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    apic/Interview/ Bujo

    APIC - Interview

    Bénezet Bujo, théologien zaïrois (060494)

    "Les Européens confondent théologie avec Révélation"

    Brigitte Muth-Oelschner, agence APIC

    Fribourg, 6avril(APIC) L’abbé Bénézet Bujo, théologien zaïrois, est professeur de théologie morale à l’Université de Fribourg. Il fera le déplacement au Synode pour l’Afrique à Rome non pas en tant que théologien désigné, mais comme observateur. Il fait partie d’un petit groupe de théologiens qui, à l’initiative de diverses organisations ecclésiales, suivront

    les travaux de l’assemblée spéciale du Synode des évêques sur l’Afrique et

    susciteront le dialogue avec les évêques présents, notamment à travers une

    série de colloques et de conférences au Centre de documentation et de recherches (SEDOS).

    APIC: Le Synode des évêques pour l’Afrique est une occasion unique pour les

    évêques de tout le continent de se rencontrer?

    Bénézet Bujo: Le fait que les évêques d’Afrique blanche et noire se rencontrent est une chance qui ne renouvellera probablement pas si vite. Quel en

    sera le profit, telle est maintenant la question. La manière dont le Synode

    a été préparé me donne l’impression que les problèmes qui nous préoccupent

    en Afrique n’ont pas été posés exactement.

    APIC: Parmi les critiques, on remarque souvent que des questions comme la

    culture n’ont pas ou peu été abordées?

    BB: Les enquêtes sur les sujets à discuter ont en fait été envoyées à tous

    les diocèses africains, mais à partir de Rome. Les diocèses ne peuvent pas

    tous répondre à ces questions parce qu’une grande partie des évêques et de

    leurs fidèles ont d’autres soucis, notamment les problèmes politiques et

    économiques. Ils ne sont guère en mesure de s’occuper de questions théoriques. En outre le clergé à répondu à une partie du questionnaire, le peuple

    à une autre. On doit être prudent à propos de l’"instrumentum laboris".

    Personnellement je pense que le questionnaire n’a pas été bien préparé.

    L’auteur de ce travail n’était pas africain. Les Africains ne sont entrés

    pour ainsi dire que par la petite porte.

    APIC: Les évêques africains ont toujours souhaité que le Synode soit vraiment africain. En examinant la liste des participants, jugez-vous que ce

    désir a été respecté?

    BB: J’ai toujours souhaité que parmi les participants il y ait les gens qui

    dans les années 70 ont lancé l’idée d’un concile africain. Voir ces personnes invitées comme experts m’aurait réjoui. Malgré tout, les évêques qui

    prendront part au Synode s’adresseront directement aux théologiens, même si

    ce ne sont pas ceux qui ont lancé cette idée. Il devrait alors en résulter

    quelque chose de positif.

    Je ne comprends pas très bien que la plupart des théologiens appelés

    soient membres de congrégations religieuses. Dans les universités africaines, il y a beaucoup de théologiens qui sont prêtres diocésains. Sur les 19

    experts, il n’y a que 7 prêtres séculiers et aucun théologien laïc. Nous

    tous théologiens construisons une même Eglise, les accents sont cependant

    différents.

    APIC: Peu de théologiens renommés figurent parmi les participants au Synode. Ceux qui y seront, prendront part seulement à titre d’auditeurs et

    non pas d’experts. Les évêques peuvent-ils renoncer aux théologiens?

    BB: Non, je ne le crois pas, finalement les charismes sont variés. Un évêque a un autre charisme que le théologien. Le théologien doit être formé

    dans sa spécialité et pouvoir penser de manière prophétique. J’estime que

    les évêques qui ne viennent pas avec leurs propres théologiens doivent

    avoir le courage de prendre contact avec des théologiens qui se trouvent en

    dehors de l’assemblée synodale elle-même. Sans théologien, on ne peut construire l’Eglise. Sans théologien, les recherches sur l’inculturation sont

    impossibles.

