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    Tensions en Haute-Egypte

    APIC - Reportage

    Les chrétiens coptes face à l’islamisme militant

    Jacques Berset, Agence APIC

    Louxor, mars 1994(APIC) Protégé du soleil par la frondaison, un jeune fellah en galabieh, lové dans la courbe d’un palmier, lit le Coran. Image d’un

    islam égyptien pacifique et profondément religieux, qui contraste avec la

    progression alarmante d’un islamisme militant et agressif n’hésitant pas à

    faire couler le sang. Malgré les attentats qui la frappent, la minorité

    chrétienne copte ne cède pas à la panique, mais reste sur ses gardes.

    Le hoquet d’une pompe à moteur fumante brise l’harmonie... Depuis longtemps chadoufs et norias ont été remplacés par des méthodes d’irrigation

    plus modernes qui ont désormais atteint les villages ruraux de Haute-Egypte, même si la grande roue dentée en bois de la "sakieh" gît toujours en

    contrebas du talus.

    Sur le bord du canal d’irrigation, en contre-jour, se détachent les silhouettes de femmes aux longues robes noires portant leur charge sur la tête. Les ouvriers suent dans les champs de canne à sucre vert-tendre; la récolte vient de commencer dans la région de Louxor, l’ancienne Thèbes à 675

    kilomètres au sud du Caire, que les touristes connaissent bien pour ses

    temples et ses tombeaux: Karnak, Vallée des Rois, Vallée des Reines...

    Images bibliques ensuite, dans le dédale des maisons de terre séchée, au

    village de Garagos, où le potier Saïd Antoun, un chrétien copte, nous rappelle que l’Egypte est aussi une "terre sainte": emmené par Joseph et Marie

    l’enfant Jésus y a trouvé refuge pour échapper aux sbires du roi Hérode

    chargés de le tuer.

    Des saints de Haute-Egypte honorés en Suisse

    Deux saints de la région, qui font la fierté de l’Eglise copte, sont vénérés en Suisse: saint Maurice, l’officier de la légion thébéenne mis à

    mort pour sa foi à Agaune, en Valais, et sainte Vérène, représentée avec

    son peigne et sa cruche, qui attire les pèlerins dans la petite ville argovienne de Zurzach, aux bords du Rhin. "Ils viennent de Haute-Egypte, et même de Garagos!", lance l’artisan, qui nous offre une de ses crèches de terre cuite. Un voyage aux sources, en somme...Méditation soudainement interrompue par les cris débiles des "Tortues Ninja". Les enfants viennent d’enclencher le poste de télévision couleurs. La "modernité" fait irruption

    dans ce coin de terre qui, l’instant d’avant, avait l’air hors du temps!.

    Terrorisme quotidien

    Certes, les villages pittoresques de Haute-Egypte ne sont plus aussi

    calmes depuis quelques années. L’islamisme, avatar politique d’un islam

    égyptien plutôt paisible et qui rejette l’extrémisme, a contaminé le pays

    et frappe aussi les musulmans modérés. De nombreux chrétiens, à la campagne

    ou dans les zones urbanisées, continuent pourtant d’entretenir les bonnes

    relations qu’ils ont depuis des siècles avec leurs voisins musulmans, participant tour à tour aux joies et aux peines des différentes familles.

    Aujourd’hui, ces chrétiens se sentent Egyptiens à part entière, à juste

    titre, puisque l’Egypte - évangélisée selon la tradition copte par Saint

    Marc dans les années 50 ou 60 de notre ère - était christianisée au VIIème

    siècle lors de l’invasion arabo-musulmane. Ils se considèrent même comme

    les vrais descendants des pharaons. Sur la porte de leur maison, ils n’hésitent pas à placer une croix bien visible et à garnir les murs avec des

    tableaux de la Vierge et des portraits de leurs évêques. Les jeunes se font

    tatouer la croix à l’intérieur du poignet, sans crainte d’annoncer la couleur.

    Responsable sur le terrain des projets de développement de l’Eglise copte orthodoxe, Emed Nabil affirme ne pas trop craindre pour sa vie. D’ailleurs il n’est pas plus en sécurité au Caire que dans les villages de Haute-Egypte: la voiture piégée qui a failli coûter la vie au premier ministre

    Atef Sedki le 25 novembre dernier, a explosé tout près de son domicile.

