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    APIC-Reportage

    Jacques Berset, Agence APIC

    Pologne: La frustration de la minorité uniate (210191)

    "Les communistes ne sont plus au pouvoir, mais..."

    Varsovie, 21janvier(APIC) Le pouvoir communiste en Pologne s’est effondré, mais les quelque 400’000 fidèles de l’Eglise catholique ukrainienne

    (uniate) se sentent aujourd’hui encore discriminés, même si l’on est loin

    des persécutions des années 50. "Les communistes ne commandent plus depuis

    longtemps, mais les catholiques ukrainiens n’ont encore rien reçu, si ce

    n’est un évêque dépendant de Mgr Glemp... notre Eglise n’a pas encore de

    statut légal", lance, visiblement déçu, le Père Josaphat Romanyk, qui nous

    reçoit au couvent des Basiliens, au 16 de la rue Miodowa, juste en face de

    la curie métropolitaine du cardinal Jozef Glemp, primat de Pologne et jusqu’ici ordinaire des catholiques de rite byzantin.

    Au moment où nous écrivons ces lignes, un pas significatif en direction

    des uniates de Pologne vient pourtant d’être fait puisque le pape Jean Paul

    II a accédé à une de leurs demandes : il a nommé comme évêque de Przemysl

    (ou Peremysl) des Ukrainiens Mgr Ivan Martyniak, depuis 1989 auxiliaire de

    Mgr Glemp pour les fidèles de rite gréco-catholique résidant en Pologne.

    Malgré ce développement positif, le contentieux historique entre la minorité ukrainienne et les Polonais reste lourd...

    Restaurer la hiérarchie uniate

    Ancien provincial des Basiliens et ancien vicaire général pour les

    Ukrainiens catholiques du Nord de la Pologne, le Père Romanyk tient à

    parler "à titre privé". Il affirme que les obstacles pour que l’Eglise

    ukrainienne soit rétablie dans tous ses droits "ne viennent pas de Rome,

    mais de l’Eglise polonaise elle-même". Si, depuis quelques années, l’on ne

    peut plus parler de persécutions, relevait-il encore récemment, "notre

    Eglise en tant que telle n’a toujours pas de statut légal, seules les paroisses sont reconnues; nous demandons un ordinaire, avec les mêmes droits

    qu’un évêque catholique romain".

    Jusqu’à présent, en effet, les paroisses gréco-catholiques dispersées

    dans tout le pays dépendaient directement de Mgr Glemp. Avant la guerre

    pourtant, souligne-t-il, l’Eglise catholique ukrainienne, à l’instar de

    l’Eglise catholique romaine et de l’Eglise arménienne, était reconnue légalement et disposait de sa propre hiérarchie !

    Déportation massive au cours de "l’Opération Vistule"

    Feuilletant nerveusement un grand album de photos, le Père Romanyk nous

    montre les magnifiques églises de bois au bulbe si caractéristique du pays

    "lemko" et de la partie polonaise de la Galicie, autour de Przemysl, à la

    frontière de l’Ukraine occidentale. "Aujourd’hui, il n’y a plus de persécutions, poursuit-il, mais beaucoup n’osent pas encore se déclarer catholiques ukrainiens, en raison d’une peur existentielle, surtout dans la vieille génération... C’est le souvenir de l’époque, avant la guerre, où il fallait changer de certificat de baptême pour trouver du travail, quand

    l’Eglise catholique polonaise travaillait main dans la main avec le gouvernement de Varsovie pour nous ’poloniser’". Dans la génération qui a vécu la

    déportation massive et brutale des Ukrainiens de Galicie organisée en avril

    1947 par l’armée polonaise (communiste) au cours de l’"Opération Vistule",

    l’angoisse est toujours présente.

    Il y avait déjà eu des déportations de populations du Sud-Est de la Pologne vers l’Ukraine soviétique à la fin de la guerre. Mais les premières

    déportations de 1946-47 vers d’autres régions de la Pologne ont été officiellement justifiées par la lutte contre les partisans ukrainiens de l’UPA

    réfugiés dans les Carpates et qui menèrent la vie dure aux troupes polonosoviétiques. Les soldats encerclaient les villages catholiques ukrainiens

    et, à l’aide d’une liste détaillée des habitants, veillaient à ce que personne n’échappe.

    Quelques heures pour faire ses bagages...

    Les populations avaient quelques heures pour faire leurs valises, puis

    étaient emmenés vers des gares de chemin de fer où certains ont attendu 2 à

    3 semaines. Les déportés furent acheminés notamment vers le Nord-Ouest, à

    bord de trains de marchandises, pour peupler le long de la ligne Oder-Neisse les anciennes terres allemandes devenues polonaises. Ces familles ont

    été dispersées sur les terres les moins fertiles, dans les bois, etc. Leur

    langue, leurs coutumes et leurs traditions religieuses étaient interdites,

    dans le but de les assimiler : "On voulait effacer toute trace des Ukrainiens", affirme le religieux basilien. Plusieurs centaines de paroisses ont

    été fermées, les églises détruites, transformées en musées ou saisies au

    profit de l’Eglise catholique polonaise, affirme le Père Romanyk, en montrant la liste des anciennes communautés catholiques ukrainiennes.

