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    Corse: Funérailles de nationalistes ou fêtes religieuses traditionnelles

    APIC - Reportage

    L’Eglise veut le silence des armes

    Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

    L’Eglise catholique en Corse ne veut plus des coups de force politico-militaires orchestrés par les nationalistes corses lors des funérailles de l’un

    des leurs mort "pour la cause". Condamnées, les salves d’honneur tirées par

    des hommes en armes. Condamnées aussi et par extension les salves d’armes

    lors des processions religieuses. Dans une île en proie à la violence,

    l’évêque d’Ajaccio et les prêtres veulent aujourd’hui le silence des armes.

    Comme un signe à oeuvrer pour la paix. Notre reportage.

    Le soleil de juillet inonde comme à l’accoutumée la place de l’église de

    Borgo, un petit village rural près de Bastia. La Corse profonde. Sur le

    parvis de l’église, en ce 28 juillet 1995, la foule rassemblée rend un dernier hommage à l’homme qui repose dans le cercueil. Que le curé bénit.

    Quand surgissent des ruelles adjacentes une dizaine d’hommes cagoulés. Pistolets pointés vers le ciel, ils tirent une salve. D’honneur. D’appel à la

    vengeance?

    Le défunt, assassiné deux jours plus tôt n’est pas n’importe qui aux

    yeux des quelque 600 à 800 personnes, famille, amis et sympathisants réunis. Un chef, dit-on, un membre en tout cas de la Cuncolta, une des branches politiques légalement reconnue du Front historique de libération nationale de la Corse (FLNC).

    Une aubaine pour les paparazzi. Diable, la photo d’un abbé bénissant la

    dépouille d’un militant nationaliste corse... et ses compagnons en armes

    venus lui rendre un dernier hommage. L’"amalgame facile, simpliste et faux"

    d’une même bénédiction à l’un et aux autres. Et les légendes sous les photos de presse... comme autant d’interprétations malheureuses d’une possible

    connivence d’"un curé sympathisant de la cause", déplore-t-on dans les milieux d’Eglise, de Bastia à Ajaccio.

    A son insu

    "Tout s’est déroulé à mon insu, explique aujourd’hui à l’APIC le curé.

    Je savais ce genre de pratiques courantes lorsqu’on enterre un membre assassiné de la Cuncolta. On m’avait juste dit qu’un discours serait prononcé. Si je m’étais méfié ne serait-ce qu’un instant, j’aurais béni le corps

    à l’intérieur de l’église, avant qu’on ne l’emmnène au cimetière".

    Et le prêtre de se rappeler: "J’ai accompagné le cercueil jusqu’à l’extérieur de l’église, avec, à mes côtés un enfant de choeur portant la

    croix. Ils sont arrivés à neuf, se sont placés autour de la bière et ont

    tiré leur salve, pour repartir aussitôt. Se perdre dans le dédale des petites ruelles typiques du pays". En Corse, dans les villes, voire dans certains villages, le curé n’accompagne plus le défunt jusqu’à la tombe.

    Le clergé prend des mesures

    Depuis cet incident, plusieurs autres intrusions de membres de la Cuncolta lors de funérailles ont été enregistrées. Dont l’une sur le parvis

    même de la cathédrale d’Ajaccio. Et la dernière il y a moins de deux mois.

    Qui a mis "le feu aux poudres". "L’Eglise ne peut paraître tolérer ces pratiques, voire même d’être taxée de complice lors de tels actes", s’insurge

    le vicaire général pour la Corse du sud, l’abbé Michel Toussaint Micaletti.

    La réaction officielle n’a effectivement pas tardé. Dans une récente déclaration, Mgr André Lacrampe, évêque d’Ajaccio, ainsi que le Conseil presbytéral du diocèse corse, représentatif de l’ensemble du clergé de l’île

    ont sévèrement condamné cette pratique. Ils ne veulent plus de cela, pas

    davantage qu’ils n’accepteront à l’avenir les salves d’honneur tirées lors

    de processions ou autres fêtes religieuses aussi traditionnelles soient-elles, même si elles n’ont bien entendu rien à voir avec les salves tirées

    par les militants nationalistes.

