Pierre Rottet/Agence APIC
Le CARE à Genève: une famille pour les cabossés de la vie (231291)
Une lutte de chaque jour contre les solitudes
Genève, 23décembre(APIC) Les histoires d’amour existent. Et celle qu’entretient depuis 15 ans maintenant l’abbé Jean-Marie Viénat avec le CARE, à
Genève, en est une. Quatre lettres pour désigner quatre mots: Caritas, Accueil, Rencontre, Echanges. Le CARE, c’est tout cela. Et bien plus encore
pour ce centre sis dans le quartier des Acacias, dans les locaux de la paroisse Sainte-Claire.
Beaucoup de jeunes, certes, mais aussi des gens de tous âges fréquentent
cet endroit. Ils sont les laissés-pour-compte de la société, de la tendresse et de l’amitié, venus chercher l’espace d’un après-midi la chaleur d’un
regard, la compréhension et la confiance qu’ils ont cessé de trouver au-dehors. Par la faute et les hasards de la vie qui en ont fait des cabossés de
la société.
Une vingtaine de tables, une cuisine, des locaux divers qui servent
d’atelier, une scène, un coin douche... On s’active beaucoup, ce vendredi
au CARE, pour préparer la fête de Noël. La quinzième depuis qu’en 1977, un
groupe de travailleurs sociaux de Caritas-Genève eut l’idée de créer un
lieu de partage en plein centre ville, une "place de village", un "lieu
d’accueil", un "lieu où renaître", un tremplin vers une plus grande autonomie et une réinsertion pour les marginalisés. Pour des gens confrontés à
des difficultés de tous ordres, matérielles et affectives, des jeunes et
des moins jeunes en proie à la maladie, au chômage, à la prostitution, à la
drogue ou à l’alcoolisme. Pour des gens devenus insécurisés et instables en
raison de difficultés familiales ou professionnelles.
Les ateliers de peinture, de vannerie, de poterie sont un peu désert aujourd’hui. Mais il faut dire qu’un groupe est parti pour la piscine, explique Monique Minazio, une parmi les trente personnes bénévoles sur lesquelles peut compter l’abbé Viénat, responsable du centre. Cinq collaborateurs
professionnels, animateurs à mi-temps dans le domaine de la formation sociale, complètent l’équipe du CARE.
Un "Resto du Coeur" avant l’heure
Car le CARE n’est pas qu’un lieu d’écoute et d’échanges. Les activités
les plus diverses y sont développées. Nombre de "pensionnaires" temporaires
à plus ou moins long terme du CARE y participent, avec la certitude de toucher 15 francs chaque semaine. Les travaux manuels alternent avec les rencontres sportives et les manifestations culturelles. Au CARE tout est gratuit. Y compris les repas servis 5 jours sur 7 (6 jours sur 7 en hiver) en
fin d’après-mdi, moment d’affluence s’il en est au centre de la rue du
Grand Bureau. "Au début, se souvient Jean-Marie Viénat, on servait une
vingtaine de repas par jours. En 1991, nous en servons entre 80 et 100 en
moyenne".
Un "Resto du Coeur", le CARE?. Oui, et le plus ancien, à mon avis, relève ce prêtre jurassien, âgé de 49 ans, que le travail dans le terrain a
toujours attiré et passionné. "Nourrir n’est cependant pas suffisant. Il
faut aussi un encadrement, un appui, une relation, un temps de parole et
d’échange avec des gens qui ont pour dénominateur commun la solitude et
l’exclusion. Il est important qu’ils puissent être entendus et écoutés sans
être jugés. Un regard, voilà ce qu’ils demandent parfois. Ici, on ne leur
demande rien. Ni nom ni papiers, et pas davantage qui ils sont et pourquoi
ils sont là. Si le besoin pour eux se fait sentir de parler, de participer
aux activités, ils le feront d’eux-mêmes".
Un avis que partage Alain, animateur au Centre depuis 10 mois. "Il faut
d’abord respecter les gens, leur façon de voir les choses, se laisser approcher par eux lorsqu’ils estiment le moment venu. En les forçant, ils
mettraient immédiatement une distance. Certains viennent ici pour une ou
deux semaines, puis on ne les revoit plus. D’autres restent plus longtemps,
ou trouvent un boulot.... ils décident un jour de s’en sortir... ou de
plonger".
