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    Le langage de la terre

    APIC - Reportage

    ...pour parler au ciel

    Des messes en patois de A à Z pas tristes dans le Jura. Un cas unique

    Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

    Les messes en patois attirent chaque fois la foule dans le Jura. Pas étonnant... Ils sont nombreux les groupements patoisants à défendre la langue

    de leurs ancêtres. Sa défense est de plus inscrite dans la Constitution

    cantonale. Inculturation façon jurassienne, le patois, depuis plusieurs années, s’est fait complice de la transmission de la foi. Au cours d’une messe qui remplit chaque fois les églises. APIC - Reportage, en quelque

    sorte, pour parler au ciel...

    Le cas du Jura est unique. Contrairement aux cantons de Fribourg et du

    Valais, où seuls des passages de la messe sont célébrés en patois, l’office

    jurassien a été traduit de A à Z, y compris la prière eucharistique. Et

    jusqu’à l’"Amen" de circonstance. Messe vivante, observe-t-on dans le Jura.

    On s’en étonne à Fribourg. Le ton est à la franche désapprobation du côté

    du Valais. Notre reportage.

    "A nom di Père, di Bouebe è peu di Saint-Echprit. Que l’Bon Dûe feûche

    aivô vos". Une ou deux fois l’an, l’abbé Yves Prongué et le chanoine Jacques Oeuvray commencent en ces termes l’office du dimanche. "Au nom du Père..." Rien de plus normal pour une messe. Le premier est curé de Boncourt,

    le second de Delémont. Ils ont en commun d’être Jurassiens. D’origine

    "ajoulote". Et d’avoir "traduit" de A à Z la messe en patois. Une langue

    qu’ils cultivent avec cet accent franc des gens du terroir.

    "Les derniers des Mohicans"

    Le patois se meurt. Et les patoisants, qu’ils soient Fribourgeois, Valaisans ou Jurassiens, notamment, passent aujourd’hui volontiers pour "les

    derniers des Mohicans" de la langue de nos grands-parents. Situé à la frontière des langues d’oc et d’oil, le Jura connaît des patois issus des deux

    langues. Dont la défense est inscrite dans la Constitution du nouveau canton et pour laquelle des cours à option sont donnés dans les écoles. Environ 5% de la population, entre jeunes... et plus âgés surtout, le parle

    couramment. Principalement en Ajoie, en Haute-Ajoie, dans la Courtine

    franc-montagnarde, ou dans le Val Terbi du district de Delémont. Là où la

    terre se travaille. Depuis des générations, à faire ployer sous le nombre

    n’importe quel arbre généalogique.

    Pas étonnant dès lors que rubriques, chroniques, pièces de théâtres, essais, livres ou autres études se suivent. En patois. Dont de nombreux

    écrits par des prêtres. Pour marquer le retour aux sources que cette langue

    symbolise. En même temps qu’elle affirme une identité. Pas étonnant non

    plus que depuis près de huit ans maintenant, la messe en patois soit célébrée à tour de rôle une ou deux fois l’an dans les districts des FranchesMontagnes, de Porrentruy et de Delémont. Dans des églises combles. Grâce à

    la complicité des abbés Nicoulin et Rebetez, Ajoulots eux aussi, à l’instar

    des curés Prongué et Oeuvray.

    Des "èrtlieulons" à se faire pardonner

    L’expérience est extraordinaire. "Je ne pense pas qu’on prêchait en patois par le passé, à une époque où cette langue était encore "le" moyen

    usuel de communication. J’ai cherché, demandé dans les bibliothèques si on

    avait des recueils de sermons en patois. Introuvables. Il n’en existe aucun. Pas davantage qu’on a de mémoire d’homme souvenir d’une homélie en

    patois". assure Jacques Oeuvray.

    Jusqu’au jour où une poignée de prêtres en décida autrement. Il y a une

    dizaine d’années... Mais seuls l’accueil et l’homélie se disaient alors en

    patois", confie le chanoine. Tout est désormais traduit. Les lectures de la

    Bible, les prières, la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique... Sans oublier l’homélie, "qui donne souvent lieu à de gros éclats de

    rires". "Il suffit d’annoncer une messe en patois pour ne plus trouver une

    place dans l’église. Les curieux, mais surtout les patoisants y viennent en

    nombre, avec leurs chorales pour animer la célébration".

