APIC-REPORTAGE
La liberté est aussi derrière les barreaux (150792)
A bâton rompu avec un aumônier, une aumônière et des détenus
A Bochuz comme à "La Tuillière": plus de présence d’aumôniers!
Fribourg, 16juillet(APIC) Assassins, violeurs, braqueurs, escrocs ou trafiquants de drogue. Hommes ou femmes enfermés pour 2, 5, 10 ans et plus
dans les prisons pour "payer" leur dette envers la société. Durs du milieu,
habitués des barreaux ou novices dans la délinquance, toutes et tous ou
presque vous le diront: la présence d’un aumônier de prison réconforte. Elle est un moment de détente, une rupture avec la routine carcérale, une
voix de l’extérieur... Mais un moment trop court et trop peu vécu. "Nous
aimerions voir les aumôniers plus souvent..." Une dizaine de prisonniers et
prisonnières se sont confiés à l’agence APIC, qui a suivi, l’espace de deux
après-midi, l’aumônier et l’aumônière catholiques du pénitencier de Bochuz
et de la toute nouvelle prison mixte de "La Tuillière", à Lonay, près de
Morges. Les portes se sont entrouvertes sur un monde en attente de liberté.
Sur un ministère aussi, fait de partage et d’écoute.
A dix minutes de la gare de Morges, à quelque 300 mètres du lac Léman
et à peine un peu plus des côteaux de vigne, le bâtiment de briques blanches s’élève, narquois et indifférent au milieux de ces lieux d’évasion.
Même les bruits de la route voisine et les échos des gestes quotidiens et
familiers des hommes au travail à l’extérieur ne l’épargnent pas. Mais les
barreaux bien accrochés aux fenêtres ne trompent pas: rien ne ressemble
plus à une prison qu’une autre prison. Celle de "La Tuillière", inaugurée
les 24 et 25 avril derniers, même moderne et agréablement aérée, ne fait
pas exception.
D’un côté, quelque 27 hommes en attente de jugement (préventive), de
l’autre, une cinqantaine de femmes en préventive, en semi-liberté ou qui
purgent leur peine, commente Soeur Véronique Genoud, 58 ans, l’aumônière
catholique de "La Tuillière" depuis deux mois maintenant. Un travail qu’elle partage à mi-temps avec un autre ministère: celui de l’accompagnement
des personnes angoissées et en fin de vie à l’hôpital de Morges. "J’ai besoin de ces deux ministères qui pourraient s’opposer, mais qui m’apportent
un équilibre égalenent au sein de ma vie de communauté (Soeurs de St-Vincent de Paul) et pour le choix de mes loisirs: la musique pour me détendre,
la marche et le ski pour me ressourcer".
"Je ne trouve pas mon courage sous l’oreiller"
Le jardin potager, les terrains de sport et la cour de la prison sont
déserts en ce jeudi après-midi. Marie-Jo, 46 ans, Françoise, 26 ans Viviane, 28 ans, Dora, 27 ans et Rafaela, 36 ans, toutes deux Colombiennes,
ainsi que Catherine, une jeune africaine, travaillent dans l’un des ateliers de l’établissement, occupées qu’elles sont à plier des prospectus publicitaires pour des produits de beauté sur lesquels elles colleront un
échantillon. 140’000 en tout. "A livrer dans 10 jours" disent d’une seule
voix les détenues qui nous accueillent. Condamnées les unes pour vol ou escrocrie, les autres pour brigandage ou trafic de drogue, elles purgent aujourd’hui des peines s’échelonnant, selon les cas, entre 2 et 10 ans.
"Il n’y a pas assez d’aumôniers dans les prisons, pas suffisamment de
visites... on souhaite plus de présence", déclare péremptoirement Marie-Jo.
"Après huit ans de prison - il lui en reste deux à tirer - j’arrive encore
à donner quelque chose. Je ne trouve pas chaque matin trois kilos de courage sous mon oreiller. Je suis en forme... Quelqu’un d’autre m’aide à le
trouver, tout ce courage". Un avis que partage Françoise, condamnée à cinq
et demi: "Je n’ai jamais parlé de choses spirituelles, de religions, de
croyance ou de Dieu avec l’aumônière que je ne vois pas assez souvent.
C’était déjà le cas avant, à Champ-Dollon".
Soeur Véronique? C’est un grand sourire, témoigne pour sa part Viviane.