    Sur le territoire de la Galicie (Halychyna pour les Ukrainiens), dans

    l’éparchie de Peremysl et dans l’administration apostolique de Lemko, aujourd’hui polonais, fait-il remarquer, il y a des Ukrainiens depuis un millénaire : ils ont fait partie 360 ans durant de la Russie de Kiev, ont ensuite vécu 420 ans sous domination polonaise, puis 155 ans sous administration autrichienne. Ils étaient près d’un million dans cette région il y a

    50 ans, avant la déportation vers l’Ukraine ou la dispersion en Pologne.

    Certains ont bien essayé de rentrer plus tard, mais ont été chassés par

    les familles polonaises qui s’étaient installées dans ces villages. Il y

    avait alors un fort sentiment anti-ukrainien, notamment parmi les Polonais

    chassés de la région de Lvov, située désormais en Ukraine soviétique. Ce

    n’est que récemment, affirme le P. Romanyk, que les Polonais connaissent

    des détails de cette histoire tragique, notamment les exécutions de partisans ukrainiens ou l’internement dans des conditions très dures de milliers

    de civils ukrainiens - notamment de leaders, d’intellectuels, de 22 prêtres

    uniates et de 5 prêtres orthodoxes - au camp de concentration de Jaworzno,

    près de Katowice.

    Eglises confisquées au profit des catholiques de rite latin

    Bien sûr, reconnaît le P. Romanyk, la déportation des Ukrainiens n’a pas

    été organisée par l’Eglise, mais bien par les communistes polonais, probablement sur ordre de Staline. "Mais pour ce qui est de la politique d’assimilation, l’Eglise polonaise n’a pas protesté, mais l’a au contraire soutenue, par nationalisme!". "Nous avons une certaine amertume, lance-t-il, car

    nous aurions pu attendre plus d’aide de sa part, mais on ne peut pas dire

    aujourd’hui qu’il y a une relation hostile avec la hiérarchie polonaise !"

    S’il n’y a, semble-t-il, pas trop de problèmes avec les évêques, la situation est bien différente à la base, où les prêtres de paroisses ont peur

    de perdre des fidèles et des ressources si les uniates constituent leurs

    propres paroisses. "Dans les régions où sont dispersés nos fidèles, relève

    le P. Romanyk, nous n’avons la plupart du temps pas d’églises et les prêtres polonais continuent à ne pas nous prêter la leur - même pas 2 heures

    le dimanche - pour célébrer notre liturgie!". La situation, affirme-t-il,

    n’est pas partout pareille. Elle est aiguë au nord d’Olsztyn, en Mazurie :

    dans plusieurs endroits, en raison de l’hostilité catholique, les uniates

    sont hébergés à certaines occasions par les communautés protestantes pour

    pouvoir célébrer la messe selon le rite ukrainien.

    "A Czestochowa, j’ai l’impression que Dieu est polonais!"

    "C’est vraiment grave, lance le religieux basilien, parce qu’en Ukraine

    occidentale, les autorités élues ont rendu plus de 250 églises aux catholiques romains polonais - à Lvov, à Ternopol, etc. - , et là, on peut parler

    polonais à l’église, alors que l’on est en URSS !". C’est une religieuse de

    la communauté uniate de Varsovie qui nous décrira le mieux les sentiments

    de ses compatriotes en Pologne et le fossé qui sépare les mentalités :

    "Quand je prie à Lourdes, je me sens à la maison, mais quand je suis à

    Czestochowa, j’ai l’impression que Dieu est polonais!". (apic/be)

    Encadré

    Selon certaines sources, il y 300’000 gréco-catholiques (moins de 1 % de la

    population) dispersés de force dans toute la Pologne, tous d’origine ukrainienne et en provenance du Sud-Est du pays; d’autres parlent de 500’000 fidèles uniates. Quant aux orthodoxes, qui sont moins nombreux, ils sont

    d’origine ukrainienne et biélorusse, et se trouvent plutôt regroupés dans

    la région de Bialystok, au Nord-Est. Nombreux sont les fidèles gréco-catholiques ou orthodoxes qui n’osaient pas, il y a peu de temps encore, se déclarer comme tels à cause des discriminations sociales contre les minorités

    ethnico-religieuses considérées comme non "polono-catholiques".

    Comme le remarque dans la revue "Etudes" de décembre la philosophe G.

    Jarczyk, journaliste au quotidien LA CROIX, "la Pologne a connu l’analogue

    de ce que l’on appelle en France le gallicanisme : un sentiment d’originalité de l’Eglise nationale, avec la conviction que la ’polonité’ était partie intégrante de la foi chrétienne et vice-versa. N’allait-on pas jusqu’à

    confesser dans le Credo : ’Je crois en l’Eglise polonaise catholique’? ".

    L’amalgame entre catholicisme et "polonité" n’a pas été, dans l’histoire

    récente, sans conséquences pour les minorités. Il faut noter qu’après la

    renaissance de la Pologne, dans l’entre-deux-guerres, les minorités nationales (Lituaniens, Biélorusses, Ukrainiens, Allemands et Juifs) représentaient plus d’un tiers de la population et que sur la moitié du 50% du territoire de l’époque, les Polonais n’étaient pas majoritaires. (apic/be)

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