    Le patois est une langue savoureuse. Une expression culturelle, une philosophie, une manière de vivre. Pauvre en vocabulaire. Simple et terrienne.

    "Le patois n’est pas une langue qui s’apprend. On grandit avec. Il y a

    beaucoup de bon sens dans ce parler. Avec un mot, vous exprimez un état

    d’âme. Un sentiment. C’est vrai, nous sortons de l’homélie traditionnelle",

    reconnaît de son côté le curé Prongué.

    Silence... Le temps d’une lueur goguenarde dans ses yeux... "Les gens

    pouffent volontiers de rire. Parce que vous utilisez des mots qui font naturellement rire. Tenez, lorsqu’on se prépare à l’Eucharistie et qu’on reconnaît nos "èrtieulons", nos bêtises littéralement, ou encore nos "arbours", nos "erboe", en un mot nos crasses. Quand on demande au "Bon Dûe de

    nos paidjenaie" pour "nos èrtieulons dains not vie", c’est-à-dire qu’on demande à Dieu de pardonner pour nos "bêtises". C’est peut-être pas très recueilli, comparé aux autres célébrations. Mais alors quelle chaleur. Et

    quelle fabuleuse ambiance".

    Ni Rome, ni Bâle

    "La sauvegarde de cette langue nous est apparue importante, et pas uniquement au niveau culturel ou de son parler quotidien, mais aussi dans la

    transmission de la foi. Et comme les patoisants sont généralement des gens

    issus de milieux ruraux très catholiques..." En patoisants convaincus, le

    chanoine Oeuvray et le curé Prongué sont allés jusqu’au bout de leur idée.

    "Si on donnait à analyser nos textes de la liturgie traduite en patois mais qui veut les analyser? lance, moqueur, Jacques Oeuvray -, peut-être y

    trouverait-on des erreurs théologiques. Personne à Rome ou à Bâle n’est cependant en mesure de dire: là il y a une faute". "Il est vrai que nos traductions ne passeraient jamais la rampe auprès d’une Commission liturgique,

    avance l’abbé Prongué. La messe en patois de temps en temps, c’est l’exception..." Une fois par mois? "On ne nous le permettrait sans doute pas".

    L’évêque? "Aucun n’a pour l’instant assisté à une telle célébration. Est-il

    seulement au courant de son existence?". "Il n’y comprendrait de toute façon rien", renchérit Jacques Oeuvray, visiblement heureux du "bon tour".

    Traduttore, traditore - traduction, trahison...

    Traduttore, traditore. Et à plus forte raison lorsqu’il s’agit de passages de la Bible, d’oraisons, des évangiles et des épîtres. En un mot, de

    l’ensemble de la liturgie, y compris la prière eucharistique. "On essaie de

    garder le sens, même si on doit ’trafiquer’ un peu le texte. On peut être

    plus ou moins fidèle avec un passage comme "Pour lui, avec lui et en lui",

    qui devient "Poi lu, aivõ lu et an lu". Mais allez traduire ’Amen’!". Un

    Amen devenu pour le prêtre comme pour l’assistance un "Que s’feûche dinche!". Pas moins. Plutôt plus. Lorsqu’en sus il est chanté. Et repris par

    le choeur et l’assistance.

    Bien sûr, une messe en patois se prépare. Et plutôt deux fois qu’une.

    "On écrit tout. Parce qu’il faut penser et repenser les textes dans

    l’esprit du patois. On ne le traduit pas en français comme on le ferait entre le français et l’allemand. Les curés de Boncourt et de Delémont ont recours à un parent. A la maman ou à la tante pour les passages difficiles,

    délicats. Gosses, tous deux entendaient leurs parents s’exprimer dans cette

    langue. Presque uniquement dès lors que la conversation se déroulait entre

    le père et la mère. Entre le père et les amis du conseil communal. Entre

    collègues de la terre.

    "Ma tante, qui a 94 ans, pense encore en patois", évoque l’abbé Prongué.

    "Lorsqu’il a fallu traduire la messe, les premières fois, je lui lisais un

    texte de l’évangile pour ensuite lui demander de me le conter en patois.

