APIC - Reportage
Jacques Berset, Agence APIC
Presov (APIC) "Otec Biskup!", "Otec Biskup!" - "Père évêque", "Père évêque!" Les mains et les habits couverts de goudron, un ouvrier lâche son
pinceau et se précipite au bas de l’échelle. Son évêque, Mgr Jan Hirka,
vient d’arriver sur le chantier de la nouvelle église de Vranov, à une cinquantaine de kilomètres à l’Est de Presov. Dans cette région de Slovaquie
orientale coincée entre la Pologne, l’Ukraine transcarpathique et la Hongrie, l’Eglise gréco-catholique - "liquidée" par les communistes en 1950 a des projets plein les tiroirs: les églises qu’elle entend rénover ou
construire se comptent par dizaines!
Visiblement émus de rencontrer avec leur pasteur une délégation étrangère - à la présentation de Peter Allemann, responsable en Suisse de l’information de l’Aide à l’Eglise en détresse (AED), il apparaît clairement que
l’oeuvre d’entraide du Père Werenfried est connue aux confins de la Slovaquie et qu’on en attend beaucoup! - les ouvriers montrent fièrement le "bijou" qu’ils sont en train d’édifier de leurs propres mains en bordure des
blocs d’habitation. Et cela gratuitement, après le travail!
Aujourd’hui, l’équipe, dirigée par un maçon qui a déjà connu les chantiers d’Italie et d’Allemagne, est composée d’ouvriers d’usine et d’employés en vacances ou en congé. Leurs économies - certains ont même travaillé
quelque temps à l’étranger pour ramener de précieuses devises - sont passées dans l’achat des matériaux, mais cela ne suffira pas pour couvrir une
facture globale de plusieurs millions de couronnes. L’objet de leur passion: cette belle petite église à la facture moderne, mais intégrant les
éléments essentiels du style byzantin. Ainsi, l’iconostase est prévu, mais
il sera certainement allégé de telle sorte que le célébrant restera visible. L’influence occidentale est passée par là...
Ville de 22’000 habitants, Vranov compte quelque 3’000 gréco-catholiques
et pas d’église dans les nouveaux quartiers. Des habitants, sollicitant la
permission de l’évêque, se sont mis en tête de construire eux-mêmes leur
lieu de culte, avec l’aide de "Pro Ecclesia", un groupe d’architectes de
Presov qui se consacre désormais uniquement à réaliser des bâtiments pour
les Eglises de la région. Avec la liberté religieuse retrouvée, la réhabilitation totale de leur Eglise et la récupération de ses biens attribués,
lors de sa liquidation, à l’Eglise orthodoxe tchécoslovaque, les fidèles
uniates opprimés quatre décennies durant ont le zèle des bâtisseurs de cathédrale.
"Nous allons réévangéliser l’Europe!"
Plus à l’Est encore, à Hummené, une ville de 40’000 habitants, dont
6’700 uniates, nous rencontrons le même enthousiasme - sur le chantier du
Père Michal Rosko. Le religieux rédemptoriste le dit sans détour: il a besoin d’argent, car les factures de l’église qu’il a terminée dans une autre
localité ne sont pas encore toutes payées et la charge des intérêts devient
ruineuse. Des murs un peu moins droits qu’à Vranov, mais le même entrain
chez ces maçons improvisés, dont deux novices rédemptoristes qui étudient à
Cracovie. "Nous allons réévangéliser l’Europe!", lance souriant l’un des
étudiants aux fines lunettes rondes, la truelle à la main...
A Presov, les collaborateurs de l’évêque Hirka ont travaillé toute la
nuit pour installer le bureau dans lequel nous reçoit le chef de l’éparchie
gréco-catholique de Tchéco-Slovaquie. On n’a pas encore eu le temps d’installer une table..., mais bien un petit buste de Jean Paul II sur la bibliothèque. Le complexe du palais épiscopal - restitué par les orthodoxes
et par l’Université technique de l’Etat - est un vaste chantier: les ouvriers s’affairent de partout, il faut préparer les salles de cours pour
les séminaristes qui s’apprêtent à rentrer des vacances. Et l’on ne manque
pas de vocations ici! Les séminaristes qui fréquentent la Faculté de théologie sont actuellement au nombre de 105, en provenance de toute la Fédération, sans compter les 250 professeurs, théologiens laïcs et catéchistes
qui utilisent ces bâtiments.