Le refuge dans l’alcool
Gabrielle, encore une bénévole, était à la cuisine ce vendredi. Au menu,
qu’elle prépare dans d’immenses casseroles, elle a prévu des spaghettis à
la bolognaise. Une salade, un morceau de pain, un yaourt, une boisson et un
café complèteront le repas. Pour Gabrielle, "le plus petit des services, la
plus infime des attentions, sont rendus au centuple par une gentillesse, un
sourir, un mot".
Un mot qu’Eric, cet ancien ramoneur de 40 ans, est un jour venu chercher
au CARE. "Quand j’étais au fond du trou, en proie avec des problèmes affectifs, d’argent et de boisson. J’ai connu la déprime et me suis réfugié dans
l’alcool. Ici, au CARE, j’ai trouvé une famille en rencontrant des gens
avec des problèmes. Les contacts m’ont alors beaucoup aidé, au même titre
que le dialogue. Vous savez, au-dehors, on a beau vous dire de faire comme
ceci ou comme cela. Mais quand on est dans la dèche, c’est la solitude qui
vous guette".
La solitude? Une situation que Daniel, 30 ans, connaît bien, lui aussi.
Né d’un milieu modeste et abandonné à l’âge de 4 ans, Daniel ne compte plus
les foyers, institutions ou maisons d’éducation qui lui servirent de refuge. Par sa structure qui se veut souple, le CARE essaie ainsi de s’adapter
à sa personnalité et lui permet de s’exprimer librement, de dialoguer. Mais
aussi de peindre et de faire du sport. Un jour, témoigne l’abbé Viénat, il
a apporté avec lui le journal pour nous montrer avec fierté son nom inscrit
au palmarès de Morat-Fribourg et son rang plus qu’honorable".
Des cas semblables, le CARE en connaît des centaines. Jean Paul, 26 ans,
qui a pratiquement toujours vécu en milieu psychiatrique; Adrien, 57 ans,
né de parents alccoliques, dont le père battait sans cesse l’épouse. Une
mère qu’Adrien a vu se tourner vers la prostitution; Michel, 25 ans, dont
l’adolescence a été marquée par les fugues, les vols et les passages en
maison de correction; Léon, 29 ans, "qu’on ne voyait plus depuis un certain temps au CARE, mais qui, aujourd’hui, a décidé de réapparaître". Léon explique: "ça me
fait un de ces biens de pouvoir parler, tu sais, parfois je crève de
n’avoir personne pour causer". (apic/pr)
ENCADRE
Jean-Marie Viénat, prêtre-éducateur de la Congrégation des Missionnaires
du Sacré Coeur, est né en 1942 à Porrentruy, dans le Jura. Après des études
de théologie à Lyon, puis à Strasbourg, il est ordonné prêtre en 1970. Particulièrement motivé sur le plan social, tout en travaillant en paroisse,
il poursuit durant 4 ans une formation à l’Ecole sociale de Lausanne. Partagé dans son travail au centre, qui l’occupe les après-midi, et son ministère pastoral qu’il exerce dans la paroisse Ste-Marie-du-Peuple, à Châtelaine, l’abbé Viénat est de plus aumônier de Caritas-Genève.
Entre les baptêmes, les mariages, les célébrations, les visites dans les
prisons et ses activités au CARE... il n’y a pas de place pour la routine.
"Chaque jour est différent. En 15 ans, je n’ai jamais éprouvé la moindre
déception. Car tout ici est tellement enrichissant". Son ministère et son
travail forment une complémentarité: "Je ne tiendrais pas sans la prière et
la méditation régulière, sans l’eucharistie quotidienne, c’est là, principalement, que je trouve la source de mes forces et de mes motivations", admet l’abbé Viénat, qui avoue être un admirateur de Guy Gilbert. Mais aussi
être inspiré par le constat du Père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD
Quart- Monde: "Au fond ce qui tue un homme, c’est l’impression de ne pas
exister". (apic/pr)
ENCADRE
En 1989, au cours des 274 jours d’ouverture du CARE, 19’182 repas gratuits ont été distribués. Un chiffre qui devrait être en nette progression
cette année, tout comme le budget du reste, qui avoisinera sans doute
600’000 francs, contre 500’000 l’an dernier. Hormis l’aide apportée par
l’Eglise catholique et par diverses institutions privées ou publiques sous
forme de dons, le financement du CARE est notamment assuré par la ville et
le canton de Genève, différentes communes genevoises et par la Loterie romande. (apic/pr)
Des photos peuvent être obtenues auprès de l’Agence CIRIC, à Lausanne.