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    apic/Leonardo Boff/Célibat des prêtres/Théologie de la libération

    APIC -Interview

    Rencontre avec le théologien brésilien Leonardo Boff

    L’Eglise ne doit pas avoir peur de l’amour humain (160695)

    Rouvrir le débat sur le célibat des prêtres?

    Bernard Bavaud, agence APIC

    Berne, 16juin(APIC) Questionné sur la démission de l’évêque de Bâle, Mgr

    Vogel, Leonardo Boff considère que l’Eglise catholique ne doit avoir peur

    ni de la sexualité ni de l’amour humain que rencontrent des prêtres et des

    évêques. Partageant aujourd’hui sa vie avec son ancienne secrétaire, le religieux franciscain brésilien a quitté son ordre en 1992 "pour des raisons

    de liberté théologique dans l’Eglise". Agé de 57 ans, le célèbre théologien

    de la libération ne met pas en cause la grande valeur du célibat mais souhaite qu’il y ait d’autres états de vie possibles pour prêtres et évêques.

    L. Boff, dans une interview accordée à l’APIC lors de son passage à Berne cette semaine, s’exprime ainsi librement sur sa vie affective actuelle,

    après avoir vécu "d’une manière non traumatisante" le célibat consacré au

    sein de l’Ordre franciscain. Il rappelle en outre que la théologie de la

    libération - mieux que par le passé - doit aussi prendre en compte la dimension écologique. A côté du cri des pauvres, les chrétiens doivent être

    attentifs au cri de la terre, elle aussi en danger de mort. Boff plaide

    pour une "justice écologique mondiale", dans la ligne de François d’Assise.

    APIC:Mgr Jean-Georges Vogel a démissionné, pour raison de paternité, de sa

    charge d’évêque de Bâle...

    L.B:La démission de l’évêque de Bâle rouvre bien sûr la question du célibat des prêtres dans l’Eglise catholique. Mais elle met d’abord en question

    les structures du pouvoir dans l’Eglise, dans laquelle la loi du célibat

    renforce de fait les mécanismes de centralisation et d’obéissance. L’Eglise

    aura-t-elle le courage d’ouvrir de nouvelles perspectives, du moment que

    tout le monde reconnaît que le célibat ecclésiastique n’est pas un dogme de

    foi, mais est fondé sur des contingences historiques qui peuvent changer?

    Sans bien sûr trahir la substance du projet chrétien.

    APIC:Des catholiques en Suisse recueillent des signatures pour l’abolition

    du célibat des prêtres. Peut-on ainsi faire avancer le débat?

    L.B.:Récolter des signatures pour l’abolition du célibat des prêtres n’a

    pas beaucoup de sens actuellement, car l’Eglise catholique considère toujours le célibat comme une espèce de "sacrement" des clercs. Mais il est

    par contre important de discuter la fonction de l’amour entre un homme et

    une femme, de la paternité, de la maternité dans les structures de l’Eglise. Parce que l’Eglise est parfois machiste, cléricale. Elle a peur des

    femmes et de la sexualité. Et cela doit être discuté, car le statu-quo déshumanise notre Eglise, faisant d’elle une institution antipathique.

    Débattre de ce thème peut changer la manière de voir de l’Eglise. Afin

    qu’elle découvre le côté arbitraire de certaines de ses décisions, - entre

    autres celle sur le célibat - et qu’elle puisse avoir la possibilité religieuse et doctrinale de s’organiser autrement. Permettre que des hommes mariés deviennent prêtres et évêques, permettre aussi à des femmes mariées ou

    célibataires d’animer des communautés chrétiennes, en présidant l’Eucharistie et de recevoir l’ordination sacerdotale. L’amour humain ne doit pas

    être considéré comme un obstacle pour recevoir le sacerdoce du Christ.

    APIC:Vous dites que l’Eglise catholique "nous rend parfois malades"...

    L.B.:L’Eglise qui "nous rend malades", c’est celle qui présente un visage

    clérical, structuré majoritairement par des hommes, un aspect patriarchal

    qui implique le refus du féminin, fermé au dialogue. Il est donc capital

    que nous mettions en lumière l’importance de l’intégration du féminin dans

    l’Eglise. Qu’existent en elle les dimensions de l’homme et de la femme. Le

    féminin a une dimension de profondeur et une sensibilité pour les mystères

    de la vie et des choses. La religion est liée à cette sensibilité. Si

    l’Eglise en a peur, elle risque de se priver de valeurs essentielles pour

    sa vie interne. Mais aussi pour proposer au monde son message. D’ailleurs

    Jésus a démontré une attitude ouverte envers les femmes.

    APIC:L’évêque de Bâle a osé dire publiquement sa vie affective. Et vous,

    Leonardo Boff, que vivez-vous sur ce plan là?

    L.B.:Je voudrais dire d’abord que je respecte profondément les personnes

    qui assument le célibat. C’est un état de vie permettant la vraie solidarité. Mais j’aimerais en même temps que l’Eglise ouvre la possibilité à des

    personnes mariées de devenir prêtres ou évêques. La vie affective, le mariage, est une immense richesse de l’expérience humaine. Je reconnais cependant que j’ai vécu le célibat d’une manière non traumatisante, simple.

    La spiritualité franciscaine m’a aidé à le vivre ainsi. Saint François,

    dans le célibat, a eu une relation belle et profonde avec sainte Claire.

    C’est un exemple qui m’a aidé à bien vivre mon célibat, sans avoir nécessairement peur de la féminité.