    Pour l’évêque et le Conseil presbytéral, le type d’intervention politico-militaire des nationalistes du FLNC est à distinguer de la tradition insulaire qui, "si haut qu’on remonte dans l’histoire, associe en forme de

    vivats, ces salves d’honneur à des processions et à des fêtes religieuses".

    Mais, poursuivent-ils, "nous voici à un moment où le sens de ces coups de

    feu est contredit par la conjoncture qui, hélas, nous oblige à associer

    presque spontanément l’usage des armes et des meurtres commis en série depuis quelques années".

    La loi du silence, pendant que les camps comptent leurs morts

    Parce que question violence, l’île de Beauté, française depuis 1767, en

    connaît un bout. Elle qui paye pratiquement quotidiennement un lourd tribu

    aux attentats et aux assassinats. Malgré son statut de collectivité territoriale obtenu en 1982, en dépit - ou à cause - des négociations entamées

    ouvertement ou discrètement entre le gouvernement français et des représentants de certaines branches du nationalisme, rien ne change, ou si peu. La

    Corse s’enlise dans la violence. Même la récente décision de Paris de faire

    de la Corse une "zone franche", pour relancer l’économie de l’île, n’a pas

    empêché plusieurs attentats à l’explosif - non revendiqués -, dont 5 dans

    la seule nuit du lundi 1er au mardi 2 avril.

    Depuis 1976, date de sa fondation, le FLNC a multiplié les actes clandestins contre l’Etat français, et mené, estime-t-on, quelque 5’000 actions

    armées. Selon des sources autorisées mais ne désirant pas se faire connaître, plus de 500 attentats ont été commis l’an dernier. Seuls 20% d’entre

    eux ont été revendiqués par les milieux nationalistes. Une quinzaine de

    personnes sont mortes l’an dernier, assassinées "pour la cause". Sept citoyens ont subi le même sort depuis le début 96.

    Ces trois dernières années, la Corse enregistre annuellement 40 assassinats ou meurtres sur une population de 250’000 âmes. Tous en lien avec le

    nationalisme? "Impossible à savoir. Difficile à établir. On résoud ici très

    peu d’affaires. Les gens ne parlent pas. La loi du silence, l’omerta. La

    peur est bien réelle", dit à l’APIC un journaliste d’un quotidien local.

    "On ne peut jamais compter que des cadavres et des douilles. Victimes des

    représailles entre factions nationalistes rivales, d’actes de banditisme ou

    autres rackets mafieux. Depuis la scission, en été 1995, la guerre entre le

    FLNC-Canal historique et le FLNC-Canal habituel, a coûté la vie à 12 personnes. Six dans chaque camp.

    L’Eglise prend des mesures

    Dans une Corse où les langues se délient aussi difficilement que la

    bourse d’un avare, les témoignages, toujours sous le couvert de l’anonymat

    - y compris de certaines autorités -, ne sont pas aisés à trouver. Aussi

    l’Eglise catholique n’a-t-elle pas la tâche facile dans son rôle d’évangélisation, dans des communautés de sensibilités opposées. Et ça n’est pas

    faute d’avoir multiplié depuis des lustres les appels à la réconciliation

    et à la paix, soupire Mgr Lacrampe.

    En vain. Pire puisque depuis 4 ou 5 ans maintenant, les militants nationalistes se servent des funérailles religieuses comme d’un acte politique.

    "Il a fallu tirer des conclusions, et demander au célébrant de se contenter

    dorénavant d’accompagner le cercueil jusqu’à la porte de l’église, afin

    d’éviter aux prêtres d’être associés à des images qui pourraient donner

    lieu à des interprétations sauvages", commente de son côté José Antononi,

    vicaire général pour la Haute Corse, à Bastia.

    D’où la mise au point du Conseil presbytéral, soutenue par de nombreux

    fidèles. "Au-delà des salves tirées par les militants nationalistes en hommage à un frère de combat, une partie de l’opinion voit dans ces coups de

    feu un appel à la vengeance et par là l’entretien du redoutable engrenage

    de la violence".

