APIC - Perspective
L’heure des remises en cause
Moscou, 13avril(APIC) C’est dans le cadre de la désintégration de l’exURSS que 97 évêques de l’Eglise orthodoxe russe se sont réunis en assemblée
générale début avril au monastère St-Daniel de Moscou. Les évêques, réunis
autour de leur patriarche Alexis II, primat de l’Eglise orthodoxe russe,
ont vécu à l’heure des remises en question, notamment à propos des relations canoniques entre le Patriarcat de Moscou et ses diocèses en Ukraine
et de "certaines questions d’actualité concernant les rapports entre
l’Eglise et la société civile".
Ils ont ainsi décidé la création d’une commission spéciale chargée
d’étudier les relations supposées entre des membres de la hiérarchie et le
KGB et procédé à la canonisation des martyrs russes qui ont souffert pour
la foi au XXe siècle, tombés notamment sous les balles des bolchéviques.
Selon le compte-rendu du Service orthodoxe de presse (SOP) à Paris, l’ordre
du jour de cette réunion de cinq jours était des plus chargés. Dans son
discours d’introduction, le patriarche Alexis II a souligné que l’Eglise
orthodoxe continue d’exercer sa mission dans tous les pays issus de l’exURSS, malgré les difficultés spécifiques que cet éclatement a entraînées
pour l’Eglise dans chacun des nouveaux Etats.
Les évêques d’Ukraine veulent leur indépendance de Moscou
"La situation ainsi créée ne doit en aucune manière porter atteinte à
l’unité de l’Eglise, car les limites territoriales de telle ou telle Eglise
locale n’ont pas à coïncider avec les frontières de tel ou tel Etat", devait-il affirmer. L’essentiel des débats a été consacré à l’examen minutieux de l’ancien exarchat du Patriarcat de Moscou en Ukraine qui, depuis
1990, dispose d’un statut d’autonomie au sein de l’Eglise russe. Les évêques de l’Eglise autonome d’Ukraine se sont prononcés en janvier dernier
pour leur totale indépendance canonique de Moscou. Ils demandent donc leur
totale autocéphalie. Les débats à propos de cette question se sont déroulés
trois jours durant.
Certains intervenants ont mis en cause les pressions exercées sur
l’épiscopat ukrainien par le nouveau gouvernement de Kiev, favorable à une
complète indépendance. Il a aussi été rappelé que beaucoup d’orthodoxes
d’Ukraine refusent toute idée de rupture avec Moscou. Des évêques et
surtout de nombreux clercs et laïcs sont d’ailleurs intervenus ces
dernières semaines pour s’opposer à l’autocéphalie de l’Eglise ukrainienne.
Le métropolite Philarète de Kiev annonce son retrait
Face aux exhortations de l’assemblée épiscopale, le métropolite Philarète de Kiev, qui est depuis 1966 à la tête de l’exarchat du Patriarcat de
Moscou en Ukraine, et depuis 1990 de l’Eglise autonome d’Ukraine, a annoncé
son retrait et la démission de ses fonctions. Le départ de cette personnalité fort contestée, également au sein de l’Eglise, a été accueilli avec
soulagement et satisfaction par tous ceux, y compris dans l’épiscopat, qui
voyaient dans son maintien à la tête des diocèses d’Ukraine un contre-témoignage pour l’orthodoxie locale.
Affirmant sa volonté de tenir compte du choix de la majorité du peuple
croyant, l’assemblée épiscopale a décidé de transmettre la question de
l’autocéphalie de l’Eglise d’Ukraine au prochain Concile de l’Eglise orthodoxe russe. L’assemblée a adressé un message aux orthodoxes d’Ukraine pour
les inviter à débattre ensemble de leur avenir canonique "sans contrainte,
ni extrémisme, ni pression politique", afin d’éviter tout nouveau schisme
qui "conduirait au chaos". "L’ordre canonique légal pour obtenir l’autocéphalie prévoit l’adoption de la décision correspondante par le Concile local en accord avec l’ensemble des autres Eglises orthodoxes locales", réaffirment les évêques russes. L’assemblée a également proposé le dialogue aux
membres de l’Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale du "patriarche"
Mstyslav Skrypnyk - une Eglise bien implantée depuis trois ans en Galicie,
en Ukraine occidentale, mais dont la canonicité n’est reconnue par personne
- qui mène la vie dure à l’Eglise orthodoxe officielle.
