Consentement cookies

Ce site utilise des services tiers qui nécessitent votre consentement. En savoir plus

Aller au contenu
Advertisement
  • Flash Info

    Carême 2026 Découvrez les initiatives diocésaines
    Synode sur la synodalité Les conclusions du processus synodal attendues prochainement
    no_image

    Fujimori tente-t-il de japoniser le Pérou? (130397)

    APIC - REPORTAGE

    "Ya muchos chinos":

    Grogne croissante contre le système

    Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

    Près de 550 hauts fonctionnaires d’origine japonaise gravitent dans les

    sphères du pouvoir à Lima. Malaise? "Ya muchos chinos"... Trois mots, pour

    un constat désabusé de l’homme de la rue péruvien: "Ca fait beaucoup de

    Chinois". Qu’il soit Coréen, Chinois ou Japonais, l’Asiatique est ainsi appelé "Chinois" au Pérou. Familièrement dans la plupart des cas. En raison

    de son origine japonaise, le président Alberto Fujimori est surnommé "El

    Chino". Comme les centaines de Péruviens d’origine japonaise, actuellement

    aux postes-clés pour nombre d’entre-eux.

    Connotation raciste dans un pays traditionnellement hospitalier, métissé

    par le brassage des races depuis 500 ans? Hospitalier? Le restera-t-il encore longtemps pour les gens du Soleil Levant? s’inquiète-t-on aujourd’hui

    à Lima. Où l’on se souvient encore du sac des commerces japonais en 1940 et

    de la persécution dont furent victimes les immigrés nippons. Peu après

    l’attaque nippone contre la flotte américaine à Pearl Harbor, en 1941...

    Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Ils sont d’ailleurs tirés du journal

    officiel du gouvernement, "El Peruano". Depuis son arrivée au pouvoir, en

    1990, et plus encore depuis sa réélection, en 1995, le président Fujimori a

    désigné 548 hauts fonctionnaires aux noms à consonnance japonaise, sur un

    total de 1’400 fonctionnaires nommés par résolution suprême. Sur sa seule

    volonté. Des hommes ont été remplacés dans des ministères sur la base de la

    seule origine raciale, certifie le responsable local d’une oeuvre d’entraide internationale. "Si au moins on avait appliqué des critères de compétences..." D’où le "Ya muchos chinos" désabusé de beaucoup de citoyens.

    Traduction d’une fatigue? D’un ras le bol d’une "fujimorisation" lente

    mais insidieuse du Pérou? D’une "japonisation", n’hésite-on pas à dire dans

    les rangs de l’opposition. Malaise. Conflit de mentalité. Et grogne contre

    le président Fujimori, qui ne cesse de placer ses pions sur l’échiquier politique et économique du Pérou. Des pions qui, comme lui, fils de parents

    japonais, ont pourtant acquis la nationalité péruvienne. Grogne aussi contre une volonté d’implanter le modèle japonais et sa discipline légendaire.

    Contre un modèle de rapports sociaux d’ores et déjà qualifié d’échec par

    l’opposition parlementaire.

    Les copains et la famille d’abord...

    "548... soit le 35% des hautes charges à responsabilité de l’Etat, alors

    que les citoyens péruano-japonais représentent moins de 1% de la population" (entre 200’000 et 240’000), peut-on lire dans un manifeste sorti des

    rangs de l’opposition au Congrès de la République. Que cette surreprésentation agace. D’autant qu’elle s’accompagne de mécanismes liés à une philosophie politique et économique, à une discipline sociale guère compatibles

    avec la mentalité péruvienne. Latino-américaine.

    548... sans compter les ministres, ambassadeurs ou congressistes. Sans

    parler des membres directs de la famille, comme sa soeur Rosa. Ou encore

    son frère Santiago, "Conseiller du gouvernement" pendant plusieurs années,

    qui figure aujourd’hui au nombre des 72 otages du MRTA retenus depuis avant

    Noël dans la résidence de l’ambassadeur japonais. Népostisme, s’insurgent

    les uns. "Normal et même souhaitable, si l’on veut que le Pérou s’autodiscipline, prenne en exemple le Japon", rétorquent ses partisans.