    Elle me racontais alors ce qu’elle avait compris, de cet évangile, avant de

    me le relire, mais alors en patois. C’était du vrai, de l’authentique". Une

    démarche que ne renie pas le chanoine Oeuvray. "Combien de fois ma mère ne

    m’a t-elle pas expliqué le sens d’une expression? Combien de fois ne m’a-telle pas conseillé dans la traduction?"

    Pas triste, le sermon du curé

    Des anecdotes où l’assemblée n’a pu contenir l’hilarité qui la gagnait

    peu à peu, le chanoine Oeuvray en a plus d’une à conter. Comme celles des

    "baibourates" ou de la "baîchatte" - la fille - d’un coin d’Ajoie qui s’en

    revenait de Paris. Plus que l’histoire, les mots surprennent. Spontanés,

    vivants, imagés, oh combien!

    Un ange passe. Dégrisant. "Le patois est riche en proverbes. Je me souviens de l’un deux, glissé dans mon sermon, enchaîne le chanoine Oeuvray,

    où il était question de Jésus qui reprochait à ses disciples de savoir lire

    les signes du ciel, mais de ne pas connaître le temps de la visite de Dieu.

    Or, le patois utilise le mot "babourate" pour désigner ces petites mouches

    qui annoncent la pluie, parce qu’elles volent et qu’on les "prend" dans les

    yeux les jours d’orage. Alors bien sûr, lorsque j’ai imagé mon propos en

    racontant: "Ai y è des baibourates, en an r’çi piein les eûyes, laî pieûdje

    ât bïntôt li".

    Eclats de rires encore, au cours d’un sermon plus coloré encore que les

    autres, racontant, en patois toujours, l’histoire d’une jeune fille qui, à

    l’instar "de beaucoup de nos jeunes alors obligés d’aller travailler dans

    les grandes villes au début du siècle parce qu’il n’y avait pas de boulot

    dans le Jura, avait trouvé de l’embauche à Paris. Comme fille d’étage dans

    un hôtel".

    De retour à la ferme des parents, auréolée d’un accent parisien chèrement acquis mais loin d’être maîtrisé, elle est interpelée par son père en

    ces termes: "E dâli ei fsai bon ai Pairis?". Suprême honte. C’était bien la

    peine de monter dans la ville lumière pour s’entendre demander en patois

    s’il faisait bon à Paris. Et la jeune fille de rétorquer, hautaine, jalouse

    de sa culture nouvelle: "Parlez-moi donc en français, je ne comprend plus

    cette langue". Or, poursuit le chanoine, arriva le temps des foins. Un râteau traînait dans les champs, notre "baîchatte" marche dessus et le reprend en pleine figure: ’Sacré crevure de rété, qu’elle breuyé!" (Saloperie

    de rateau, qu’elle braille. - Elle avait retrouvé sa langue.

    Et le chanoine "d’oser" la comparaison: "ç’ât cment tchi nôs tiaind nôs

    djûnes vaint ai Lausanne ou bïn ai Genève, ai n’vint pu an lai mâsse. Cment

    l’âtre aivait predju sai langue, ç’ât ïn pô cment s’ait l’aivïnt predju lai

    foi. Main, tiaïn ai r’veniant an l’hôta, ai lai r’trôvant to contant!" En

    d’autres termes: "C’est comme chez nous. Quand ils vont à Lausanne ou à Genève, nos jeunes ne vont plus à la messe. Comme l’autre avait perdu sa

    langue, c’est un peu comme s’ils avaient perdu leur foi". Jusqu’à leur retour au bercail. Car dès qu’"ils reviennent au village, ils la retrouvent

    tout de suite..."

    Les fidèles n’assistent pas à la messe... ils la vivent

    Pas étonnant que les églises soient combles. Les fidèles, jeunes et

    moins jeunes causent volontiers entre eux. Commentent ce qui a été dit, expliquent une expression peu usitée à l’un ou l’autre voisin moins féru de

    patois. "Parfois même, ils en rajoutent entre eux. Pour pouffer de rire de

    plus belle. Tout juste s’ils n’interpellent pas le prêtre. Cela met de la

    vie". Le curé Oeuvray en est certain, les gens communient plus. "ils sont

    plus présents... Les fidèles n’assistent pas à la messe, ils la vivent.

    Parce que c’est leur culture".

    La liturgie, dit-il, "doit aussi être un moment où s’expriment les gens.

