Jacques Berset, Agence APIC
Les soeurs de Mère Teresa au coeur de la détresse irakienne
"Nous sommes là uniquement pour donner de l’amour et de la compassion"
Bagdad (APIC) Au détour d’une petite rue tranquille de Bagdad, non loin de
l’hôpital Saint-Raphaël appartenant aux soeurs dominicaines irakiennes,
nous tombons sur une religieuse en sari blanc bordé de bandes bleues. Pas
de doute : des Missionnaires de la Charité de Mère Teresa... en plein coeur
du quartier de Karrada, dans une Bagdad encore traumatisée par les bombardements de l’hiver dernier. Au-dessus d’un modeste portail, en effet, on
aperçoit l’inscription "Dar-al-Mahabha", La Maison de la Charité.
En janvier dernier, Mère Teresa de Calcutta, à la veille du déclenchement des hostilités dans le Golfe, invitait les présidents George Bush et
Saddam Hussein "à se réconcilier mutuellement" et à éviter la guerre, car
"rien ne peut justifier la perte de vies humaines, la souffrance et la destruction" de la guerre. Démarches inutiles, en apparence, comme les multiples appels à la paix du pape Jean Paul II.
Et pourtant, trois mois et demi après le cessez-le-feu, Mère Teresa,
malgré ses 81 ans et sa fatigue, acceptait l’invitation des autorités irakiennes et offrait son aide aux victimes de la guerre du Golfe. Le 13 juin
dernier, les premières Missionnaires de la Charité, accompagnant Mère
Teresa, s’installaient à Bagdad, fidèles à leur vocation de soulager la misère des pauvres parmi les pauvres, de ceux qui sont rejetés par tout le
monde....
Soeur Raphaëlle, une jeune religieuse originaire du Kérala, au Sud de
l’Inde, est réticente : "Pas de photos, pas d’interviews, on n’a pas le
droit, c’est la règle chez les Missionnaires de la Charité". Après quelques
explications sur le but de la visite, la religieuse indienne accepte de
nous faire visiter cette nouvelle implantation de Mère Teresa dans une ville, Bagdad, qui est devenue aux yeux de certains Occidentaux la capitale du
nouvel "empire du mal". Mais de cela, les six religieuses indiennes de
"Dar-al-Mahabha" ne souhaitent pas parler, elles sont là pour servir les
plus pauvres parmi les pauvres, les plus rejetés.
Dans le nouveau dispensaire, les premiers enfants retardés mentaux et
handicapés physiques sont arrivés. Pour certains, ce sont les premières caresses et marques d’affection qu’ils reçoivent de leur vie. "Ces enfants,
ce sont les nôtres, tant qu’ils vivront avec nous", souligne la religieuse
indienne. Et, conformément à leurs principes, les soeurs ne font pas de
distinction entre musulmans et chrétiens qui vivent dans ce quartier mixte
de Karrada.
Les gens manquent de tout
"Nous sommes là uniquement pour donner de l’amour et de la compassion
aux gens qui en ont le plus besoin, précise Soeur Raphaëlle, et dans les
quartiers que nous visitons, ils sont tous dans la détresse, ils manquent
de tout". Bien que certaines d’entre elles aient une formation médicale,
les soeurs de Mère Teresa ne donnent pas de soins médicaux, car l’offre en
cliniques et en hôpitaux est théoriquement suffisante à Bagdad. Actuellement cependant, suite à l’embargo imposé par l’ONU et certainement à un
manque de bonne volonté du pouvoir en place, l’Irak n’est plus en mesure de
financer totalement l’achat à l’étranger de médicaments et de matériel médical correspondant aux besoins de ses 18 millions d’habitants. Les conséquences pour la population, en termes de surmortalité, notamment de surmortalité infantile, sont alarmantes, en particulier pour les plus pauvres.
"Nous prenons des enfants complètement orphelins, et dans certains cas,
nous accueillons des enfants qui n’ont plus de père et dont la mère doit
s’occuper de plusieurs autres", poursuit la directrice du centre. Dans certaines familles, il y a quatre ou cinq enfants retardés mentaux, et les religieuses prennent par exemple le dernier-né pour les décharger. Soeur Raphaëlle, qui parle maintenant un peu l’arabe, est bien consciente que cette
présence ne pourra à elle seule résoudre les immenses problèmes sanitaires
et sociaux de cette ville de plus de 3 millions d’habitants durement touchée par la guerre et la crise économique. "Mais tout ce que nous faisons,
c’est pour la gloire de Dieu. Nous dépendons complètement de Dieu, souligne-t-elle, car nous sommes arrivées ici les mains vides, avec pour seuls
bagages nos affaires personnelles. Après, cela a été l’affaire de la Providence divine".