    L’argument religieux est souvent un prétexte

    Outre les traditionnelles "vendettas" entre les familles, qui est un

    phénomène historique en Haute-Egypte, il y a depuis un certain nombre d’années une sorte de terrorisme quotidien que les militants islamistes imposent aux familles chrétiennes. D’abord ils les poussent à vendre leur maison et leurs terres, leur faisant comprendre qu’il vaut mieux les céder à

    bas prix que d’être tué et tout perdre. Après les menaces verbales on passe

    aux lettres anonymes, puis aux attentats. Des magasins, des pharmacies et

    des églises sont pris pour cibles et plusieurs ont été incendiés. Les militants armés entrent dans les maisons, pillent, tuent le bétail, "parce que

    les buffles ne suivent personne d’autre que leur propriétaire".

    Des centaines de chrétiens ont été victimes de groupes terroristes ces

    dernières années. "Les grands chefs, qui tirent les ficelles mais ne se salissent pas les mains, sont connus".

    L’argument religieux est souvent invoqué pour camoufler des revendications de caractère socio-économique. Les islamistes exploitent à fond la

    frustration sociale des masses deshéritées, aiguisée par la richesse ostentatoire de ceux qui s’en sont mis plein les poches depuis qu’a été lancée

    la politique d’"infitah", l’ouverture économique tant vantée par Sadate, et

    qui a aggravé les inégalités sociales.

    "Si tu tues un chrétien, tu vas au ciel!"

    Une sorte de "mafia islamique" planifie aussi la terreur pour son propre

    profit. Elle se sent protégée par des magistrats et des policiers de mèche.

    Les auteurs des attentats ne sont souvent que des adolescents qui ont subi

    un "lavage de cerveau". On leur dit: "Si tu tues un chrétien, tu iras au

    ciel!", signale Emed Nabil. Aider les gens à résister à cette pression est

    l’une des tâches de l’Eglise, souligne dans un anglais parfait ce militant

    qui a étudié le développement communautaire en Angleterre. Elle cherche à

    dissuader les chrétiens de partir gonfler le flot des déracinés qui aboutissent finalement au Caire, où l’Eglise doit leur trouver gîte et travail.

    Empêcher l’émigration rampante des chrétiens vers la ville

    En investissant dans des projets qui génèrent des revenus - dans le domaine artisanal, agricole - en développant les infrastructures scolaires et

    sanitaires et en formant des "leaders" locaux, l’Eglise incite les chrétiens à s’accrocher à leur village. Tâche difficile: "Car si le gouvernement n’est pas capable de se protéger lui-même contre les attentats, comment les gens ordinaires peuvent-ils se sentir en sécurité?", lance Emed

    Nabil.

    A Dairût, place forte des islamistes située entre El-Minya et Assiout,

    un massacre particulièrement brutal a coûté la vie à 14 chrétiens il y a

    bientôt deux ans. Les victimes ont été abattues dans une école, en présence

    des élèves, et dans une pharmacie, devant les clients. Explication officielle: "vengeances familiales". Neuf des victimes étaient de la même famille, des propriétaires qui refusaient de céder leurs terres à des fondamentalistes.

    Des membres de l’élite chrétienne - professeurs, pharmaciens, médecins,

    bijoutiers, avocats -, ont décidé de quitter la région d’Assiout en raison

    des attentats. Les "fellahs", les paysans si vitalement attachés à leur

    terre, n’ont plus personne pour les défendre et parler pour eux. Ils cèdent

    finalement à l’intimidation, arguant qu’ils n’ont en fait plus rien à protéger, sinon leur vie.

    La lutte pour la survie a exacerbé les rapports sociaux

    En Egypte, en raison du rapport majorité/minorité, les chrétiens ont

    toujours subi des discriminations, malgré l’égalité dans la Constitution.

    Il suffit de songer aux difficultés quasi insurmontables pour construire

    une nouvelle église ou même pour réparer un lieu de culte chrétien: il faut

    un décret du président de la République, alors que les nouvelles mosquées

    foisonnent et se passent d’autorisations.

    "Les musulmans sont plus égaux que les autres, bien qu’avec la tolérance

    naturelle qui existe dans le coeur de l’Egyptien, cela ne faisait pas de

    gros problèmes", concède, bon prince, Me Amine Fahim, président de l’Association chrétienne de la Haute-Egypte pour l’Education et le Développement

    (ACHE). Mais la lutte pour la survie, provoquée par l’explosion démographique - un million de naissances tous les neuf mois! -, a beaucoup tendu les

    rapports sociaux. Quand on monte dans l’échelle sociale, la concurrence se

    fait de plus en plus vive entre musulmans et chrétiens.

