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    apic/Mgr Ntamwana/ interview

    APIC - interview

    Il faut plus de courage pour se parler que pour brandir une arme (100596)

    Mgr Simon Ntamwana, archevêque de Bujumbura

    Maurice Page, agence APIC

    Fribourg, 10mai(APIC) "Que je meure aujourd’hui ou demain ne me fait ni

    chaud ni froid. Ma mission est de dire aux Burundais la vérité qui peut les

    sauver". Vanité déplacée? Non. Mgr Simon Ntamwana, l’archevêque de

    Bujumbura, sait de quoi il parle.

    Nous en avons eu la preuve au cours de notre interview. On apporte un

    fax à Mgr Ntamwana. Quelques mots manuscrits, laconiques: "Cette nuit attaque du centre de déplacés "Johnson" par les milices, probablement les "sans

    échecs". 9 morts 32 blessés." "C’est à 500 mètres de chez moi" commente sobrement l’archevêque.

    Aujourd’hui la peur est omniprésente au Burundi, Bujumbura a subi un

    vrai nettoyage ethnique, les routes ne sont pas sûres, les paysans des

    collines se terrent chez eux. Toute la population est en mouvement, les uns

    ont fui à l’étranger, les autres se sont regroupés dans des espèces de

    camps autour de lieux publics comme les écoles, les paroisses ou les casernes, les paysans partent la nuit se cacher dans les marais ou dans des cachettes. Cette fuite est de plus polarisée, les Hutus partant d’un côté et

    les Tutsis de l’autre.

    L’économie à dégringolé, il n’y a plus d’échanges. La santé se dégrade

    car la population ne peut même plus se rendre dans les hôpitaux. A Bujumbura le pain, le sel, l’huile, le sucre manquent. Depuis 1994, la ville est

    devenue un ghetto aux mains des milices tutsies des "sans échecs".

    De passage en Suisse, à l’invitation de l’Ecole de la foi à Fribourg,

    Mgr Ntamwana raconte la vie dans le pays, esquisse une analyse et tente de

    proposer des solutions.

    APIC: Vous avez été à plusieurs reprises la cible d’attentats...

    Mgr Simon Ntawana: Avant mon départ mes collaborateurs m’ont dit: "Nous

    sommes contents que tu partes, en Suisse au moins tu ne risques pas de te

    faire tuer". Aujourd’hui je me déplace avec une escorte de deux gendarmes.

    Quiconque parle de justice ou de pardon gêne et devient très vite la cible

    des extrèmistes des deux bords. L’éventualité de ma suppression est tout à

    fait possible des deux côtés. Que je meure aujourd’hui ou demain ne me fait

    ni chaud ni froid. Ma mission est d’essayer de dire aux Burundais la vérité

    qui peut les sauver. L’Eglise demande seulement la participation de tous à

    la gestion politique et au développement économique du pays. Mais dans le

    contexte actuel personne ne veut rien partager.

    APIC: Malgré la violence croissante le Burundi n’intéresse guère la communauté internationale?

    S.N. Le Rwanda et le Burundi n’ont ni pétrole ni minérais et attirent donc

    peu l’attention. Après l’écroulement du bloc de l’Est la géopolitique a

    changé et il n’y a plus d’intérêt stratégique. Nous devons donc nous baser

    sur d’autres motivations comme la liberté, la démocratie, un sytème social

    plus juste.

    APIC: L’opinion n’a-t-elle pas des raisons d’être fatiguée du Burundi?

    S.N. :La situation actuelle ne date pas d’octobre 1993 au moment de l’assassinat du premier président hutu Ndadaye, mais de bien plus longtemps. Et

    les efforts pour la résoudre ont échoué. On remarque qu’il s’agit de la

    réedition d’un comportement ancien. On peut se dire parfois ces gens sont

    habités par une psychose.

    APIC: Le conflit au Burundi est souvent ramené à sa dimension ethnique

    qu’auraient attisée les colonisateurs...

    S.N.: Le point de départ n’est pas un conflit ethnique mais un conflit autour de la gestion du pouvoir politique. Je ne pense pas que l’on puisse

    jeter la pierre aux pouvoirs coloniaux même s’ils auraient davantage dû

    sauvegarder la participation de chacun. Du temps de la royauté, la stratification existait déjà. Mais le pouvoir tutsi avait su s’associer la participation de chefs hutus. Ce sont dans les années 20 et 30 que ces derniers

    ont été marginalisés puis éliminés. La conscience de cette ségrégation ne

    s’est cependant développée que beaucoup plus tard, au moment de l’indépendance.

