APIC - REPORTAGE
Chrétiens partagés entre l’espoir et la crainte de la politique du bâton
Phnom Penh, 24avril(APIC/Richard Werly) Dévasté par la guerre depuis
bientôt vingt ans, saigné à blanc par les communistes Khmers Rouges entre
1975 et 1979, le Cambodge est un pays martyr. Envahi par le Vietnam à l’aube de 1979, l’ancien empire d’Angkor - que l’on surnommait jadis "l’îlot
tranquille de l’Asie" - n’en finit pas de payer le prix des contentieux régionaux qui opposent dans cette partie du monde le Vietnam, la Chine,
l’URSS et les Etats-Unis. Poussé sur la voie des réformes en raison d’une
situation économique désastreuse, le gouvernement en place à Phnom Penh
joue aujourd’hui l’ouverture. Une ouverture entre autres manifestée par la
restitution, il y a un an, de la liberté de culte aux chrétiens. Pour une
Eglise renaissante à l’aube de ce premier anniversaire porteur d’espoirs,
mais d’inquiétudes aussi...
"Regardez, voici notre église...!" Sopheap n’a pas trente ans. Arborant
un large sourire, la jeune fille est visiblement ravie de montrer du doigt
le bâtiment gris sans fenêtres que les catholiques cambodgiens ont reçu de
l’Etat il y a bientôt six mois. Sans volets, pourvue d’une unique porte
d’entrée, la nouvelle "église" de Phnom Penh jouxte les bâtiments de l’ancien petit séminaire, reconverti en infirmerie militaire. Mais entre ses
quatre murs repeints à la hâte à la veille de Noël 1990, la petite communauté catholique khmère retrouve peu à peu le goût de la liberté. Cette
liberté de croire et de célébrer, prohibée depuis 1975 par les régimes marxistes successifs au pouvoir à Phnom Penh...
Prêtres à nouveau tolérés
Signe des temps, Sopheap ne craint plus d’arborer une petite croix
d’argent. Officiellement, "l’affaire" est entendue: rendue publique par un
décret du 17 avril 1990, l’autorisation délivrée par le gouvernement
cambodgien pour l’ouverture d’une "église de la religion chrétienne" (sic)
garantit désormais la liberté de culte et de croyance. Décimés après 1975
sous le régime sanguinaire des Khmères Rouges de Pol Pot, régime durant
lequel périrent plus d’un million de Cambodgiens; puis persécutés de 1979 à
1989 par le gouvernement pro-vietnamien toujours en place à Phnom Penh, les
catholiques et les protestants revivent. Leurs convictions religieuses ne
sont plus à priori considérées comme "subversives".
Mais "à priori" seulement. Car si "l’ouverture" a permis à plusieurs
prêtres étrangers de se réinstaller au Cambodge, tous ont obtenu leur visa
et leur permis de séjour sous le couvert indispensable d’organisations caritatives dont ils assurent la coordination et le suivi des projets. Un an
après le décret symbolique, qui fut suivi le 14 avril 1990 par la première
messe célébrée en public à Phnom Penh depuis 1975, la pastorale n’est toujours pas reconnue en tant que telle. Tolérés, les prêtres ne peuvent célébrer "qu’à la demande des catholiques du quartier". Et à condition que ces
derniers remettent à la police la liste des noms et adresses des participants.
Le bout du tunnel?
Mais quel chemin parcouru tout de même! "Nous sortons tout juste d’un
long tunnel", commente Vanna, une catholique cambodgienne d’une quarantaine
d’année, gérante avec son mari d’un restaurant "privé" sur le Boulevard
Achar Mean. De ce tunnel, peu de catholiques parlent ou osent parler: la
seule évocation des souffrances et du martyre récent de l’Eglise cambodgienne ramène des larmes sur les visages souriants des fidèles: "Nous avons
tous perdu un frère, une soeur, un fils ou un parent sous les années noires
de Pol Pot", poursuit Vanna . "Croire en Dieu était à l’époque un délit
passible de la peine de mort".
Combien sont morts ainsi, fusillés à bout portant ou décimés par la faim
et les maladies dans les rizières boueuses? Des milliers à coup sûr, parmi
lesquels les quatre seuls prêtres cambodgiens ordonnés avant 1975: Mgr Tep
Im, Mgr Chhmar Salas, et les Pères Bernard et Chamroen. Estimée à 6’000 fidèles avant l’arrivée des communistes au pouvoir, la petite communauté
cathholique cambodgienne compte aujourd’hui moins de 3’000 âmes. Sans compter les sacrilèges commis à la pelle - au sens propre - par les Khmers Rouges de Pol Pot: cathédrale de Phnom Penh rasée, églises détruites ou transformées en étables, séminaire abandonné et pillé, sacristies saccagées: "Un
véritable génocide culturel", commente en pesant ses mots le Père français
Emile Destombes, des Missions étrangères de Paris.
Dans ces conditions de liberté nouvelle, la prudence reste de mise.
"Nous devons montrer que nous existons sans prêter le flanc aux mesures policières et aux tracasseries", explique pour sa part Sok, un catéchiste de
la province de Kompong Thom, à 200 km au nord de la capitale. La prudence
s’impose en effet comme le meilleur garde-fou contre un éventuel "retour du
bâton": "La communauté catholique khmère doit se réorganiser sans trop
s’appuyer sur l’aide extérieure", précise le Pères Destombes. "La priorité
consiste à recréer des structures susceptibles de faire renaître la solidarité, de faire redécouvrir le message de l’évangile grâce à de petits comités ou des réunions de quartier..."