    Ces derniers n’en ratent du reste pas une pour tenter de transformer ce

    souhait en réalité: ces dernières années, pas une fête nationale - le 28

    juillet -, à laquelle sont "conviés" les enfants, ne se déroule sans que

    les gosses appelés à défiler au pas de l’oie ne se voient dans l’obligation

    d’agiter les drapeaux péruviens et japonais.

    Cette "japonisation", visible en particulier dans les journaux et sur

    les chaînes de TV inféodés au gouvernement, présente sur les enseignes publicitaires et jusque sur les portières de voitures où fleurissent les inscriptions en caractères japonais, inquiète les milieux politiques, les

    communautés et les mouvements sociaux. Qui ont encore en mémoire les réactions anti-japonaises qui jalonnent l’histoire péruvienne. Sans compter

    qu’elle accroît le sentiment de frustration des populations indigènes, les

    laissés pour compte, privées même des plus petites miettes du pouvoir.

    "Les analphabètes, donc les Indios des Andes ou de la selva, en grande

    majorité, ne peuvent voter que depuis 1981. Soit 10 ans après avoir reçu

    pour la première fois une carte d’identité", explique l’écrivain péruvien

    Guillermo Thorndike.

    Saccages et déportations massives

    Sentiment anti-japonais? Entre avril et juin 1990, à cause d’une campagne raciste orchestrée par des membres du FREDEMO (le front politique favorable à l’écrivain Vargas Llosa lors des élections) qui semblaient ne

    plus se souvenir de leur propre arbre généalogique, des commerces allaient

    jusqu’à refuser de servir les représentants de la communauté "nisei". Les

    vociférations et les quolibets des clients résonnaient dans les restaurants

    jusqu’à les faire fuir.

    Une attitude qui s’explique d’autant moins que la communauté d’origine

    asiatique n’a en rien appuyé le candidat Fujimori dans sa campagne, affirme

    l’écrivain. Selon lui, il était plutôt distant des activités de la collectivité japonaise. Ce qui n’est pas le cas de son frère, Santiago, qui travaillait à l’ambassade japonaise. "C’est lui, dit-on, qui a été chargé par

    la suite de recruter des gens".

    Un pogrom de plus, que celui de 1990, comme en avait connu le pays 50

    ans auparavant, avec le sac de Lima, en 1940. Le 13 mai de cette année-là,

    sans doute manipulée par les Etats-Unis, la rue s’en prit aux Japonais,

    propriétaires de petits commerces et de petites industries, commente G.

    Thorndike. "On a compté entre 10 et 14 morts. Petits ou grands, les commerces, les boulangeries, les fabriques de limonades en mains japonaises furent saccagés". En tout plus de 500 bâtiments.

    Rien, cependant, de comparable avec ce qui allait se passer au lendemain

    de Pearl Harbor, en décembre 41: plusieurs dizaines de morts sans doute,

    qui n’apparaîtront jamais dans les archives de l’Etat, des centaines de

    blessés, les commerces détruits, puis les confiscations de biens pour nombre de Japonais parmi les plus influents. Les déportations, enfin, pour

    1’771 Japonais, en direction de la zone du canal de Panama et de camps de

    prisonniers aux Etats-Unis. "Beaucoup ont réussi à échapper à ces déportations successives en payant 2’000 dollars". Le Pérou comptait au moment des

    faits entre 50’000 et 60’000 citoyens d’origine nippone. Ils étaient déjà

    près de 18’000 en 1923. "15’665 hommes, 2’302 femmes et 207 enfants", note

    l’écrivain-historien.

    "La résurgence de tels événements ne peut malheureusement pas être écartée", craint pour sa part le congressiste Javier Diez Conseco, figure de

    proue de l’opposition. "Il convient de ne pas écarter ce schéma extrême.