La prison pour avoir refusé d’intégrer l’orthodoxie
Agé de 69 ans, Mgr Hirka a vécu l’époque douloureuse de la persécution
religieuse. Il tient à nous montrer les portraits de son prédécesseur, mort
en prison en 1960, l’évêque basilien Peter Pavol Gojdic. Nous sommes justement dans sa chambre, et les tableaux qui le représentent n’ont pas encore
été accrochés aux murs fraîchement chaulés. "Un vrai martyr, un saint, qui
a été tellement maltraité et humilié par la police secrète STB... Il a dû
effectuer les travaux les plus durs... il est mort pour la foi et pour sa
fidélité à Rome". Ses restes ont été exhumés et se trouvent maintenant dans
la cathédrale de Mgr Hirka. L’Eglise de Presov espère bien le voir un jour
élevé à l’honneur des autels.
En 1950, sur 300 prêtres uniates, seuls une trentaine acceptèrent sous
la contrainte l’intégration dans l’Eglise orthodoxe, qu’ils quittèrent
d’ailleurs pour la plupart lors du Printemps de Prague en 1968. Après la
liquidation de leur Eglise, ce fut la déportation hors de Slovaquie de tous
les prêtres gréco-catholiques et de leur famille à destination des Sudètes
dépeuplées de leurs populations allemandes. Il ne fallait surtout pas que
ces pasteurs puissent rester en contact avec leurs paroissiens.
Jeune prêtre de 26 ans, le Père Hirka continua son travail dans la clandestinité. Après deux ans et demi d’activités dans les communautés restées
uniates - sur 240 paroisses, plusieurs dizaines refusèrent de recevoir un
prêtre orthodoxe malgré la pression de la STB et beaucoup d’autres ne les
acceptèrent que formellement -, il fut arrêté et passa cinq ans en prison,
dans les camps de travail et les mines de charbon.
Interdits d’enterrement et mariages sans prêtres
Durant la période de clandestinité, les fidèles uniates se rendaient la
nuit prier au pied des croix, au bord des chemins. "Ils fréquentaient aussi
les églises catholiques romaines: même si le rite est différent, ils savaient que la foi est la même". Mais les autorités avaient des arguments de
poids pour intégrer les uniates aux paroisses devenues orthodoxes: les gréco-catholiques ne pouvaient pas être enterrés dans les cimetières catholiques romains; ils devaient donc obligatoirement passer par le prêtre orthodoxe. Mais pour le sacrement de baptême, les fidèles avaient appris à le
faire eux-mêmes, à la maison; il en était de même pour les mariages, célébrés dans les familles, avec deux témoins.
Jusqu’en 1968, il n’y avait quasiment plus de prêtres, ils étaient alors
internés ou déportés dans les pays tchèques avec leur famille. Trois évêques uniates clandestins étaient cependant à l’oeuvre, mais aujourd’hui
l’un d’eux est décédé et les autres ont renoncé volontairement à leurs
fonctions. Ils étaient entourés d’une quinzaine de prêtres exerçant dans le
plus grand secret.
"A part les religieux, comme les rédemptoristes ou les basiliens, qui
doivent rester célibataires, environ la moitié des autres prêtres étaient
mariés...", note Mgr Hirka. Ces derniers ont souvent mieux résisté, car ils
étaient soutenus par leur famille.
Tensions interreligieuses
Aujourd’hui que la situation s’est normalisée, des tensions subsistent
avec les orthodoxes, qui sont au nombre de 34’000 contre près de 200’000
uniates. Les catholiques considèrent que les orthodoxes - qu’ils soient
Slovaques, Ruthènes, voire Ukrainiens - sont "trop orientés vers Moscou et
la Russie; ils sont trop fiers: ils se considèrent comme les héritiers de
Constantinople..." Il y a de grandes différences de mentalités entre les
deux communautés et le mot "oecuménisme" ne signifie ici pas grand chose.