    APIC: L’Eglise catholique qui regroupe 65% de la population a une responsabilité dans cette situation.

    S.N.: Il ne faut pas faire une lecture de l’histoire anachronique. L’Eglise

    catholique a pris cette société comme elle l’a trouvé, avec les classes sociales qui existaient sous la royauté. Les chefs avaient leur responsabilité, ils n’étaient pas seulement des marionnettes aux mains des Belges.

    L’Eglise n’a été que peu protagoniste de la vie politique. Je n’ai jamais

    vu de traces de cas ou l’Eglise aurait soulevé une partie de la population

    contre une autre. Une des erreurs de l’Eglise est peut-être d’avoir délaissé les élites.

    APIC: A se sentir totalement impuissant devant la violence et l’injustice

    n’est-on tenté par le découragement?

    S. N.: Chacun est fait de chair et de sang, le découragement peut donc

    exister. Mais la mission d’un pasteur et de tout chrétien est de semer

    l’espérance. Je sais que la situation apparaît comme un tunnel, mais je

    crois que la lumière reviendra au moment où les Burundais sauront mettre en

    avant leur capacité à s’accepter mutuellement pour devenir une nation.

    Le mal commis aujourd’hui aura besoin de beaucoup de temps pour être réparé, au moins une génération, mais certainement deux. Il ne faut pas oublier par exemple que les politiciens hutus d’aujourd’hui sont pour beaucoup des rescapés des massacres de 1972.

    APIC: La société burundaise ne semble avoir jamais été capable d’assimiler

    son passé?

    S.N.: Le refoulement est très dangereux. Au Burundi nous avons malheureusement l’art de refouler, l’art de taire. C’est même culturel. L’Eglise ellemême a pris ce pli en disant: ’N’en parlons pas, avec le temps cela passera’. Mais le pardon ne doit pas être confondu avec l’oubli. Inviter à l’oubli et au silence est la voie la plus directe pour faire éclater les rancoeurs.

    Depuis 1988, l’Eglise et la société se sont cependant mises à en parler.

    Cela constitue déjà un premier remède. Maintenant il faut le courage de

    pointer du doigt tous les maux qui ont précipité le Burundi dans ce dérapage. L’Eglise cherche notamment à le faire en fondant des commissions Justice et Paix. Ou encore en développant à partir du Centre pour l’inculturation et le développement (CRID) la réfexion sur la réconciliation d’abord

    entre les prêtres eux-mêmes pour percer cet abcès. Le clergé a été heureux

    de cette initiative.

    APIC: L’armée a été dernièrement impliquée dans plusieurs massacres ayant

    causé des centaines de morts. Quel est son rôle aujourd’hui?

    S.N.: L’armée est aujourd’hui pratiquement exclusivement aux mains des Tutsis. Elle ne peut donc pas être impartiale. Son mono-ethnisme est un des

    grands problèmes à résoudre. L’armée burundaise n’a jamais vraiment pensé

    au peuple comme tel, à la nation entière. Elle a été l’instrument de politiciens qui ont géré le pays en perdant de vue la dimension nationale. Le

    développement s’est fait souvent au profit de quelques groupes. On a connu

    la maladie régionaliste, claniste et népotiste.

    Ce sont les soldats de l’armée qui ont assassiné le président hutu Ndadaye. Aujourd’hui l’armée ne protège pas la population majoritaire, ni même

    l’Etat. Si les organes dirigeants sont protégés, qu’est ce que cela signifie pour la population qui n’est pas en sécurité?

    APIC: La haine ethnique est souvent attisée par les médias?

    S.N.: La semaine dernière une délégation suédoise de "Reporters sans frontières" a constaté que sur tous les journaux burundais, seuls deux: "Ndongozi", bi-mensuel de l’Eglise catholique, et le "Renouveau" édité par le

    gouvernement pouvaient être considérés comme neutres et non-ethniques. La

    radio nationale elle-même n’est pas du tout équilibrée et n’est pas l’apôtre de l’unité. Il y a bien sûr la sinistre "Radio de la démocratie" ’Rutomorangingo’, un émetteur hutu localisé au Zaïre qui sème la haine en englobant des populations entières dans des jugements définitifs. Quand je

    dis quelque chose qui ne leur plaît pas, elle m’attaque, mais d’autres fois

    elle me loue...