Renouveau religieux
Dès cinq heures du matin pourtant, ils sont plus d’une vingtaine de
catholiques à ranger tranquillement leurs vélos et leurs mobylettes sur le
perron du domicile du Père Emile au No 29 de la rue 228. La prière
quotidienne qui s’ensuit offre un spectacle d’une rare émotion: une heure
de chants et de louanges en langue khmère, tandis que la ville s’éveille,
agitée par le va-et-vient des cyclos-pousse et les pleurs des gamins
réveillés en sursaut sur le bord de la rue. Une heure de recueillement, où
tous, assis en tailleur à même le sol sur quelques nattes de paille, prient
devant une petite croix de bronze dorée qui en dit long sur leurs
souffrances passées: la croix épiscopale de Mgr Salas, ancien évêque de
Phnom Penh mort d’épuisement en 1976.
Responsable de l’antenne locale de "Caritas internationalis", le Père
Destombes déploie, dans la discrétion, une énergie de tous les instants.
Seul prêtre étranger à Phnom Penh capable de parler couramment la langue
kmère, il est, sans qu’il l’avoue, le pivot de la renaissance de la communauté chrétienne. Chez lui, fidèles, catéchumènes et amis défilent en
permanence. Largement minoritaires, les catholiques cambodgiens de la capitale - 300 personnes environ - réapprennent tout simplement à vivre et à
travailler ensemble. Déjà des comités sont à l’oeuvre pour assister les
plus pauvres et chacun se voit confier dans la mesure du possible une vraie
responsabilité.
Les autorités, elles, regardent ce renouveau religieux d’un oeil ni inquiet ni satisfait. Bénéfique politiquement: il contribue à donner du régime en place - isolé sur le plan diplomatique et reconnu depuis 1975 seulement par les pays de l’ex-bloc socialiste - une idée de tolérance; mais le
désigne en même temps comme dérageant dans la mesure où il contient en germe des embryons de contestation inévitale. Des émissaires de la police ou
du "Front de solidarité" (mouvement de masse contrôlé par le Parti communiste) viennent assister aux offices et noter le sermon. Certains convoquent
par la suite les fidèles pour les interroger. Histoire de confronter leur
amour de Dieu et leur "fidélité inébranlable" à la révolution.
Se persuader que les temps ont définitivement changé
La liberté religieuse retrouvée s’inscrit donc dans une logique de
réforme généralisée face à laquelle le pouvoir, menacé de faillite par le
retrait de l’aide soviétique, se retrouve acculé. Les catholiques en
profitent donc, tout en prenant soin de rester discret: chaque dimanche ou
presque, au premier étage du bâtiment borgne qui leur sert d’église, les
jeunes mariés se bousculent. On ne s’est jamais autant uni à Phnom Penh.
Les baptêmes suivent, et les parents se persuadent que les temps ont
définitivement changé.
La guerre toutefois reste aux portes du pays. Encore loin de Phnom Penh,
certes, mais omniprésente dans les provinces frontalières qui bordent la
Thaïlande, d’où opèrent les différents groupes de la résistance dominés par
les sinistres Khmères Rouges armés par la Chine. Pas question, pour l’Eglise du Cambodge renaissante, d’ignorer la réalité: "Nous profitons de notre
liberté restituée en gardant les yeux bien ouverts", commente un assistant
du Père Destombes. Pour lui, les catholiques cambodgiens doivent rester vigilants face à la corruption généralisée, aux rafles persistantes de jeunes
gens dans les quartiers populaires, aux arrestations arbitraires. Nous voulons à tout prix éviter de nous recroqueviller sur nous-mêmes".
Ancien évêque de Phnom Penh et directeur du Bureau pour l’apostolat par
mi les Cambodgiens (BPAC), Mgr Yves Ramousse s’apprête à retourner dans la
capitale du pays. Son objectif: remettre en selle une véritable Eglise cambodgienne fondée sur les catholiques khmères, respectueuse de leurs traditions et ouverte sur les autres religions, notamment le bouddhimse, partagé
par 95% de la population. L’Eglise cambodgienne a la chance de profiter
d’une ferveur extraordinaire de ses fidèles: "Nous devons les écouter en
priorité", fait-il remarquer.
Partagés entre l’enthousiasme et l’incertitude
Se mettre à leur service: telle est l’intention du Père Destombes et de
ses collègues qui gèrent par ailleurs d’importants projets d’aide humanitaire dans le domaine de la santé et de l’assistance sociale. Des cours
sont oganisés pour les catéchumènes, des lectures bibliques fonctionnent
désormais. Emile Destombes tentent par ailleurs de se rendre en province
pour renouer les contacts avec les chrétiens. Une église a même été rendue
sous son impulsion aux chrétiens d’une localité proche de la frontière
thaïlandaise. Et plusieurs communautés "éloignées" ont obtenu l’autorisation officielle de se réunir régulièrement.
Ainsi vivent les catholiques cambodgiens. Partagés entre l’enthousiasme
et l’incertitude du lendemain. Chaque dimanche, assis à même les nattes posées sur le sol, les catholiques de Phnom Penh viennent assister nombreux à
la messe. Soigneusement, les filles épinglent dans leurs longs cheveux
noirs des fleurs de papier aux couleurs vives: corolles jaunes, roses ou
bleues... Les femmes ont revêtu leur plus beau "sarong", la jupe traditionelle en soie, et les hommes arborent fièrement de beaux souliers vernis.
Havre de paix, de prière et d’espoir, l’église et ses alentours donnent le
spectacle d’un Cambodge serein, libéré de ses querelles intestines. Chaque
dimanche à Phnom Penh, la guerre paraît loin... mais personne ne parvient
vraiment à l’oublier. (apic/rw/pr)
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