Après un appel à l’ensemble des dirigeants des Etats issus de l’ex-URSS
en faveur de la paix, du dialogue et de la coopération, les évêques russes
demandent à toute la société de se mobiliser pour sortir de la crise actuelle, pour promouvoir une véritable justice sociale et pour restaurer les
valeurs morales indispensables à la renaissance des liens de solidarité.
Répondant à de récentes prises de position dans la presse, l’assemblée réaffirme que l’Eglise orthodoxe russe est favorable à la liberté de conscience individuelle, de même qu’elle n’a pas la prétention de redevenir religion d’Etat ni de jouer une rôle sur la scène politique.
"Une odieuse campagne de calomnie contre l’Eglise"
Réagissant à la publication récente dans la presse de documents sur les
liens entre des membres de la hiérarchie du Patriarcat de Moscou et la police secrète soviétique, le KGB, le patriarche Alexis II a affirmé qu’il
s’agit là d’une "odieuse campagne de calomnie contre l’Eglise, visant à
discréditer le clergé", lancée de façon artificielle par des éléments extérieurs à l’Eglise. Ce genre de révélation, sous prétexte de servir au renouveau interne de l’Eglise, ne peut apporter que la dissension et la confusion parmi les croyants, a estimé le patriarche. Il a toutefois reconnu
la nécessité pour les membres de la hiérarchie d’être critiques envers euxmêmes" et de se demander si chacun a accompli son ministère "avec piété et
honnêteté devant Dieu, sa Sainte Eglise et sa propre conscience".
Dans cette optique, l’assemblée a décidé de créer une commission spéciale chargée d’étudier les documents relatifs à l’Eglise saisis dans les archives du KGB. Afin de mettre un terme aux insinuations que certains médias
répandent sur la base de données incomplètes ou présentées de façon tendancieuse, cette commission d’enquête aura pour objectif de faire toute la lumière sur "les ingérences secrètes de l’Etat dans les affaires de l’Eglise
et sur la conduite du clergé et des laïcs face à cette forme de persécution
insidieuse". Dans un message solennel, les membres de l’épiscopat russe invitent l’ensemble du peuple croyant à la conversion des coeurs et font acte
de contrition et de repentir pour leur conduite dans le passé. Les
conclusions de cette commission d’enquête de l’épiscopat seront présentées
dans le courant de l’été prochain.
Canonisation des martyrs russes du XXe siècle, victimes de la persécution
L’assemblée de l’épiscopat a encore décidé de canoniser les martyrs russes qui ont souffert pour la foi au XXe siècle. L’assemblée a entériné les
propositions de la commission synodale dirigée par le métropolite Juvénal
de Kroutitsy, chargée des canonisations. Ces canonisations des martyrs de
l’Eglise russe au XXe siècle concernent notamment les métropolites Vladimir
de Kiev, assassiné en 1918, et Benjamin de Petrograd et ses compagnons, fusillés en 1922, ainsi que la grande-duchesse Elisabeth, assassinée en 1918.
Plusieurs évêques sont aussi intervenus pour que soit ajouté dans le document final un article confiant à la commission synodale le soin "d’examiner
les documents concernant la mort tragique de la famille impériale".
Par ailleurs, à l’occasion du 600e anniversaire de la mort de Saint Serge de Radonège - le célèbre ermite, saint patron de la Russie - que l’on
commémore cette année, l’assemblée épiscopale a canonisé les parents de ce
grand moine russe du XIVe siècle, Cyrille et Marie, qui s’illustrèrent par
leur vie chrétienne exemplaire. (apic/be)