suisse ne sont pas rares !

    Le poids de la guerre et ses conséquences - notamment la présence de

    plus d’un demi-million de réfugiés et de personnes déplacées (12,5 % de la

    population!) - absorbe près de 70 % du budget de l’Etat croate. L’inflation

    qui tourne autour de 30 % par mois est loin d’être stabilisée et les marchés traditionnels de Bosnie-Herzégovine et de Serbie sont désormais inaccessibles alors que les relations avec la Slovénie se sont refroidies.

    C’est bien pire en Serbie, lance pour se consoler Zlatko Romic, un journaliste croate de Subotica, en Voïvodine (Serbie). Et d’ironiser en brandissant des billets d’un milliard et de 500 millions de dinars de la Banque

    Populaire de Yougoslavie, "tout juste de quoi payer une boîte d’allumettes"...

    La cote de popularité des Nations-Unies au plus bas

    Pendant ce temps, à Zagreb, la cote de popularité des Nations-Unies est

    au plus bas. Un "mur des lamentations", fait de milliers de briques rouges

    portant le nom des disparus et d’autres, noires portant ceux des morts

    croates, se dresse désormais devant le quartier général de la FORPRONU. Les

    mères de disparus protestent à leur manière contre l’impuissance des casques bleus à garantir la sécurité dans les zones protégées par l’ONU. Selon

    Adalbert Rebic, chargé des réfugiés du gouvernement croate, 6’000 personnes

    ont dû fuir ces zones sous contrôle onusien et 600 auraient même déjà été

    tuées.

    Dans la capitale croate, il n’y a pas que les organisations internationales qui sont soumises à une sévère critique. Les médias occidentaux - et

    particulièrement la presse catholique "qui manque de solidarité" - sont accusés de partialité s’ils ne sont pas à 100% procroates. "Nous avons perdu

    la guerre des médias", se plaignent amèrement les collègues journalistes de

    Zagreb, qui ont vu la sympathie occidentale pour la Croatie - violemment

    agressée après sa déclaration d’indépendance du 25 juin 1991 par une armée

    fédérale yougoslave surarmée et en mains serbes - devenir plus tiède sinon

    hostile depuis que les combats ont éclaté en Bosnie-Herzégovine.

    Alliés hier, ennemis aujourd’hui

    Depuis avril dernier, les alliés d’hier - Croates et Musulmans - se livrent des batailles sanglantes. A Mostar comme en Bosnie-Centrale, de part

    et d’autre sont commis des massacres de civils et la "purification ethnique" bat là aussi son plein. L’occupation par les Serbes des deux tiers de

    la Bosnie a provoqué la promiscuité et suscité un fort contentieux croatomusulman et les Musulmans se sont emparés de 40 % des territoires contrôlés

    par les Croates en Bosnie Centrale.

    La partition de la Bosnie-Herzégovine - le président croate Franjo

    Tudjman l’a déclaré en nous recevant dans l’ancienne villa de Tito

    au-dessus de Zagreb - est inévitable puisque l’on est arrivé au point où la

    Bosnie ne peut plus rester un Etat unitaire dans lequel tous les citoyens

    sont égaux. Et de pointer un doigt accusateur contre "l’hégémonisme musulman" qui prend maintenant le relais de l’agression serbe. La minorité croate (17% de la population de la Bosnie-Herzégovine) est menacée de disparaître en Bosnie Centrale.

    La Croatie au banc des accusés ?

    Bénéficiant d’un courant de sympathie presque unanime après la courageuse défense de Vukovar, la Croatie semble désormais être au banc des accusés. "Par amalgame et simplification", déplore-t-on du côté de Zagreb, les

    Croates sont accusés de pratiquer eux aussi la "purification ethnique" et

    les massacres de civils, et de discriminer leur propre minorité serbe. "Le

    bruit fait autour des combats en Bosnie-Herzégovine couvre celui des canons

    serbes, au grand soulagement du régime de Belgrade qui se voit reconnaître

    ses conquêtes". Les Serbes occupent tout de même près de 25% du territoire

    croate (où ils ne forment qu’une minorité de 12,2%) et plus des deux tiers

    de la Bosnie-Herzégovine (alors qu’ils ne sont que 31,3%). Ils pratiquent

    le "nettoyage ethnique" même à Banja Luka, où il y a la "paix", c’est-à-dire absence de combats, voire dans les zones protégées par la FORPRONU.