Dans une soixantaine de cas encore, la restitution des lieux de culte et
des presbytères n’a pu se faire à l’amiable et ces litiges ont été portés
devant les tribunaux. "Ce qui est difficile avec les orthodoxes, c’est que
ce n’est pas la hiérarchie qui conduit le peuple, mais le peuple qui conduit la hiérarchie, et le peuple est si fermé!", lance Mgr Hirka. Pour lui,
il est beaucoup plus facile de discuter avec les prêtres et les évêques.
"Mais chez les simples fidèles, l’hostilité contre Rome qui a été instillée
des décennies durant ne peut être extirpée si facilement".
Une belle jeunesse
Jusqu’à maintenant, note le chef des uniates tchéco-slovaques, il ne
s’agissait que de la simple survie matérielle de l’Eglise. Elle veut désormais agir dans d’autres secteurs, comme les médias. Les gréco-catholiques
sont en effet en train de mettre sur pied leur propre maison d’édition à
Michalovce dans le but de produire leurs livres. Mgr Hirka est fier de
l’engagement de ses prêtres et des laïcs au service de l’Eglise: "Il y a de
l’enthousiasme partout, chez les jeunes aussi... Je suis très content de
nos jeunes; dans les villages, ils sont encore intégrés dans de grandes familles et ne sont pas encore déracinés comme en ville".
Mais même dans les villes, où les uniates ne sont pas groupés de façon
compacte, comme à Presov ou à Kosice, les jeunes sont aussi actifs dans de
nombreux groupes. "Les années de souffrances que nous avons vécues portent
maintenant leurs fruits, aussi auprès de la jeunesse, et je suis optimiste
pour l’avenir". Même si l’intrusion soudaine des valeurs occidentales n’augure rien de bon dans cette région d’Europe orientale - sur douze films à
l’affiche d’un cinéma de Presov en cette fin de mois d’août, dix étaient
des films américains... - l’évêque pense que les paroisses dans les villages tiennent encore si bien ensemble qu’elles pourront résister à la destructuration.
Et de souligner que ses prêtres travaillent déjà préventivement pour
faire face à ce danger culturel qui ne provient pas seulement du cinéma,
mais également de la télévision. Quant au vent de libéralisme qui se moque
des frontières, le vieil évêque considère qu’il ne peut être sans limites
et sans normes: "Les normes, ce sont les commandements de Dieu et la doctrine de l’Eglise, et chez nous, ces normes gardent encore toute leur vigueur". (apic/be)
Encadré
Relations avec les catholiques ukrainiens: "attention au nationalisme"
Mgr Jan Hirka, évêque de l’éparchie grecque-catholique de Presov, en Slovaquie orientale, bien que catholique de rite byzantin comme les uniates
d’Ukraine, n’a aucune envie de voir ériger un patriarcat ukrainien catholique à Lviv, en Galicie. "Les évêques gréco-catholiques de Slovaquie, de
Roumanie, de Transcarpathie et de Hongrie considèrent que l’Eglise ukrainienne catholique insiste trop sur son caractère national et qu’elle ne
s’intéresse qu’aux problèmes à l’intérieur de l’Ukraine, mais pas à ceux de
l’ensemble des uniates". Les Ukrainiens aimeraient avoir l’ensemble des
uniates sous l’autorité de ce patriarcat qu’ils souhaitent ardemment, estime le chef de l’Eglise grecque-catholique de Tchéco-Slovaquie. Mais même
les uniates d’Ukraine transcarpathique n’en n’ont aucune envie. "Il s’agit
ici de maintenir l’universalité de l’Eglise", souligne Mgr Hirka, dont les
fidèles sont des Slovaques, des Ruthènes, des Ukrainiens et même des Hongrois et des Tchèques. (apic/be)
(L’oeuvre catholique internationale "Aide à l’Eglise en détresse" (AED),
Cysatstrasse 6, BP 5356, Lucerne, soutient financièrement de nombreux projets d’infrastructures et de formation au service de l’Eglise en Slovaquie,
une Eglise en pleine reconstruction. Dons au CCP 60-17700-3).
Les photos de ce reportage sont disponibles auprès de l’Agence CIRIC, 8,
Chemins des Clochetons, C.P. 50, 1007 Lausanne tél. 021/ 25 28 29 fax. 021/
25 28 35