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    apic/Pérou/Fujimorisation

    APIC - Reportage

    Pérou: Le système FMI, pour le meilleur et pour le pire

    Le règne sans partage du président Fujimori: entre le doute et le succès

    Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

    Le système néo-libéral mis en place il y a cinq ans par le président péruvien Alberto Fujimori semble porter ses fruits. Pour une partie de la population du moins. Pour le FMI en tout cas. Les 5’000 à 7’600 % d’inflation

    d’avant ne sont plus qu’un mauvais souvenir. Comme sont aujourd’hui oubliés

    les pains achetés à 10 centavos le matin et à 20 le soir. Jugulée, l’inflation n’atteignait guère que 0,74% pour le mois de juillet dernier. Bon résultat, pour le premier des 60 mois qui mèneront "El Chino" au terme de son

    second mandat consécutif.

    Réélu en avril dernier avec 64,42% des voix, le président Fujimori peut

    sans doute se féliciter d’avoir fait redémarrer un pays à l’agonie politique et économique à la fin du mandat de l’ancien président Alan Garcia, en

    1990. Et malgré la persistance d’une misère peut-être encore plus grande

    qu’auparavant - 54% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté

    et, selon une enquête réalisée par plus de 30’000 professeurs, 48% des enfants péruviens souffrent d’une dénutrition chronique - les électeurs lui

    ont su gré d’avoir réduit l’inflation de 7’650% en 1990 à 14,5% en 1994 elle ne dépassera pas 11% cette année, estiment les experts -, d’avoir construit des écoles et des routes, et d’avoir en grande partie pacifié le

    pays en portant un coup sévère à la guérilla du "Sentier Lumineux" (SL),

    dont le chef, Abimael Guzman, est sous les verrous.

    En jouant à fond la carte du Fonds Monétaire International (FMI), Fujimori a relancé l’économie péruvienne, même si la dette extérieure a vu son

    chiffre passer en 4 ans de 22’5 milliards de dollars à près de 26 milliards

    en 1994. Les investissements étrangers ont connu une croissance de l’ordre

    de 179% durant ces deux dernières années; les réserves internationales nettes se montaient à 6,1 milliards de dollars au 24 juillet 1995, soit une

    augmentation de 52 millions de dollars par rapport aux chiffres enregistrés

    un mois auparavant.

    Quant au processus de privatisation, qui a touché jusqu’à présent 72 entreprises, Fujimori assure qu’il sera achevé d’ici l’an 2000. Les seules

    ventes de trois sociétés, dont la Compagnie des téléphones à l’Espagne, ont

    rapporté plus de 3 milliards de dollars. La vente de Petroperu, en discussion, devant en rapporter bien davantage encore. Entre 1993 et 1994, l’activité économique du pays a enregistré une formidable expansion, du reste

    reflétée par la croissance du produit brut interne: 6,5% en 93 et 13% en

    1994. Le dollar enfin, qui se vendait 4 ou 5 fois plus que son prix officiel sur les marchés noirs en 1990, est coté aujourd’hui entre 2,22 et 2,25

    soles, que ce soit dans la rue ou à la banque.

    Une "dictature en habits civils"

    Miracle péruvien? A quel prix cependant, rétorquent ses adversaires politiques. Son mouvement "Changement 90/Nouvelle majorité" qui compte 67 députés au Congrès, n’est qu’une coalition hétéroclite de représentants de la

    classe moyenne, sans affiliation politique, que seul unit leur fidélité

    sans faille au président Fujimori.

    Certains opposants n’hésitent pas à dénoncer derrière cette opacité du

    pouvoir l’existence d’une "dictature en habits civils", dont Fujimori ne

    serait qu’une façade présentable. Le 5 avril 1992, appuyé par les blindés

    de l’armée, n’avait-il pas organisé un "auto-coup d’Etat" en suspendant la

    Constitution, en fermant le Parlement et en prenant la tête d’un "gouvernement de reconstruction nationale"? En remerciement, le président Fujimori

    n’a pas épargné les cadeaux à l’armée et aux forces de l’ordre. Au nom de

    la "réconciliation nationale", il a décrété en juin dernier une amnistie

    générale en faveur des militaires et des policiers accusés ou condamnés

    pour de nombreux crimes et violations des droits de l’homme depuis 1980.

    Cette mesure a soulevé de nombreuses protestations dans le pays et à

    l’étranger. Quelque 500 militaires et policiers, responsables de morts et

    tortures, ont ainsi été libérés.

    Quant au coût social du réajustement structurel, il est sans doute le

    plus lourd de ces dernières années: 20% de la population active peut se

    targuer d’avoir un emploi à plein temps... et 73% sont sous-employés et ne

    vivent que d’expédients. On se débrouille comme on peut. Avec deux voire

    trois jobs parfois, avec de l’imagination souvent et une efficacité certaine. La stabilité de l’emploi dont pouvait s’enorgueillir les syndicats, qui

    ont du reste pratiquement disparu de la scène politique, a été balayée par

    le Congrès aux ordres du président. Les drames de la misère se vivent désormais au quotidien. Les faits divers n’en finissent pas: "Sans le sous,

    une mère tue ses cinq enfants"; "Père de 10 enfants au chômage: il massacre

    sa famille..."