"Elle nous raconte ce qui se passe au-dehors, nous gratifie de ses bonnes
histoires, et pas nécessairement religieuses. Avec sa bonne humeur, elle
nous remonte le moral. Il me semble que je me confie plus volontiers à une
aumônière qu’à un aumônier".
Plus à l’aise avec les hommes
Hommes ou femmes, Soeur Véronique les voit sans distinction dans cette
prison mixte de Lonay. Sans distinction de religion aussi. "Même si je me
sens plus à l’aise avec les hommes. Je les trouve plus simples, plus directs. Le contact avec les femmes est moins rapide... elles se confient
moins facilement", estime "cette aumônière pas comme les autres", qui n’hésite pas à "taper le carton" avec les détenus, cette Fribourgeoise native
de Châtel-St-Denis, auteur d’un livre récemment paru sous le titre "Mourir... comment le vivre? - De la mort escamotée au deuil assumé". Une série
de témoignages recueillis tout au long de ses 13 ans passés au chevet des
mourants.
"C’est vrai, nous manquons d’aumôniers de prison, et de temps aussi,
convient-elle. "Et c’est un peu en plaisantant que je me suis proposée il y
a quelques mois auprès de Mgr Bullet pour remplir cette charge". L’envie de
partager son temps de travail entre l’hôpital et la prison, Soeur Véronique
l’avait exprimée il y a 13 ans déjà, après le déclic qu’avait provoqué en
elle une expérience faite à Fribourg sous forme d’échange de lettres avec
un homme qui avait tué sa femme. "Mais le curé de Morges d’alors, aujourd’hui décédé, m’avait dit: ’Je ne travaille pas avec une nonne’".
"Mon impression avant de pénétrer pour la première fois dans une cellule
en tant qu’aumônière? J’avais très peur. Peur parce que je ne connaissais
rien. Peur de ne pas être acceptée par les gardiens et les prisonnières. On
ne t’acceptera jamais avec ton uniforme, pronostiquait-on. Mais je ne me
dis jamais ’qu’est-ce qui va t’arriver en entrant dans une cellule occupée
par un homme’. Pas d’idée préconçue sur la personne que je vais visiter...
Ne pas entrer avec la peur au ventre. Pareil si j’accompagne un mourant. Si
j’ai peur de la mort, je ne peux pas me rendre auprès de quelqu’un qui va
mourir. La peur, ça se communique".
Peurs et craintes sont aujourd’hui dissipées. "J’ai l’impression que le
"costume fait énormément. Pour les détenus (es), c’est une note bleue qui
arrive". Une note bleue que prisonniers et prisonnières voient en moyenne,
en groupe ou individuellement, un fois chaque semaine ou quinze jours. "Je
préfère d’abord en groupe, sauf si on demande à me voir personnellement.
Une cellule, c’est intime. Je n’aimerais pas que l’on vienne chez moi sans
y être invité"
La force du regard
16 heures. Dans les pénitenciers et peut-être plus qu’ailleurs parce
qu’il faut tuer le temps, du moins dans l’atelier où se sont regroupées les
détenues en cet après-midi là, l’heure de la pause existe. Café où thé accompagnent bricelets et biscuits. Une détente pour rompre avec le geste machinal, avec la pensée que chacune laisse courir dans l’accomplissement de
sa tâche. "Je vous envie, lache un brin nostalgique Rafaela, une Colombienne que le trafic de drogue a conduit pour plus de 4 ans derrière les barreaux, et qui vient d’apprendre qu’elle était grand-mère pour la première
fois. Je vous envie de pouvoir rejoindre tantôt la rue, la vie. La liberté
me manque, les miens et mon pays aussi..."
Pas facile, la prison. Encore moins lorsqu’on est étrangère et que la
langue ne nous est pas familière. "C’est un problème pour les aumôniers, en
tout cas, le plus pénible en ce qui me concerne. Bon nombre de Turcs de
Yougoslaves ou de Sud-Américains, par exemple, se retrouvent entre quatre
murs. Partager un problème de fonds avec eux est impossible". Pour Soeur
Véronique, il y a comme une frustration dans ce manque de communication.
"Même si la frustration est encore plus grande pour eux". Reste qu’un geste
et un regard se passent volontiers de paroles pour que s’établisse un partage. "Je crois à la présence, à l’écoute... à la confiance que les détenus
me font, à celle que je leur redonne... ne serait-ce que pour les préparer
à affronter la vie une fois sortie de prison."
