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    APIC - Invité

    Au lendemain de l’"affaire des doctorats honoris causa" de la Faculté de

    théologie de l’Université de Fribourg - une affaire qui a fait des vagues

    jusque dans la presse des Etats-Unis - le P. dominicain Servais Pinckaers,

    doyen de la Faculté, a accepté de présenter à l’agence APIC son point de

    vue sur la liberté du théologien et les relations de la Faculté de théologie de Fribourg avec les instances romaines. (apic/be)

    Libres réflexions d’un théologien sur la Faculté

    de théologie de Fribourg et ses relations avec Rome

    Il y a un temps pour se taire et il y a un temps pour parler, disait l’Ecclésiaste. Je me suis tu, comme Doyen de la Faculté de théologie, pour ne

    pas troubler le "dies" de l’Université par un dissentiment public et parce

    qu’on ne m’avait pas attribué, quelle qu’en soit la raison, un temps de parole. J’estime maintenant devoir parler, comme théologien, parce que l’affaire des doctorats honoris causa, amplifiée et simplifiée par les media, a

    pris du volume et de la gravité. Je ne veux pas manquer non plus à la responsabilité qui me lie à mes étudiants et au peuple chrétien.

    Prenons d’abord un peu d’altitude pour mieux observer "les turbulences".

    La question centrale porte sur liberté du théologien dans l’Eglise. L’occasion en est aujourd’hui parmi nous le refus du "nihil obstat" pour certains

    doctorats honoris causa. Le problème est en soi mineur, mais il prend de

    l’importance quand on met en cause les relations de la Faculté de théologie

    avec les autorités ecclésiales, spécialement romaines, et il pourrait s’aggraver dans le cas de nominations professorales. Envisageons donc la question dans sa substance d’abord, les liens entre une Faculté de théologie

    catholique et les autorités romaines, représentées concrètement par la

    Congrégation pour l’Education catholique, avant d’entrer dans des détails

    et précisions.

    Placé au centre des débats actuels en ma qualité de Doyen et bien informé sur leur déroulement, ayant aussi derrière moi une trentaine d’années

    d’enseignement, je soutiens que le lien de notre Faculté de théologie avec

    Rome, exactement avec la chaire de Pierre, loin d’être un obstacle, comme

    on le prétend, est au contraire et en fin de compte, une condition essentielle pour nous et une garantie de notre liberté théologique. Je résumerai

    le débat dans une formule: nous avons aujourd’hui à choisir entre un universalisme réel, concret, personnalisé, que Rome représente en tant que

    centre vivant de la catholicité, et les particularismes des pays et des

    théologiens qui tentent de s’universaliser. La question dépasse de loin les

    rapports juridiques et le respect des formes.

    S.Paul nous le montre par sa définition de l’Eglise comme le corps du

    Christ: dans le corps, les membres et les organes, si importants soientils, ne peuvent vivre, croître et agir, s’ils ne sont unis à la tête d’où

    leur parvient l’influx vital. Si la main, prise d’une fièvre particulariste, prétend régir le corps, la gauche s’opposera à la droite et elles se

    paralyseront l’une l’autre. Dans l’Eglise, la tête est le Christ; c’est

    aussi Pierre à qui Jésus confia la mission de "paître ses agneaux et ses

    brebis"; avec Paul il libéra l’Eglise du particularisme des observances judaïques qui l’auraient étouffée, en proclamant un Evangile destiné à toutes

    les nations.

    Telle est la Parole universelle que nous avons reçue, théologiens et

    chrétiens, de la bouche de Pierre, de Paul et de leurs successeurs. C’est

    elle qui nous procure une liberté de la pensée et du coeur qui s’ouvre à

    l’universalité de l’Evangile, tout en laissant subsister nos traits propres. Comme disait Mgr Mamie dans sa belle homélie du "dies": "Pour nous,

    théologiens et théologiennes, c’est là, sur les tombes de Pierre et Paul

    que se trouvent les sources de notre liberté, libertés d’hommes et de femmes, libertés de savants, liberté de théologiens, liberté de croyants."

    Plus précisément, beaucoup regardent les interventions romaines comme

    des atteintes à la liberté de recherche ou à la liberté académique, comme

    des contraintes infantilisantes. On ne considère pas assez leur visée positive: la sauvegarde et le progrès de la vie de foi dans l’Eglise, comme

    notre meilleur bien commun, la protection du peuple contre les tentations

    et les pressions étrangères qui menacent notre libre fidélité à un Evangile

    dérangeant pour les puissances de ce monde. Rome n’est pas seulement un

    frein; elle est aussi un moteur, comme dans les encycliques sociales depuis

    Léon XIII.

    Il ne faut pas non plus nous leurrer: l’"émancipation" de notre Faculté

    de théologie à l’égard de Rome nous livrerait, en théologiens isolés désormais, à toutes sortes de pressions qui entraveraient jusqu’à notre liberté

    de penser: pressions de groupes idéologiques et de majorités sans contrôle,

    pression du milieu local et de l’opinion, multipliée par les mass media,

    pression de la mode qui règne dans les idées comme dans les grands magasins, pression éventuelle des autorités trop proches, civiles ou même

    ecclésiastiques, pression enfin de nos individualités rivales et de la masse où elles se coagulent quelquefois. Le lien avec Rome, avec Pierre, est

    ausssi pour nous comme la porte étroite par où nous pouvons échapper à toutes ces emprises et gagner le roc solide qui nous rassemble dans la foi et

    nous rend des forces.