    Ce n’est donc pas parce que le célibat m’était insupportable que j’ai

    quitté l’Ordre franciscain, mais pour des raisons de liberté théologique

    dans l’Eglise. Le Vatican a fait les pressions qu’il fallait pour me faire

    taire. Et j’ai dit non.

    Il est vrai que je vis maintenant avec ma secrétaire. Une femme mariée,

    séparée depuis 10 ans, qui a six enfants. Elle a travaillé en faveur des

    droits de l’homme. Une femme très humaine que j’aime. A travers cette relation humaine, j’ai appris beaucoup, même s’il ne faut jamais idéaliser outre mesure un état de vie. Il y a eu aussi un accroissement de ma vie spirituelle et intérieure. Une expérience nouvelle qui vient de Dieu.

    Quand l’Ecriture parle que Dieu est amour, ce n’est pas une fantaisie,

    mais une réalité. En cheminant avec ma femme, dans l’amour, j’y vois une

    grande chance et je fais l’expérience d’une connaissance plus profonde de

    Dieu. Je lui suis reconnaissant pour cette présence dans ma vie: Je travaille aussi avec elle dans la communauté chrétienne de Teresinha à Rio de

    Janeiro. Nous le faisons dans la confiance de l’amour de Dieu pour nous.

    APIC : Comment vivez-vous votre vie de laïc?

    L.B.: Je me sens serein dans ma vie de laïc. Dans un état dans lequel Jésus

    se trouvait. Il est descendant de la tribu de David, où il y eu a des guerriers, des poètes, des amants, et non de la tribu des lévites. Il faut valoriser cet état de laïc, comme chrétien qui suit Jésus. Je me sens heureux

    dans cet état, à tel point que quand une communauté souhaite une célébration, parce qu’il n’y a pas de prêtre, je célèbre. Je bénis des mariages,

    je baptise. Tout le monde accepte que l’on m’invite. Je n’ai aucun préjugé

    contre l’état sacerdotal. Au contraire, j’estime qu’il doit être intégré au

    sacerdoce commun de tous les fidèles.

    APIC:On dit que la théologie de la libération est en crise.

    L.B.:Ce n’est pas la théologie de la libération qui est en crise, c’est

    l’Eglise. Elle ne sait que dire dans la perspective de la mondialisation.

    Elle se touve un peu perdue dans le système occidental. Elle n’arrive pas

    suffisamment à donner une parole forte sur ce qui intéresse le monde aujourd’hui. Il est vrai cependant que la théologie de la libération ne peut

    plus user du discours des années 70 et 80. Les problèmes de 1990 sont autres, en particulier l’exclusion de tant de personnes, au niveau mondial.

    La théologie de la libération doit aussi se confronter avec l’écologie.

    APIC: Le président français Jacques Chirac a décidé de reprendre les essais

    nucléaires dans le Pacifique. Que dire dans une perspective écologique?

    L.B.:La France a toujours été pour nous - du moins pour les Brésiliens de

    ma génération , à cause sans doute de la Révolution française - une référence ouverte, une certaine expression d’universalisme. Et voilà tout à

    coup un président qui se montre d’un provincialisme désuet. Il ne tient aucun compte des changements de mentalité de l’opinion mondiale. Contre qui

    sont dirigées ces armes? Le monde se trouve uni aujourd’hui par le capital

    et par l’économie de marché. Ces armes sont fabriquées au nom de l’arrogance, "de la force de frappe de la France": tragique et ridicule à la fois.

    Cette décision se trouve totalement hors du contexte mondial des forces qui

    luttent pour la paix et le désarmement.

    APIC:La Conférence épiscopale brésilienne vient d’élire à sa tête un prélat conservateur. Est-ce un coup de barre à droite?

    L.B.:Les évêques brésiliens, lors de leur dernière assemblée générale à

    Itaici, ont "donné le chapeau pour conserver la tête". Cette expression populaire brésilienne exprime bien la réalité: le président de la Conférence

    nationale des évêques du Brésil (CNBB), est conservateur, mais onze évêques

    qui intègrent le Conseil pastoral sont tous ouverts, progressistes et quelques-uns d’entre eux se disent ouvertement de la ligne de la théologie de

    la liberation. Je crois que la dynamique objective de l’Eglise est plus

    forte que la décision idéologique d’une institution qui souhaite encadrer

    tout le monde. De toute façon, je travaille dans l’Eglise de la base. Je

    fus durant de nombreuses années, conseiller de la CNBB. Je ne le suis plus,

    mais j’accompagne cette lutte, en participant à des retraites, à des conférences, et des cours dans des diocèses du pays. Je suis invité par des évêques amis, j’accepte volontiers leur invitation pour renforcer cette Eglise

    qui se renouvelle, qui s’incarne dans l’Eglise des pauvres.

    APIC: Quel est exactement votre travail actuel?

    L.B.: Comme tout théologien de la libération, j’ai un pied auprès des pauvres et un autre à l’Université. J’accompagne à Petropolis des groupes qui

    s’occupent des enfants de la rue. D’autre part, j’occupe une chaire de spiritualité et d’éthique à l’Université de Rio. J’essaye d’écrire mes réflexions. Je viens de terminer un livre sur la rencontre de la théologie de la

    libération avec le discours écologique. C’est une tentative d’ouvrir la

    théologie de la libération. Pour qu’elle incorpore dans sa vision le cri de

    la terre. Donner ainsi une base théologique aux chrétiens qui de plus en

    plus s’engagent dans les questions écologiques et pour la sauvegarde de la

    création. (apic/ba)

    Propos recueillis en collaboration avec Gabriele Brodrecht

    w

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