    Cela d’autant moins que Fujimori, âgé de 58 ans, prétend aujourd’hui à un

    troisième mandat". Selon le congressiste, un plan a été ourdi avec le soutien des services spéciaux et de l’armée pour son maintien au pouvoir pendant une quinzaine d’années au moins.

    La logique d’un gouvernement "désinstitutionnalisé"

    A la différence des immigrés chinois - plus nombreux au Pérou que les

    japonais -, de classes sociales plus basses et implantés dans le pays bien

    avant l’arrivée des premiers 700 Japonais en 1899, les descendants des

    "Fils du soleil" occupent aujourd’hui généralement des positions sociales

    élevées. "Grâce au travail de leurs parents, débarqués au Pérou par milliers au début du siècle, en qualité de "peones", d’ouvriers agricoles, de

    domestiques, d’ouvriers des mines ou de la pêche". Des gens souvent méprisés et maltraités par les gros propriétaires, confie Guillermo Thorndike,

    auteur de "Los Imperios del Sol" - Les Empires du Soleil -, ou l’histoire

    des Japonais au Pérou.

    Comme dans la plupart des pays d’Amérique latine, estime G. Thorndike,

    auteur d’une vingtaine d’ouvrages à ce jour, les gens les plus actifs de la

    société péruvienne sont issus de la classe métissée.

    "C’est vrai, constate le congressiste Diez Canseco, une partie des membres de la colonie japonaise s’est peu à peu intégrée à la vie sociale,

    culturelle et politique du pays, jusqu’à se péruaniser, pour certains. Mais

    en général, il s’agit d’une colonie très fermée, - à l’instar de la colonie

    chinoise - dont les membres se marient entre-eux". Le congressiste se défend de tout relent raciste dans ses propos. "Je m’opposerais à toute tentative de récupération politique à des fins racistes", insiste-t-il.

    Pour Diez Canseco, la logique du régime de Fujimori est celle d’un gouvernement "désinstitutionnalisé". "Il s’appuie sur des personnes qui agissent par le biais de postes de confiance. Sans avoir été nommées sinon par

    Fujimori uniquement. Cela par le truchement de canaux qui n’ont rien d’institutionnel".

    Les 200 pièces des leviers de l’Etat

    Et le congressiste de relever: "Il existe une surreprésentation de membres de la colonie péruano-japonaise aux postes de confiance, y compris

    pour les autorités nommées. Fujimori n’hésite d’ailleurs pas à confier des

    mandats à ses proches. A sa famille". Ministres d’Etat, directeurs de cabinets dans les ministères de l’Economie et des Finances, notamment, présidents de directoire dans des entreprises publiques et dans les commissions

    de privatisation, président et directeur de la plus importante compagnie

    d’assurance de l’Etat "Popular y Porvenir"... et jusqu’à la présidence de

    l’Assemblée constituante, en la personne de Jaime Yoshiyama, après le coup

    de force de Fujimori, en 1993.

    La liste des "amis du président" ayant occupé ou qui occupent encore des

    postes d’importance voire stratégiques est longue. "Très longue même...",

    confie, discret, un parlementaire, en commentant les 16 pages où figurent

    les noms des principaux collaborateurs d’origine nippone: quelque 200 noms,

    sur les 548 recensés... "200 pièces qui sont les leviers de l’Etat". (V.

    encadré) Dans une interview accordée à un quotidien autrichien, le président Fujimori affirmait le 5 octobre dernier : "L’élite blanche a échoué au

    Pérou... Les Péruviens sont paresseux (ociosos) et incapables de se gouverner eux-mêmes".

    Le tigre asiatique de l’Amérique latine

    Racisme à l’envers... Aux yeux de Diez Canseco, le président Fujimori a

    utilisé son origine nippone pour véhiculer l’illusion de la modernité et de

    la technique japonaises, mais aussi l’image d’un Pérou appelé à devenir le

    "Tigre" de l’Amérique latine. "Ici, le travailleur tend à être indépendant,

    et non un simple subalterne qui vend sa vie à l’entreprise. L’échec est

    d’autant plus grand que les mécanismes de discipline sociale sont ici très

    différents".