    Les participants au séminaire sur "La responsabilité des journalistes

    dans la guerre" ont pu constater le fossé qui existe entre la conception de

    la presse dans des pays vivant dans la paix, la sécurité et le confort matériel, et des pays qui comme la Croatie et la Bosnie-Herzégovine, subissent les affres de la guerre et du nationalisme exacerbé. Aussi les journalistes croates, avouant avoir perdu "la bataille de l’information", ont-ils

    été tentés de mettre en accusation, parfois de façon passionnée et injuste,

    les médias occidentaux, suspects de partialité pro-serbe et de manque de

    compréhension pour les victimes de l’agression. La presse catholique - comme "La Croix" ou l’"Actualité Religieuse dans le Monde" à Paris - et les

    agences de presse catholiques, comme "Kathpress" à Vienne, KNA à Bonn ou

    APIC/KIPA à Fribourg - n’ont pas été épargnées.

    Dans les milieux catholiques croates, on reconnaît d’un côté que les médias de l’Ouest ont contribué à faire connaître les souffrances de la population en ex-Yougoslavie et d’avoir suscité ainsi un important courant de

    solidarité. Mais on accuse plus loin ces mêmes journalistes occidentaux, et

    les catholiques en particulier, de mettre désormais agresseurs et victimes

    sur un pied d’égalité, de n’avoir pas franchement désigné les coupables et

    d’avoir strictement suivi la politique de leur gouvernement. De façon téméraire, on leur reproche d’accepter les "informations mensongères" de l’agence yougoslave "Tanjug", qui "prône la politique de la Grande-Serbie", et

    d’avoir occulté d’importants documents des évêques de Croatie.

    Sortir d’une vision militante du journalisme

    Face à cette vision militante, qui veut que le journaliste prenne automatiquement le parti de la victime (même pour les journalistes occidentaux

    présents à Zagreb, il n’est pas toujours facile de connaître toute la vérité sur le conflit en ex-Yougoslavie!), le journaliste français José de

    Broucker a présenté le nouveau document de l’UCIP "Responsabilité de la

    presse dans les situations de conflits violents".

    Cet important document, adopté par le Conseil de l’UCIP à Sion en avril

    dernier, rappelle la nécessité de refuser la "logique de guerre". Il s’agit

    de contribuer à la modération des conflits, à faire preuve d’objectivité,

    de vigilance face aux manipulations d’où qu’elles viennent, de développer

    une "éthique de la paix" et de préparer les conditions de la réconciliation

    avant même la fin des explosions de violence.

    Président de l’Association croate des Journalistes catholiques, le Père

    franciscain Mirko Matausic a admis qu’il est certes parfois difficile de

    comprendre ce que l’on écrit à propos de la Croatie dans la presse étrangère, mais, en analysant le regard des autres, "nous devons aussi nous poser

    des questions sur nous-mêmes". Et d’appeler ses collègues à avoir aussi la

    capacité de prendre de la distance par rapport aux événements immédiats.

    Faisant écho au document de l’UCIP, Zlatko Romic, du journal croate Glas

    Ravnice, à Subotica, en Serbie, a demandé que les médias croates cessent de

    qualifier tous les Serbes de "serbo-tchetniks", de façon à ne pas blesser

    ceux des Serbes qui n’appuient pas "le régime national-fasciste" de Slobodan Milosevic. De la même façon, il souhaiterait que les médias serbes fassent de même en cessant de qualifier tous les Croates de "croato-oustachis". Car ne pas démoniser l’adversaire, et lui reconnaître une certaine

    humanité, c’est déjà préparer la paix de demain. (apic/be)

    Des photos de ce reportage peuvent être obtenues auprès de l’agence APIC,

    tél. 037/864 801

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