Un cadeau du gouvernement irakien
La maison, en effet, leur a été offerte par le gouvernement irakien,
mais elle était vide et en mauvais état. Elle appartenait auparavant au Ministère du Travail qui l’utilisait pour des enfants handicapés. C’est Mère
Teresa elle-même qui l’a choisie, après avoir visité divers quartiers,
parce qu’elle est située près de l’Hôpital Saint-Raphaël et près de
l’église, et parce qu’il y a des gens pauvres vivant dans les alentours.
Grâce à l’engagement et à la générosité des gens de Bagdad et d’autres régions de l’Irak, musulmans ou chrétiens, de différentes Eglises également,
le bâtiment a pu être restauré et équipé.
"Nous travaillons tout à fait gratuitement, pour Dieu, et nous recevons
tout de Dieu, par le biais des gens". Parmi ces gens envoyés par la Providence, nous rencontrons un architecte arménien, Léon Terzian, qui aide bénévolement les Missionnaires de la Charité, dirige les travaux de restauration et collecte de l’argent dans différents milieux. Un donneur arménien
anonyme a par exemple offert 10’000 dinars à lui seul, ce qui représente
une somme considérable dans la situation actuelle. Des femmes musulmanes
ont apporté un réfrigérateur, une cuisinière, et cherchent à se procurer
des tubes néons - difficiles à trouver - pour éclairer les locaux.
Croire à la Providence divine
Léon Terzian, la cheville-ouvrière de l’entretien de la Maison de la
Charité, bien que lui-même orthodoxe, bâtit actuellement une très belle
église arménienne pour Mgr Paul Coussa, évêque arménien catholique de Bagdad. "Ma plus grande récompense, affirme-t-il, ce sera quand la croix du
Christ se dressera sur le clocher de cette église!". C’est d’ailleurs Mgr
Paul Coussa qui l’a présenté à Mère Teresa. Elle n’a pas hésité, elle lui a
immédiatement demandé de s’occuper des Soeurs. "Maintenant, je suis leur
père, elles m’appellent d’ailleurs ’père’", lance-t-il en plaisantant.
"Nous avons été merveilleusement reçues par les gens et par le gouvernement irakien, qui nous accorde tout ce que nous demandons... Si vous croyez
en Dieu, conclut Soeur Raphaëlle, il prend soin de vous!". (apic/be)
Encadré
Bientôt 2’000 ans de présence chrétienne en Irak
Bien que souvent méconnue, la présence chrétienne en Iraq est cependant
très ancienne et date des tous premiers siècles de notre ère. La tradition
locale la fait même remonter au premier siècle. Cette communauté aurait été
fondée par l’Apôtre Thomas lui-même, en route vers l’Inde, et par ses disciples Mar Addai et Mar Mari. Des gens venus de la Mésopotamie sont d’ailleurs mentionnés dans les Actes des Apôtres, au jour de la Pentecôte. Située dans une zone d’affrontement entre l’empire romain et l’empire perse,
cette communauté chrétienne entre Tigre et Euphrate a connu de grandes persécutions et de nombreux martyrs sous les Perses.
Même en comptant tous ceux qui ont récemment émigré, les chrétiens
d’Iraq sont moins d’un million, aux trois-quarts catholiques. Les catholiques sont en grande majorité chaldéens, répartis principalement dans le
diocèse de Bagdad-Babylone (481’000 catholiques) et dans celui de Mossoul
(20’000). La minorité syro-catholique compte deux diocèses : Bagdad (23’000
fidèles) et Mossoul (23’500); Les arméniens-catholiques n’ont qu’un diocèse
à Bagdad (2’200), comme la minorité latine (3’500).
A côté de l’Eglise chaldéenne catholique, on trouve environ 20’000 fidèles orthodoxes de l’Eglise assyrienne (autrefois appelés nestoriens), qui
utilisent la même langue et le même rite. A côté des quelque 47’000 syrocatholiques, les syro-orthodoxes (appelés jacobites) forment une communauté
de 60’000 fidèles. Parmi les Arméniens, les catholiques sont minoritaires
(environ 2’000 fidèles), tandis que les orthodoxes sont 10 à 15’000.
(apic/be)
(Les photos de ce reportage sont disponibles à l’agence CIRIC, Chemin des
Clochetons 8, Case postale 50 CH-1000 Lausanne 7, Tél. (021) 25 28 29; Fax
(021) 25 28 35)