    Analysant la stratégie actuelle des militants islamistes - pour eux, il

    est interdit qu’un chrétien travaille avec un musulman en Haute-Egypte - le

    président de l’ACHE considère qu’ils veulent diviser le pays en deux, "pour

    qu’un jour chrétiens et musulmans puissent se faire la guerre". Dans les

    années 50, raconte Me Fahim, avec un brin de nostalgie, "je travaillais

    comme journaliste au quotidien d’information francophone "La Bourse égyptienne", une maison appartenant à des juifs qui avait été vendue à des musulmans puis nationalisée lors de l’arrivée au pouvoir de Nasser". Elu président du syndicat qui regroupait 575 travailleurs, dont les 2/3 étaient

    musulmans, j’avais comme secrétaire un musulman et comme trésorier un juif.

    "Nous étions trois croyants, pratiquant chacun sa religion, et on n’a jamais eu de problèmes. Ce serait inconcevable aujourd’hui!"

    Un "plan islamiste de conquête du monde"

    A l’époque, se souvient-il, il n’y avait pas encore d’extrémisme et de

    "plan islamiste de conquête du monde". Pour lui, le plan n’est pas égyptien, mais étranger. "Je le dis partout depuis des années. On me rétorque

    que j’ai le complexe de minoritaire, que j’ai peur; j’ai dépassé le mur de

    la peur depuis longtemps: les papiers sont en ordre dans mon tiroir. On aurait pu me tuer depuis longtemps, et on le fera probablement un jour".

    Les collaborateurs de l’Association pour la Haute-Egypte ont reçu des

    instructions: ne pas laisser leur voiture dans un endroit où l’on peut piéger les freins ou dissimuler un explosif; ne pas voyager la nuit de village

    en village, pour ne pas être arrêté et abattu. "Nous vivons dans cette atmosphère, mais nous ne la propageons pas trop pour éviter de faire peur aux

    gens".

    Pour Me Fahim, personnalité connue en Eypte et à l’étranger - il est

    également président du BICE, le Bureau International Catholique de l’Enfance - si les islamistes arrivent à faire tomber l’Egypte, c’est tout le Moyen-Orient qui tombera, car la stratégie islamiste dépasse l’Egypte. Les

    terroristes ont reçu six mois d’entraînement intensif à la guérilla. On

    parle officiellement de l’Afghanistan, de Peshawar, au Pakistan, du Soudan,

    de l’Iran. Côté financement, le mouvement panislamique est né avec les pétro-dollars et se présente comme la récupération d’une identité perdue.

    "Leur tactique est toujours de frapper l’adversaire là où il est le plus

    fort, afin que les autres tombent. Ils ont frappé en 1981 dans toutes les

    Universités de Haute-Egypte, dans toutes les Facultés, le chrétien le plus

    costaud. Si le plus fort est mis à terre, tous les autres chrétiens vont

    tomber". Les islamistes attaquent davantage les chrétiens en Haute-Egypte

    qu’en Basse-Egypte, parce c’est là qu’ils sont les plus nombreux. Du Sud du

    Caire jusqu’à Louxor, la proportion des chrétiens varie entre 20 et 30%,

    sur les 18 millions d’habitants qui peuplent cette région.

    Et quand on s’en prend aux chrétiens, ce n’est pas le brave paysan que

    l’on attaque, mais le médecin, le pharmacien, l’ingénieur, le directeur

    d’école, pour que les autres aient peur. "Et on le tuera en plein jour, au

    milieu de la rue..."

    Des prédicateurs islamistes excitent les gens contre les chrétiens. Sans

    toujours les nommer, ils parlent des "kouffars", les impies, les mécréants.

    Parfois avec le ton excité de l’appel à la guerre. Amine Fahime se souvient

    comme si c’était hier du 13 avril 1980 à Assiout. Livides, atterrés, les

    chrétiens pouvaient entendre, répercutés par les haut-parleurs d’une mosquée, les prêches galvanisant une foule de fidèles chauffée à blanc: "Il

    faut les poursuivre, leur faire la guerre, les tuer; poursuivez-les de rues

    en rues, de maisons en maisons, de chambres en chambres! Allah est le plus

    grand".