    Pour le clergé local, comme pour Mgr Lacrampe, il existe une "contradiction flagrante entre la célébration religieuse et cette utilisation des armes, qu’elle intervienne directement à la sortie de l’église ou au cimetière: d’un côté, l’appel au Dieu de la réconciliation et de la paix; de l’autre une sorte de justification de la violence. Cette contradiction n’est

    pas supportable pour ceux qui portent la responsabilité d’animer les funérailles religieuses".

    L’appel au silence des armes

    L’appel au silence des armes lors d’obséques ou de manifestations religieuses, comme la Fête-Dieu par exemple, "est le signe de notre volonté

    profonde d’oeuvrer pour la paix", insiste-t-on dans les deux vicariats généraux de Bastia et d’Ajaccio.

    Dans cette île où fleurissent en ce début de printemps les centaines de

    milliers d’oliviers, "les actions menées par l’Eglise pour sensibiliser les

    fidèles se sont répétées ces derniers mois. A Noël, plus de 3’000 enfants

    ont participé par le dessin et la poésie à une action sur le thème de la

    paix; avec l’Eglise réformée, nous avons repris notre réflexion à partir de

    "Justice, Paix et sauvegarde de la Création" du Rassemblement oecuménique

    tenu à Bâle en 1989, cela dans l’optique du prochain rendez-vous fixé à

    Graz (Autriche) en 1997; plus récemment encore un colloque a réuni 300 spécialistes et hommes politiques à l’Université de Corse pour une réflexion

    éthique", témoigne Mgr Lacrampe. Qui ne cherche pas à occulter qu’un certain nombre de prêtres ne cachent pas leurs sympathies pour la Corse.

    Prêtres et indépendantistes

    C’est vrai reconnaît l’abbé Micaletti, des prêtres suivent certaines

    tendances nationalistes. "Mais sans jamais adhérer à la violence". Ce qui

    n’empêche pas l’un d’entre eux de déclarer moyennant la garantie de l’anonymat "ne pas être d’accord avec la violence. Mais que Paris doit aussi

    comprendre que nous voulons parvenir à nos fins, c’est-à-dire une Corse libre de la tutelle française. Indépendante".

    Du côté de la préfecture d’Ajaccio, on ne cache pas sa rogne à l’évocation d’un autre prêtre "bien connu ici... Il ne cache nullement ses sentiments nationalistes et indépendantistes. Et en tous cas pas lors de manifestations auxquelles il prend part. Et à toutes ou presque, croyez-moi, mon

    bon monsieur, nous assure-t-on avec cet accent qui a sans doute un jour

    contribué à qualifier d’île de Beauté ce coin du monde. "C’est vrai, reconnaît Mgr Lacrampe. Je le connais. Mais il faut nuancer ce nationalisme-là

    du nationalisme exacerbé, fanatisé. Cela ne l’empêche nullement d’être

    d’abord un prêtre et de mettre en évidence les valeurs évangéliques.

    S’agissant de la condamnation de l’utilisation des armes lors des enterrements, elle est unanime auprès des prêtres".

    Eviter le bain de sang

    Sera-t-elle respectée? "Je n’engage que moi, répond après un silence

    l’abbé Micaletti, mais je pense que si c’est acquis pour une partie, d’autres factions nationalistes ne nous écouteront pas". C’est vrai confirme un

    membre, qui se déclare lui-même "très engagé". "Ce sont les honneurs que

    nous rendons à nos morts. Lorsqu’une personnalité importante décède en service commandé d’un Etat, celui-ci lui rend hommage. Notre action n’est pas

    un appel à la vengeance. On peut la résumer ainsi: ’Mort pour la patrie,

    mort pour la cause corse’".

    Côté préfectures, police ou officialité politique, personne n’ignore ce

    genre de pratiques. "Les yeux préfèrent se fermer", dit-on ici ou là. Et

    puis, assure-t-on de sources proches de la police, il est préférable de ne

    pas intervenir pour éviter ce qui pourrait bien devenir un bain de sang".

    (apic/pr)

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