    APIC: Beaucoup d’observateurs constatent que l’impunité gangrène le pays...

    S.N.: L’impunité est devenu pour ainsi un deuxième "système judiciaire".

    Cela conduit à la justice sauvage et à la violence. Il faut restructurer le

    système en ouvrant la magistrature à toutes les composantes ethniques. Il

    faut aussi une aide extérieure de magistrats non-burundais pour travailler

    de façon plus neutre et pouvoir aborder les dossiers politiques. Si l’on

    veut déraciner l’impunité, il faut en outre remonter assez loin et punir

    ceux qui ont tué il y a 20 ou 30 ans.

    APIC: Les milices tant hutues que tutsies sont un fléau frappant indistinctement dans les deux camps. Peut-on en venir à bout?

    S.N.: Avant d’arriver à bout des milices, il faut d’abord guérir le mal

    central. Amener les Burundais à se parler, à dialoguer. Les partis politiques, le gouvernement et l’armée. Vouloir parler avec l’un en excluant

    l’autre c’est rentrer dans des schémas inacceptables. Normalement les milices doivent pouvoir être contrôlées par les partis politiques qui les ont

    "mandatés". Cela n’est cependant pas suffisant car les milices sont formés

    essentiellement de jeunes sans travail et souvent même pas scolarisés. Il

    faut donc leur offrir quelque chose, pour les guérir par le travail.

    Nous devons en outre rééduquer notre jeunesse à la paix, aux valeurs de

    la vie, de la justice. Cela se fait notamment à travers les mouvements

    d’Action catholique mais qui ne sont pas encore très structurés.

    APIC: La population en a assez de la guerre. Mais développe-t-elle un

    esprit démocratique?

    S.N.: La population accuse les politiciens "que faites-vous, pourquoi nous

    traitez-vous comme ça?". Mais elle est tenaillée entre la fidélité à l’armée et aux autorités civiles qui sont incapables de la protéger et les milices qui forcent les gens à se mettre de leur côté.

    APIC: Qu’attendez-vous aujourd’hui de l’aide internationale?

    S.N. L’aide internationale devrait se concentrer sur trois axes. D’abord

    amener les Burundais à se parler afin qu’il définissent eux-mêmes leur avenir. La deuxième action est le contrôle des trafics d’armes en Afrique centrale. La vente des armes de façon totalement anarchique rend la situation

    encore plus grave. Enfin nous attendons un soutien pour le développement

    harmonieux du pays. Car le gateau est petit et les parts diminuent de plus

    en plus à cause de la croissance démographique. Le progrès réalisé après

    l’indépendance est resté sélectif. Par exemple des enfants étaient étiquettés à l’école primaire hutus ou tutsis, à l’insu de leur parents.

    Cette ségrégation politique et économique a continué après l’indépendance, mais sans jamais vouloir l’admettre et le dire. C’est pour moi l’horreur qui a rongé la société burundaise. Aujourd’hui on voit le volcan, mais

    dessous il y a le magma.

    A fin 1995, la communauté européenne a décidé de nommer un commissaire

    en Afrique centrale pour coordonner et unifier les déclarations et les décisions touchant la région et de chercher une position commune avec les

    Américains. C’est déjà un premier pas.

    APIC: Que faut-il pour permettre aux Burundais de vivre à nouveau ensemble?

    S.N.: Le Burundi a besoin d’une nouvelle Constitution prévoyant des garanties pour les minorités au niveau de leur participation au pouvoir politique. Au moment de l’indépendance on a pensé que nous étions une société

    comme toutes les autres alors que nous avons des caractéristiques assez

    tranchées. Mais je crois que nous pouvons vivre ensemble.

    Il faut absolument refuser toute solution de type fasciste qui voudrait

    un "hutuland" et un "tutsiland". C’est totalement irréaliste, surtout dans

    un pays grand comme la main. Au Burundi la famille est propriétaire du sol

    sur lequel elle vit. Elle y est donc très attaché. C’est pourquoi la question du retour des réfugiés est primordiale. (apic/mp)

    Mgr Simon Ntamwana a été invité à Fribourg pour patronner les Journées de

    l’Ecole de la Foi qui se tiendront samedi et dimanche 11 et 12 mai à l’Université. L’Ecole de la Foi accueille régulièrement des étudiants burundais

    venus se former pour deux ans. Mgr Ntamwana profitera également de ce passage pour rencontrer des responsables de la Direction de la Coopération qui

    finance divers projets au Burundi.

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