    Agir d’abord, expliquer ensuite

    "El Chino", le "Chinochet", amalgame-t-on par rapport au Chili des années 70, n’a que faire des critiques. Comme il n’en a cure des sévères mises en garde lancées par la hiérarchie de l’Eglise catholique péruvienne

    après son discours d’investiture - le 28 juillet dernier - dans lequel il

    assure vouloir imposer un contrôle accru de la natalité. Il les repousse en

    vrac, d’un revers de la main. "Le pays voulait un homme ferme et décidé. Je

    suis cet homme-là", affirme-t-il pour expliquer sa victoire électorale d’avril dernier. Fujimori, qui ne cache pas son mépris pour les partis, qu’il

    accuse de tous les maux, gouverne seul, entouré d’un petit groupe de conseillers civils et militaires. "Il ne fait que peu de cas de l’avis de ses

    ministres et moins encore du Parlement", commentent ses adversaires. "D’abord on agit et après on informe", rétorque-t-il. (apic/pr)

    LES SOUBRESAUTS DE LA GUERILLA

    Avec le problème social, la question des droits de l’homme demeure le

    point noir de la "fujimorisation" du Pérou. Les rapports d’"Americas

    Watch", qui dénonce: "la torture est devenue un mécanisme utilisé comme méthode légitime dans les enquêtes policières", et d’Amnesty International,

    demandant notamment un statut de prisonnier politique pour Abimael Guzman,

    le président Fujimori les balaie d’un seul coup. Avec le cynisme qui le caractérise parfois: "Guzman? il en a encore pour 2 à 3 ans de vie maximum,

    avec le régime dans lequel on le maintient". Agé de 60 ans, Guzman voit la

    lumière du jour 30 minutes durant, avant de regagner sa cellule souterraine

    dans la prison de la marine du Callao, à Lima. Sans livre ni journaux, sans

    TV ni radio.

    Pourtant, devait révéler Fujimori le 29 juillet dernier, le gouvernement, par l’intermédiaire d’un agent des services secrets, a des contacts

    périodiques avec l’ex-chef du SL pour tenter une reddition totale des colonnes "sendéristes" encore en action, en particulier dans le Haut Huallaga, en Amazonie, à Ayacucho et à Lima. Les mois de juillet et août ont été

    marqués par différents attentats à la bombe et par de violents affrontements entre guérilleros et militaires qui ont laissé de nombreux morts des

    deux côtés. Bien que durement frappée, la guérilla maoïste du SL n’est pas

    pour autant "totalement liquidée", ainsi que Fujimori l’admet lui-même.

    L’état d’urgence, du reste imposé à l’époque de Alan Garcia déjà, est encore et toujours en vigueur dans certaines provinces et départements (Lima,

    Uccayali, Loreto et Huanuco...).

    Il n’en demeure pas moins que le "nettoyage" du pays promis par "El Chino" a porté ses fruits. Une poignée d’hommes, difficilement chiffrable et

    placée sous les ordres du nouveau chef du SL - "Le Sentier Rouge" -, Oscar

    Ramirez, le "camarade Feliciano", se bat toujours, certes. Feliciano refuse

    en effet de déposer les armes, malgré l’appel lancé de sa cellule par Guzman lui-même, malgré la loi du "repentir" proposée par Fujimori. Une loi

    dite de la "pacification" du pays qui a sans doute largement contribué à la

    relative sécurité dans laquelle vit aujourd’hui le Pérou, et dont ont bénéficié quelque 4’300 sendéristes et près de 700 ex-militants du Mouvement

    révolutionnaire Tupac Amaru, un mouvement aujourd’hui complètement disparu.

    Avec cette nouvelle sécurité, le tourisme a repris en masse le chemin du

    Pérou, ainsi que l’indiquent les milieux concernés. Mais les problèmes

    pourraient être à venir: des sociologues estiment que le surpeuplement de

    certains quartiers du vieux Lima et des alentours pourrait se convertir en

    bombe, à retardement celle-ci, prête à exploser à la tête du gouvernement.

    Les campagnes continuent à se vider. Et le pays, qui s’autosuffisait en

    maïs par exemple, il n’y a pas si longtemps, importe désormais en quantité

    son blé, son sucre et le maïs. (apic/pr)

    CULTIVER LA "COCA" N’EST PLUS RENTABLE

    Les caïds de la drogue tombent, les prix aussi

    Avec la chute des barons de la drogue des cartels de Medellin et de Cali, en Colombie, le prix de la pâte de base de coca fabriquée au Pérou a

    chuté de moitié et même davantage dans certains endroits, confirme un colonel rencontré dans la villa amazonienne de Puccalpa, un des principaux responsables des forces chargées de mener la vie dure aux trafiquants et aux

    "cocaleros" du département amazonien de l’Uccayali. Cela d’autant plus que

    trois grosses têtes du trafic sont tombées récemment au Pérou, dont le

    "principal baron" du pays, Alberto Cachique Rivera, "El Negro".