    Aujourd’hui, dit-il, la situation n’a pas vraiment changé, et une seule

    allumette pourrait mettre le feu aux poudres. Comme pour confirmer ces propos alarmistes, le 11 mars dernier un "terroriste islamiste" mitraillait, à

    une quarantaine de kilomètres au nord d’Assouit, un lieu de pèlerinage très

    symbolique, le couvent de Dair Al-Muharraq, où selon la tradition copte la

    Sainte Famille avait trouvé refuge. Bilan: deux moines et trois jeunes pèlerins tués. Quelle sera la prochaine cible, se demandent les chrétiens

    d’Egypte. (apic/be)

    Encadré

    Un pays évangélisé par saint Marc

    D’après la tradition, saint Marc l’évangéliste est considéré comme le fondateur de l’Eglise copte d’Egypte. Il aurait prêché dans les années 50 ou

    60 à Alexandrie, métropole portuaire égyptienne fondée près de quatre siècles plus tôt par Alexandre le Grand. Le Patriarcat d’Alexandrie joua un

    rôle important dans l’Eglise universelle durant les cinq premiers siècles

    de l’ère chrétienne, grâce à ses écrivains, exégètes et philosophes, comme

    par exemple Origène. Grâce aussi à ses grands patriarches, confesseurs et

    docteurs de l’Eglise: Alexandre, Athanase, Théophile et Cyrille.

    C’est également dans cette Eglise que naquit au IVe siècle, dans le désert, le monachisme chrétien, avec les grands fondateurs que sont saint Antoine le Grand, saint Pacôme, saint Macaire. Le modèle de la vie monastique

    se répandit ensuite en en Europe. Alexandrie, second "siège" après Rome en

    raison du rôle important joué dans les cinq premiers siècles de l’ère chrétienne, s’imposait alors comme l’un des pôles de la pensée chrétienne.

    (apic/be)

    Encadré

    Près de dix millions de chrétiens

    L’Eglise copte orthodoxe, qui rassemble la très grande majorité des chrétiens coptes d’Egypte, compterait, selon des sources gouvernementales qui

    cherchent à minimiser son importance, quelque 3,5 millions de fidèles.

    L’Eglise d’Egypte affirme de son côté que ses ouailles sont en réalité

    trois fois plus nombreuses.

    Forte d’une septantaine d’évêques et de plus de quarante diocèses, elle

    a à sa tête, selon le titre donné dès le IIIe siècle, un pape, patriarche

    d’Alexandrie. C’est depuis 1971 Sa Sainteté le pape Chénouda III, qui porte

    aussi le titre de 117e successeur de saint Marc.

    Les pères franciscains, établis en Egypte au XVIIe siècle, s’occupèrent

    de la petite minorité catholique. Il y a eu depuis le XVIIIe siècle des vicaires apostoliques pour les coptes catholiques d’Egypte. Le pape Léon

    XIII, en 1895, rétablit le patriarcat copte catholique d’Alexandrie (érigé

    en 1824). Aujourd’hui, le patriarcat catholique compte près de 200’000 fidèles, répartis en six diocèses (diocèse patriarcal d’Alexandrie et diocèses de Minya, Assiout, Sohag, Louxor et Ismaïlia).

    A côté des coptes catholiques, on trouve également en Egypte une communauté grecque melkite catholique (quelque 7’500 fidèles), maronite (environ

    6’000), syrienne catholique (2’000), arménienne catholique (2’000), chaldéenne catholique (500) et latine (8’000). On compte une cinquantaine de

    congrégations religieuses, dont une majorité d’origine latine. La communauté copte évangélique, créée au XIXe siècle par des missionnaires américains, affirme avoir plusieurs centaines de milliers de fidèles. (apic/be)

    (L’Aide à l’Eglise en détresse (AED) à Lucerne (CCP 60-17200-9), ainsi que

    l’Action de Carême, également à Lucerne (CCP 60-19191-7) apporte une contribution financière bienvenue à l’ACHE, l’Association Chrétienne de la

    Haute-Egypte, qui joue un rôle exemplaire dans la promotion de la cohabitation islamo-chrétienne et bénéficie du soutien de la majorité de la population musulmane qui condamne l’extrémisme islamiste).

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