    S.Thomas d’Aquin est un bel exemple de théologien unissant la plus large

    liberté d’esprit à une fidélité sûre envers l’Eglise de Rome. Quand il arrive à Paris, en 1252, les livres d’Aristote commencent justement à être

    autorisés dans l’enseignement universitaire. C’est un clin d’oeil de la

    Providence: Thomas a dû y voir un encouragement de l’Eglise elle-même à

    poursuivre son fructueux dialogue avec le Philosophe. Il en exposera le

    fruit dans la Somme de théologie, dont il écrira la majeure partie comme

    théologien de la Cour papale.

    Quant à la fameuse condamnation du 7 mars 1277, s’il est vrai, suivant

    la critique récente, quelle ne visait pas directement Maître Thomas, néanmoins l’évêque de Paris, Etienne Tempier, avait bel et bien mis en train un

    procès contre lui, à la même époque. Ce furent les autorités romaines qui

    protégèrent la doctrine de Thomas en faisant traîner le procès, porté devant elles, jusqu’après la mort d’Etienne, et en le renvoyant ensuite à la

    Faculté de Paris comme une affaire d’école et non de foi. Aucune censure

    n’en sortira. La liberté de suivre la "petite nouvelle théologie" de Thomas

    d’Aquin, comme diaient ses adversaires, était sauve (cfr. R.Wielockx, Autour du procès de Thomas d’Aquin, dans "Thomas von Aquin", Berlin, 1988). Il

    n’y a pas de quoi tirer de ces événements un argument pour faire de Thomas

    un contestataire et une victime.

    Faut-il rappeler en outre, que l’Université de Paris reçut sa Charte et

    ses "libertés" de Grégoire IX après la grande grève de 1229-1231, où le Pape prit fait et cause pour les étudiants et pour les maîtres contre le pouvoir royal de Blanche de Castille et les brutalités de sa police, contre

    l’évêque de Paris lui-même, Guillaume d’Auvergne (cfr R. Pernoud, Blanche

    de Castille, Paris, 1982, pp.177-183)?

    Mais qu’avons-nous besoin de remonter si loin dans l’histoire? L’Université de Fribourg existerait-elle sans l’appui accordé par Léon XIII à Georges Python malgré l’opposition de Mgr Mermillod, auquel il ne faut

    cependant pas trop reprocher de n’avoir pas été prophète. En tous cas, pour

    ne pas parler de l’apport de Dominicains, nous devons bien reconnaître que

    la dimention internationale de notre Faculté dépend historiquement beaucoup

    de nos relations avec Rome.

    La Faculté de théologie de Fribourg est dans une situation complexe.

    Faisant partie d’une Université d’Etat, elle dépend en même temps de l’autorité ecclésiastique: le Général des Dominicains, comme Grand Chancelier,

    la Conférence des évêques suisses qu’il faut consulter, et la Congrégation

    romaine pour l’Education catholique qui accorde, entre autres, les "nihil

    obstat". La diversité de ces attaches, comme un faisceau de fibres qui nous

    relient au tissu de la société civile et ecclésiale, nous place, de nouveau, devant un choix décisif pour l’avenir; nous devons nous prononcer entre deux attitudes: la concertation ou la contestation.

    Une concertation franche et régulière avec ces différentes autorités est

    une condition première pour pouvoir construire ensemble et collaborer au

    service de notre bien commun. Dans cet esprit, nous pourrions accomplir une

    oeuvre remarquable et fructueuse. Mais il ne faut pas nous cacher les exigences qui en résultent. Nous aurions besoin notamment d’apprendre à mieux

    nous situer à l’égard des autorités. Nous souffrons encore, en milieu catholique, de l’allergie causée, après le Concile, par la réaction contre un

    exercice trop dur de l’autorité, dans l’Eglise comme dans le monde. Savoir

    aborder ceux qui détiennent le pouvoir, d’une âme égale, sans bassesse ni

    défiance à priori, est un signe de maturité et le premier pas vers un dialogue loyal et constructif.

    A ce propos, un minimum de concertation avec les autorités romaines nous

    aurait évité les déboires des dernières années dans l’attribution des doctorats honoris causa. Juridiquement et dans une vue des choses plus générale, la Congrégation avait parfaitement le droit d’avoir une opinion différente de la nôtre sur certains candidats. De toute façon, l’affaire aurait

    dû se traiter, en temps utile, dans la discrétion pour ne pas nuire aux intéressés; ce n’est pas la Congrégation qui l’a rendue publique. Il faut

    aussi observer - ce que peu de gens semblent saisir,- que le refus d’un

    "nihil obstat" n’équivaut pas à un jugement sur une personne, son activité,

    sa pensée, ce qui requérerait un procès en forme. Il signifie l’existence

    d’un empêchement dans tel cas, que ce soit d’ordre doctrinal ou de simple

    opportunité, tenant à la situation d’un pays en un temps déterminé. Un pareil refus peut donc être révisé facilement, comme ce fut le cas autrefois

    pour l’abbé Journet. Par ailleurs, on n’a pas l’habitude d’informer les

    candidats avant la confirmation, afin d’éviter des déceptions.