    Interrogé en juillet par les juges chargés de l’enquête, "El Negro" révélait que son organisation payait jusqu’à 25’000 dollars certains membres

    de l’armée, pour que ceux-ci ferment les yeux chaque fois qu’un avion arrivait puis s’envolait pour la Colombie.

    La guerre aux trafiquants de drogue, au même titre que la lutte contre

    le terrorisme et la nécessité de ramener l’inflation dans des proportions

    humaines, ainsi que la chasse à la corruption, figuraient parmi les principaux objectifs de Fujimori. Même si ce dernier avoue que le trafic de la

    drogue "reste une importante source de revenus pour le pays". En avril dernier encore, le kilo de la pâte de coca valait encore 800 dollars à Tingo

    Maria. Il se négociait à 150 dollars ces jours. Les coups infligés aux

    caïds colombiens, ainsi que la politique menée par la Société nationale de

    coca (ENACO), qui paie aujourd’hui davantage le kilo de feuille de coca que

    le trafiquant lui-même, dans le but de favoriser la culture alternative,

    ont des répercussions certaines sur les producteurs de la feuille de coca,

    au point qu’en produire n’est plus guère rentable actuellement.

    "Jamais cela ne s’est produit auparavant dans le Huallaga, témoigne Vicente Sanchez, un agriculteur, les paysans "cocaleros" cherchent de l’embauche ailleurs. C’est à peine croyable, dans le département d’Ayacucho même, l’activité commerciale est paralysée. L’argent n’arrive plus de Colombie". Selon le représentant du Pérou au programme des Nations Unies en matière de lutte contre la drogue, Heinrich Pichler, dans la principale zone

    "cocalera" péruvienne, le Haut Huallaga, le kilo de feuille de coca s’offre

    à 50 cts de soles, moins de 30 cts suisses, alors que le café se cotise à 4

    soles (un franc) et le cacao à 2,5 soles.

    Si on estime à 113 les pistes d’atterrissage clandestines encore en service en Amazonie péruvienne, des sources gouvernementales calculent à 152

    le nombre de pistes détruites par les forces armées durant ces cinq dernières années. De 1990 à fin juillet 1995, 239 avionnettes ont été interceptées. 187 d’entre-elles étaient immatriculées au Pérou, 33 en Colombie, 17

    aux Etats-Unis et 2 au Brésil. (apic/pr)

    La délinquence depuis le beceau ou presque

    Comme dans la plupart des grandes villes latino-américaines, la délinquence, chez les jeunes, prend des proportions qualifiées de dramatique par

    Jorge Espinosa, assistant social, dont la tâche principale consiste à vivre

    dans la rue, aux côté des jeunes et des enfants surtout. "Dans un pays ou

    le terrorisme fait encore des ravages, n’importe quel jeune peut se procurer n’importe où et facilement une arme", s’insurge-t-il. Et d’expliquer

    que plus de 2’000 jeunes âgés entre 14 et 18 ans ont été arrêtés l’an dernier pour violence et homicide. Parce que "désoeuvrés et sans resources".

    Mais que dire des bandes de "Piranhas", composée de gosses de 7, 8 ou 11

    ans à peine, qui s’attaquent en groupe aux passants dans les barrios populeux de Lima pour les dévaliser. "La misère conduit les gosses à la délinquence depuis le berceau ou presque. Un jour viendra où on assistera au même drame que le Brésil vit aujourd’hui, avec des escadrons de la morts

    chargés de tuer les gosses qui ont fait de la rue leur moyen d’existence.

    Parce qu’abandonnés par leurs parents", commente Jorge, en montrant du

    doigt une agression commise en plein jour par 5 ou 6 gosses, à quelque 200

    mètres. La victime, une femme, a lâché prestement son sac à main. Sous les

    yeux impuissants (?) d’autres passants.

    "Ils iront sa "cacher" dans l’un ou l’autre terrain vague, pour se répartir l’argent, si argent il y a, ou tout autre objet. Ils se shooteront

    ensuite en inhalant un alcool dangereux. Puis s’endormiront... avant de se

    réveiller le ventre vide".

    L’organisation qui emploie Jorge, un organisme protestant péruvien (de

    l’Eglise évangélique), s’est depuis une dizaine d’années maintenant mise au

    service de l’enfant des rues. Comme nombre d’autres institutions péruviennes ou étrangères du reste. "C’est-à-dire avec aussi peu de succès dès lors

    qu’il s’agit d’inviter le gouvernement - les gouvernements latino-américains en général, d’avoir une réelle approche politique d’un phénomène qui

    devient de jour en jour toujours plus difficile à maîtriser", constate, désabusé, l’assistant social. (apic/pr)

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