Confiance présence et écoute: ces mots résonnent comme autant de réconforts pour Dora, une autre Colombienne, et Catherine, une jeune maman Africaine, elle aussi abusée par le trafic de drogue. "Je suis croyante, mais
en prison, j’avais tendance à oublier Dieu, à me dire que je vis dans le
malheur, dans la tristesse, loin de mes deux enfants". Après chacune des
visites de Soeurs Vérnonique, je retrouve une sorte de paix. Un sentiment
que ressent du reste Paul, 36 ans, en attente de jugement pour un hold-up
commis l’an dernier, et qui vit sa préventive en partageant son temps entre
la lessiverie et la bibliothèque: "L’aumônière à l’art de toujours arriver
au bon moment, d’avoir toujours le mot qu’il faut. Elle apporte beaucoup
par son enthousiasme. Et lorsque je suis démoralisé, ses visites me sont
très préciseuses. La prison m’a permis de fortifier ma foi. Je peux aujourd’hui dire que Dieu est un copain".
Pas de place pour le découragement
Entre les mourants le matin et les détenus l’après-mdi, il n’y a pas de
place pour le découragement. "De la fatigue physique et psychique, oui,
lorsque je rentre le soir et que je me dis parfois: mon Dieu, tous ces problèmes. Et pourquoi pas moi, derrière ces barreaux? Sans doute le Seigneur
m’envoie-t-il au milieu de ces ’fauves’. A quelque part, je me dis: c’est
pas moi, Véronique, qui les approche comme j’approche les mourants. Je ne
suis pas religieuse pour le folklore. Et si je n’avais pas chaque matin la
prière pour m’aider, pour faire le vide, me retrouver, je ne supporterais
pas".
Rien ne ressemble plus à une prison... et surtout pas Bochuz
Rien ne ressemble plus à une prison qu’une autre prison, disions-nous.
Les établissements pénitenciaires de la plaine de l’Orbe, près d’Yverdon,
ne trahissent en rien l’affirmation. Au contraire. Au milieu des champs, le
bâtiment central de la prison de Bochuz impose. Sécurité oblige: murs d’enceinte et barbelés s’élèvent, hauts et inaccessibles. Un gardien mitraillette au poing, un mirador: tout y est pour protéger... contre les envies
de liberté qui pourraient courir dans la tête des détenus. Une immense porte actionnée de l’intérieur de la prison, une seconde, puis d’autres à passer, avant de montrer patte blanche et de s’acquitter de la méfiance des
gardiens en ce début d’après-midi de mardi.
L’abbé Hubert Chatagny, curé de Ste-Croix, divise son temps entre sa paroisse et le pénitencier: 18 heures en moyenne par semaine. "Trop peu pour
les centaines de prisonniers, si l’on considère qu’un aumônier peut passer,
selon les cas, entre 15 et 60 minutes dans une cellule". Avec le pasteur
Jean-François Rebeaud, l’abbé Chatagny partage oecuméniquement la tâche,
sans distinction de religion. Un imam, chaque vendredi, ainsi qu’un rabbin,
à la demande, épaulent les deux aumôniers.
"Il y aurait du travail pour deux fois plus de personnes, ce qui permettrait d’investir plus de temps, de soutenir davantage et d’assurer un certain suivi", confirme le curé de Ste-Croix à propos du manque d’aumôniers.
Car le travail d’un aumônier de s’arrête pas une fois le dos tourné au seuil de la prison. La détention de jeunes est souvent péniblement ressentie
par les parents. "Une situation difficile à gérer". Sans parler des jours
où il s’agit d’entreprendre des contacts dans le sens d’une réconciliation.
"J’ai l’exemple d’un homme qui, tourmenté par le meurtre qu’il a commi, m’a
chargé d’effectuer les démarches auprès de la famille de sa victime. Celleci, pas prête, m’a néanmoins demandé de lui transmettre ses voeux pour
l’avenir. On participe là à ce que j’appelle une sorte de ministère de la
réconciliation pour remettre en contact des parties séparées et blessées
par des drames. Mais il est vrai que nous aimerions faire plus de choses".
Impossible avec 200 détenus.
"Célébrez une messe pour mon copain"
Des cas pénibles, des drames, mais aussi des instants d’intenses joies,
l’abbé Chatagny et le pasteur Rebeaud pourraient en raconter à la pelle.
Des moments où la confiance entre détenus et aumôniers est devenue conplicité, amitié, parce que les rapports ne se basent jamais sur un jugement,
mais sur l’écoute et la parole. Pas forcément celle de l’Eglise. Celle de
l’homme. Simplement. "Un détenu m’avait vu triste. Lui ayant appris le décès de ma mère, le dimanche suivant, après le culte, dans la chapelle de la
prison remplie, il s’adressa à l’assitance: ’la maman de notre pasteur est
morte, je vous demande de prier pour elle’. C’est lui, le détenu, qui
m’avait pris en charge".
