APIC - Reportage
Une modeste cathédrale
Brigitte Muth-Oelschner, Agence APIC
Moscou (APIC) La ruelle secondaire endormie qui nous permet de quitter discrètement l’avenue populeuse semble désertée ce dimanche matin. Mais cette
impression de silence et d’abandon a peut-être quelque chose à voir avec ce
grand bâtiment aux façades jaunes qui ne semble pourtant pas si menaçant
dans l’agréable lumière d’automne. Et pourtant, "Loubianka", le nom de ce
bel édifice glace encore le sang de ceux qui ont connu les gêoles du régime. Siège de la sinistre "tchéka", la Loubianka abrite aujourd’hui encore
le KGB. Juste en face, de l’autre côté de la rue, derrière un portail se
profile une église de style néo-classique au péristyle orné de colonnes doriques: St-Louis-des-Français.
Aujourd’hui St-Louis - dont les religieux assomptionnistes, chassés
d’Union soviétique en 1950, avaient été les aumôniers bien avant la Révolution de 1917 - revit. Elle est même devenue cette année la "cathédrale" de
l’archevêque Tadeusz Kondrusiewicz, nouvel administrateur apostolique de
Moscou. Une bien modeste cathédrale, mais il faut bien un commencement à
tout, ou plutôt un recommencement !
Les fidèles qui viennent maintenant assister à la messe de 11 heures en
langue russe ne se soucient pas tellement de ces détails, ils sont trop
heureux de pouvoir fréquenter l’office à leur guise, alors qu’il n’y a pas
si longtemps encore, la messe était réservée aux diplomates étrangers. Ce
dimanche, l’horaire des messes comporte cinq offices : en russe, en polonais, en latin, en français et en allemand. Cinq messes, ce n’est pas beaucoup si l’on songe aux quelque 50’000 fidèles qui appartiennent "officiellement" à la communauté catholique de la capitale soviétique. Même s’il
faut y ajouter par exemple la messe célébrée en allemand dans les locaux de
l’ambassade d’Allemagne par le Père Norbert Winter, aumônier de l’ambassade, ou la messe en plein air à la rue "Malajaka Gruninskaja", faute de locaux mis à disposition par les autorités moscovites. Et l’hiver montre déjà
son nez à Moscou...
Une seule église catholique ouverte
L’équipe pastorale de St-Louis est assez internationale. Voyez plutôt :
le Père Pikus est Polonais; le P. Stefano Caprio, comme son nom l’indique,
est Italien; il y a encore le Père Bernard, un assomptionniste français qui
célèbre ce matin la messe aux côtés du P. Antonin Chey. On peut sans peine
imaginer les difficultés d’organisation et de cohabitation dans cette paroisse. Le Père Bernard attend d’autre part que l’évêque donne de nouvelles
structures à la paroisse, qui correspondent aux normes conciliaires. Il
déplore qu’une seule église soit ouverte à Moscou: "L’église de St-Pierre
et Paul est encore un bureau d’architecture, ce n’est pas normal".
Pendant que le service en langue polonaise semble s’éterniser, les fidèles venus assister à l’office en russe se rassemblent en petits groupes,
s’installent sur les bancs du parc ou s’intéressent aux divers stands où
sont vendus des livres religieux, notamment des Bibles importées par le
biais de l’Aide à l’Eglise en détresse (AED). Des chapelets en plastique
pressé rouges ou blancs, - qui paraîtraient à l’Ouest du plus mauvais goût
- trouvent ici preneurs. Et il n’y a pas que les personnes âgées qui se les
arrachent !
Un jeune prêtre tatar
Un des jeunes en prière se présente : c’est le Père Ravile Saisulin, un
jeune Tatar de 26 ans ordonné prêtre cet été. De parents musulmans, aujourd’hui décédés, le Père Saisulin est maintenant curé de Kazan, la capitale de la République autonome des Tatars, sur la rive gauche de la Volga.
"Son" église paroissiale doit encore lui être rendue. Dans le froid déjà
mordant, le jeune prêtre, vêtu d’un mince manteau posé sur une soutane déjà
usée, raconte son odyssée aux étrangers de passage. Il vient de faire près
d’un millier de kilomètres pour demander à son évêque 200 dollars dont il a
urgemment besoin pour payer des travaux de réparation. Et l’évêque n’est
pas là...
Difficile de parler tranquillement devant l’église, tant les gens vont
et viennent, se saluent, demandent des nouvelles, racontent leur destin.
Une jardinière d’enfants plus tout à fait jeune, allemande du Kazakhstan,
nous aborde : son mari l’a abandonnée et elle veut maintenant émigrer en
Allemagne. Elle sait bien que ce n’est pas le paradis, l’Allemagne, et que
d’énormes difficultés la guettent, mais elle est bien décidée à partir.
Margarita, elle, a 82 ans. Dans son dialecte un peu étrange, elle raconte
qu’elle habite auprès de ses enfants, dans un faubourg de Moscou. Pour être
à l’heure à la messe de onze heures, elle doit se lever tous les dimanches
à 5 heures du matin. "Nous devons beaucoup prier pour notre peuple", lancet-elle avant de disparaître dans la pénombre de l’église. Tandis que l’on
chasse un chien qui s’était introduit par la porte entrouverte, dehors ne
restent plus qu’un groupe de mendiants.... (apic/oe/be)