    Quoiqu’il en soit, il est injuste de faire porter à l’autorité romaine

    la responsabilité de ce qui est advenu. La Faculté doit avoir le courage de

    répondre elle-même des décisions qu’elle a prises, car l’initiative lui appartenait, en l’occurence. Elle aurait pu, surtout lors de la seconde proposition de docteurs h.c., choisir des candidats dont l’acceptation était

    sûre. Eussent-ils été moins intéressants pour la cause? Le Conseil de Faculté pouvait également accepter, dans sa séance du 24 octobre, de conférer

    trois doctorats, qui auraient apporté une contribution positive au "dies"

    du centenaire. N’y avait-il pas quelque injustice à les écarter après les

    avoir élus? Une majorité des présents ne l’a pas voulu; c’est regrettable,

    à mon avis. De toute manière, les responsabilités sont à tout le moins partagées et chaque membre de la Faculté y a eu sa part, sans excepter le

    Doyen.

    Quant aux nouveaux statuts envoyés à Rome, leur approbation par la Faculté et le Sénat de l’Université n’enlève aucunement aux autorités romaines ou civiles le droit d’y proposer des modifications. La liberté des uns

    ne prive pas les autres partenaires de leur liberté propre. A ce propos, il

    ne faut pas confondre l’autonomie de la Faculté, qui est légitime et nécessaire, avec l’indépendance, qui serait mortelle.

    A présent, allons-nous nous engager dans le chemin creux de la

    contestation à l’égard des autorités romaines, comme beaucoup nous y

    poussent, sous couvert de liberté et d’autonomie? Mais que peut-on

    construire, si on regarde a priori les autorités - la contestation de l’une

    rejaillissant inévitablement sur l’autre,- comme un pouvoir adverse, une

    menace, et si l’on prend goût à la fronde? Comment prévenir le danger d’une

    fragmentation, d’un émiettement, finalement d’une cantonalisation de notre

    Faculté?

    Le plus grave, comme me l’a appris l’expérience des années 70, est de

    laisser s’étioler dans la fièvre contestatrice, la semence spirituelle qui

    rend seule la théologie féconde et vivante, cette graine de la Parole de

    Dieu qui se reçoit dans "l’obéissance de la foi et de l’amour". Un remarquable exemple de cette obéissance, intelligente et libre, nous a été donné

    par le Père Lagrange. Ecarté de L’Ecole biblique de Jérusalem, qu’il avait

    fondée, par un ordre venu de Rome, le Père Lagrange revint en France et se

    consacra à la prédication, recommandant notamment l’obéissance filiale due

    à l’Eglise. Il savait de quoi il parlait. Cette disponibilité dans l’épreuve, cette liberté de coeur nourrie d’une compréhension personnelle de

    l’Ecriture, en imitation de l’obéissance du Seigneur, força l’admiration de

    Pie X et fut certainement une cause principale de la fécondité de l’oeuvre

    entreprise. Si la contestation veut s’engager dans cette voie, je suis prêt

    à la suivre sans hésitation.

    La liberté des théologiens est-elle en péril à Fribourg? S’il est permis

    de donner un témoignage personnel, dans ma carrière de théologien déjà assez longue, je ne me suis pas encore senti menacé dans ma liberté de recherche, au sein de l’Eglise, notamment pas à Fribourg. J’ai pourtant émis

    des critiques assez fortes sur les manuels de morale de jadis et soutenu

    des idées qui ont leur nouveauté. Ce sont plutôt les contestataires qui ont

    essayé parfois de me barrer la route et de me faire taire. Aurais-je une

    conception singulière de la liberté? Je me la représente effectivement comme une capacité personnelle de collaborer à l’oeuvre du Seigneur dans ce

    monde, entre autres, par mon travail théologique, inspiré de la foi au

    Christ, en communion avec Pierre et les Apôtres.

    Sur cette base, je ne vois pas qu’on doive craindre d’aborder les autorités, pontificales ou religieuses, même si elles nous déçoivent parfois et

    nous font souffrir par leurs étroitesses ou leurs intrigues. Ces désagréments ne surviennent-ils pas aussi avec des collègues dans une Faculté de

    théologie? N’est-ce pas le signe - heureusement pour nous- que l’Eglise est

    faite avec des hommes et non avec des héros ou des saints immatriculés?

    Dirai-je que j’aime la liberté autant que quiconque? C’est précisément

    pour cela que je la veux ouverte sur l’universalité de l’Eglise et du monde, au-delà des particularismes. Car, moi qui suis né dans la ville de Liège, détruite par Charles le Téméraire, en 1468, à cause de son amour de la

    liberté, que viendrais-je faire à Fribourg, où je me trouve fort bien,

    d’ailleurs, si ce n’était pour le service de l’Eglise universelle?

    S. Pinckaers

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