    Tigre de papier, sans doute, encore amoindri par les effets du néo-libéralisme depuis l’accession de Fujimori au pouvoir: 12 à 14 millions de

    pauvres (sur 26 millions d’habitants), 75% de personnes victimes du sous

    emploi et près de 30% de la population sans aucune assistance médicale.

    Sans parler des 2 millions d’analphabètes... Ni de la disparition des organisations syndicales voulue par le président. "Qui a en outre renié le

    droit au travail et frappé durement l’industrie nationale".

    Pour Diez Canseco, l’illusion de "japoniser" le Pérou ou de le convertir

    est en train de s’affaiblir, de se détruire, même si elle a été vendue avec

    beaucoup d’insistance. Les multinationales sont plus que jamais offensives

    et présentes, avec leur lot de discriminations et de mises à pied. Les donations privées ou gouvernementales en faveur de projets et d’écoles sont

    plus importants que jamais. Comme l’assistance technique dans une moindre

    mesure toutefois. Il n’en demeure pas moins que les investissements japonais sont loin d’atteindre les sommets escomptés par Fujimori. Ils sont même, affirme le politicien, de beaucoup inférieurs à ceux consentis par la

    Corée du Sud.

    Le miracle japonais se transforme en illusion

    En d’autres termes, le gouvernement japonais n’est pas l’allié sur lequel comptait le président au début de son mandat. "Le Japon s’est d’ailleurs montré le plus farouchement opposé à la réduction de la dette extérieure au sein des pays membres du Club de Paris". L’ambassadeur du Japon à

    Lima, Aoki, actuellement otage du MRTA, justifait en ces termes

    les avantages que représentaient les investissements de son pays au Vietnam

    plutôt qu’au Pérou: "Le travailleur vietnamien coûte 50 dollars par mois,

    celui du Pérou en coûte 200".

    Lorsque Fujimori fut élu en 1990, ses discours glissaient inexorablement

    vers une promesse ethnico-économique. A savoir l’apport de capitaux japonais. L’empire du Soleil Levant à certes investi quelque 250 millions de

    dollars peu avant la réélection de Fujimori. La trajectoire politique du

    président péruvien est certes populairement célébrée et objet de fierté au

    Japon. Mais on reste loin des 3 milliards de dollars que d’aucuns voyaient

    venir. En droite ligne de Tokyo. (apic/pr)

    ENCADRE

    Les rênes du pouvoir

    Entre les Watanabe, les Ikeda, les Yoshimoto, ou encore les Mazuka, Kawamura et les Nakasone... les descendants directs de ressortissants japonais occupent ou ont occupé les plus hautes charges de l’Etat: président du

    Congrès de la République, ministre avec ou sans portefeuille, ministre de

    l’Energie et des Mines, ministres des Transports et des Communications, ministre de la pêche, ministre de la Santé, vice-ministres, conseillers, secrétaires de ministère, directeur et président et vice-président de "Popular y Porvenir", directeurs de sociétés d’Etat, directeur et gérant général

    de la Banque de la Nation, de l’Entreprise chimique du Pacifique, président

    de la Banque des Matériaux, directeur de l’Artisanat Pérou, Contrôleur général de la République, directeur de Electro Pérou, président de la Commission de la privatisation, directeur des Entreprises des Mines, directeur

    général de l’Institut de médecine légale, président de l’Institut technologique de la Pêche, directeur du Musée de la Nation... jusqu’à 548. Sans

    parler des préfets, des juges et des militaires de haut rang. (apic/pr)

    Centre catholique des médias Cath-Info

    Les droits de l'ensemble des contenus de ce site sont déposés à Cath-Info. Toute diffusion de texte, de son ou d'image sur quelque support que ce soit est payante. L'enregistrement dans d'autres bases de données est interdit.

    Actualités liées

    Articles les plus lus