    Où l’homme est en dialogue avec Dieu. Ce qui se vit avec le patois pourrait

    servir d’exemple. C’est tellement nouveau d’entendre parler de sa foi dans

    cette langue jamais entendue dans un cadre où elle n’était jamais entrée.

    C’est pas que c’est plus sincère ou plus profond... Les gens sont passionnés, simplement, ou surpris des expressions utilisées pour dire la foi. Je

    suis persuadé que tout ce qui est figé fait fausse route".

    Le privilège du Jura

    Des réticences sur la célébration d’une messe en patois? "Au début, certains prêtres, confie le curé Prongué. Ils auraient voulu que cela s’arrête

    au sermon et à l’acueil. En un mot d’introduction. Aujourd’hui, tel n’est

    plus le cas. Et aucun prêtre, à ma connaissance, n’a émis un avis

    défavorable. Question organisation pastorale ou ouverture, il faut dire que

    nous sommes privilégiés, dans le Jura".

    Une inculturation bien avant l’heure en somme. "Tout-à-fait. Nos ancêtres ont parlé religion en patois, mais jamais cette langue n’avait été

    présente dans la liturgie. On en a fait sans le savoir, en répondant à une

    attente, à une demande de gens dont l’ambition consistait et consiste encore à sauvegarder le patois. La langue et donc la mémoire de nos ancêtres".

    (apic/pierre rottet)

    ENCADRE

    Fribourg: des messes en patois, mais en partie seulement

    Deux ou trois fois l’an, l’abbé Henri Murith, ancien curé de Saint-Nicolas,

    à Fribourg, actuellement auxiliaire pour le secteur de Châtel-Saint-Denis,

    célèbre lui aussi la messe en patois. Mais en partie seulement. Dans un patois d’origine franco-provençal.

    "On a également traduit la prière eucharistique, dans le Jura?", s’étonne-t-il. "Moi, poursuit le prêtre fribourgeois, je fais l’introduction et

    l’oraison en patois. Je lis également l’épître dans cette langue. L’Evangile, en revanche, je le proclame en français, parce que beaucoup de gens n’y

    comprendraient pas grand-chose sinon".

    Depuis l’offertoire et jusqu’à la communion, la messe de l’abbé Murith

    se déroule ensuite en français. La dernière oraison ainsi que l’envoi étant

    en patois. "C’est vrai que depuis Vatican II, il est maintenant possible de

    présider une messe tout en patois".

    Les messes en patois, dans le canton de Fribourg? Lors de la poya, la

    montée à l’alpage, le deuxième dimanche de mai. "J’en célèbre ensuite une

    le dimanche le plus proche de l’Assomption, à Vounetz, près de Charmey, à

    l’attention des patoisants. Des gens d’autres cantons y participent, en

    particulier des Valaisans et des Vaudois". A signaler la messe radiodiffusée de Semsales, en octobre prochain, qui sera célébrée en partie en patois par l’abbé Murith. (apic/pr)

    ENCADRE

    Le Valais prudent: Et la permission de Rome?

    Du côté du Valais, on se déclare plutôt scandalisé par le fait qu’une messe

    puisse être dite de A à Z en patois. "Il faut une autorisation particulière

    de l’évêque. Et de Rome. Il faudrait de plus tout un missel en patois", affirme le Père Zacharie Balet, capucin à Sion et patoisant à ses heures.

    "Moi, pour célébrer l’ordinaire de la messe en patois, - le Kyrie, le Gloria, le Sanctus et l’Agnus - j’ai obtenu la permission de Mgr Nestor Adam,

    prédécesseur du cardinal Schwery sur le siège de Sion, à qui j’ai présenté

    la traduction".

    Même si c’est pour une fois l’an? "On n’a pas le droit de dire le canon

    en patois", insiste, désapprobateur, le Père Zacharie. "On ne peut pas manipuler les textes de la messe. C’est sacré", relève-t-il encore. Interloqué.

    Deux ou trois fois l’an, le capucin valaisan célèbre la messe en patois

    pour les patoisants... L’ordinaire uniquement. Qui est chanté. "Le reste

    est en français. Ou en allemand". (apic/pr)

    Des photos peuvent être obtenues auprès de l’Agence CIRIC, à Lausanne.

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