"Mon copain est mort d’une overdose... c’est moi qui l’ai initié à la
drogue. S’il-vous-plaît, célébrez une messe pour mon ami". Ce cri, "ce geste de vouloir s’en remettre au Christ", l’abbé Chatagny l’a récemment entendu de la bouche d’un jeune taulard. "Les décès qui surviennent, par le
suicide d’un prisonnier ou dans les familles des détenus sont des moments
pénibles. Car le deuil d’une personne se double généralement d’un sentiment
de culpabilité vis-à-vis d’un père ou d’une mère qu’on a fait souffrir. Et
lorsque l’un des deux meure, la séparation due à la prison est vécue plus
douloureusement encore. Dans ce cas, poursuit l’aumônier, je fais les démarches pour acheter une couronne ou des fleurs. Le détenu à ainsi le sentiment d’être un peu présent à la sépulture. Un essai de demande de pardon,
en quelque sorte".
On peut être un dur du milieu, une victime des circonstances de la vie,
un homme que les drames ont poussé au geste inconsidéré, on n’en reste pas
moins sensible à la solidarité, souvent réelle pour des hommes reclus entre
quatre murs pour des années durant. "Rendez service à un détenu que la religion laisse insensible, à un musulman croyant, vous pouvez être certain
que le dimanche suivant, vous le retrouverez à la messe. Une façon à lui de
remercier. Il m’arrive même de distribuer la communion à des musulmans qui
s’avancent pour la recevoir. Qu’ils se débrouillent avec le Seigneur!"
Mettre l’accent sur la préventive
Manque de présence de l’aumônier! A Bochuz, plus encore qu’à La Tuillière, ce leitmotiv revient dans la bouche des détenus interrogés, même si
ceux-ci, au bénéfice d’une visite chaque 4 ou 6 semaines, conviennent que
la priorité doit être donnée à d’autres détenus, psychiquement et moralement plus diminués qu’eux par l’environnement carcéral. "L’être humain est
généralement infiniment adaptable", relève à ce propos William, 60 ans, Bâlois d’origine, condamné pour escroquerie, à Bochuz depuis deux ans maintenant. "J’ai cherché avec l’aumônier le contact avec Dieu, car ici, nous
avons la chance d’avoir deux personnes qui savent apporter le message de
l’extérieur. En prison, je suis retourné à l’église. Au début, c’était
avant tout pour sortir et changer d’ambiance. En préventive, je détestais
l’aumônier pour son manque total de compréhension de la personne, en particulier des jeunes détenus".
"Le plus difficile est la prison préventive. Et c’est où l’aumônier
devrait porter plus d’attention. Le prêtre pourrait aider plus, apporter
davantage, car une fois condamné, on est déjà habitué à notre situation".
Antonio, avocat de son état et Colombien de naissance, condamné à 8 ans de
prison pour trafic de drogue, sait de quoi il parle à propos de préventive,
lui, le Sud-Américain, qui ne parlait alors pas un mot de français. Difficile à assumer, au début. "On se rend compte qu’il faut changer d’un jour à
l’autre son mode de vie. Les conditions de détention, chacun se les créé
ensuite". Nino, Italien établit depuis 26 ans à Toulouse, condamné à 10 ans
pour hold-up et prise d’otages, abonde dans ce sens, lui qui, déjà, avait
connu la taule en France. L’Italien va plus loin encore: "Il faut favoriser
la communication entre les jeunes détenus et consacrer plus de temps à des
gens qui ont davantage de difficultés à trouver leur rythme en prison, aux
plus malheureux, aux plus moralement atteints. Le peu que les aumôniers de
Bochuz font, il le font avec amour et avec respect de la foi".
De la foi et du courage, l’abbé Chatagny en a. Pour preuve l’anecdote
qu’il a vécue un soir": "J’allais visiter un homme à l’isolement au mitard.
Je frappe, un malabar se lève, pour me dire, après un silence: ’lorsque je
vous ai vu entrer dans ma cellule, je me suis demandé si j’allais vous casser la gueule’. Et qu’avez-vous avez décidé?, lui ai-je rétorqué. ’De ne
pas vous la casser’". "C’est vrai qu’il y a des moments particulièrement
tendus". (apic/pr)