    APIC: Lors de la rencontre des évêques d’Amérique latine à St-Domingue en

    octobre 1992, certains latinos-américains ont estimé n’avoir pas

    suffisament été entendus parce que Rome avait contrôlé la rencontre. Le

    même danger existe-il pour le Synode africain?

    BB: Si cela arrivait, ce serait un échec et on rendrait un mauvais service

    à l’Eglise africaine. Mgr Mosengwo aurait dit que la convocation du Synode

    à Rome est une chance, parce qu’on pourrait parler plus ouvertement.

    J’espère qu’il est bon prophète. On devrait en tout cas prier pour le Synode.

    APIC: On a parfois l’impression que l’Eglise romaine craint tout ce qui

    vient d’Afrique. Vous avez lancé l’idée d’une "Eglise en palabre". Un tel

    concept ne va-t-il pas à l’encontre de l’Eglise hiérarchique? Cette idée

    n’est-elle pas dangereuse pour Rome?

    BB: Non, le modèle palabre est justement celui qui devrait règner entre les

    disciples du Christ, hommes et femmes. Cela ne veut rien dire d’autre que

    parler fraternellement ensemble. Comme les apôtres l’ont fait lors du concile de Jérusalem. A cette époque il s’agissait déjà de savoir si les païens convertis au christianisme devaient accepter la loi juive. Du point de

    vue africain, le modèle palabre serait un enrichissement pour l’Eglise traditionnelle. Ce n’est qu’au cours des siècles que l’Eglise est arrivée à

    une forme de hiérarchie bureaucratique. Ce n’est pas ce que veut l’Evangile.

    APIC: Selon les statistiques, l’Eglise du tiers monde dépassera sous peu en

    nombre l’Eglise européenne. L’Eglise européenne, romaine, va-t-elle devenir

    insignifiante?

    BB: Il n’est pas exclu que les Eglises d’Amérique latine, d’Afrique et

    d’Asie soient dans l’avenir plus importantes que celles d’Europe et d’Amérique du Nord. Pour ce faire on devrait leur permettre de trouver leur propre identité. Les Européens connaissent trop peu les problèmes des non-européens. Les théologiens du Sud ont été forcés d’apprendre la théologie du

    Nord, alors que les théologiens du Nord ne connaisent pas la théologie du

    Sud, à l’exception peut-être de la théologie de la libération. En Europe,

    on croit toujours avoir une solution à tous les problèmes. Je pense que cela vient de ce qu’en Europe certains confondent théologie et révélation.

    APIC: Pouvez-vous citer un exemple?

    BB: Comme théologien moraliste, je peux vous donner l’exemple du droit naturel. Le droit naturel n’est pas l’unique fondement de la morale chrétienne. On peut aussi partir d’une autre base pour développer la morale chrétienne. Aussi longtemps que l’Eglise occidentale n’accepte pas cela, le

    dialogue avec les autres Eglises sera difficile.

    APIC: Voulez-vous dire qu’il y a au sein de l’Eglise une divergence NordSud?

    BB: Oui, c’est cela. Dans le monde économique, on parle de structures de

    péché que les documents officiels émanant du pape ne cessent de dénoncer

    sévèrement. Il serait peut-être opportun de réfléchir si des choses semblables existent au sein de l’Eglise. Ce sont des structures qui n’ont rien à

    faire avec l’Evangile parce qu’elles reposent sur des prescriptions humaines. Se poser sérieusement ces questions ne signifie pas être contre

    l’Eglise.

    APIC: Un petit groupe d’Africains et d’Européens se nommant "Kindugu" ont

    formulé à l’occasion du Synode une confession pour demander pardon aux

    Africains des fautes passées et présentes. Aucun évêque européen ne l’a signée?

    BB: Les peuples d’Europe ne se sentent pas coupables. Contrairement aux

    Africains qui pensent au passé, les Européens ne sentent pas la responsabilité des fautes de leurs ancêtres. La seule exception étant liée à l’holocauste. Le mot "Auschwitz" provoque encore une réaction. Quand il s’agit de

    l’Afrique, les choses changent complètement. La plupart ne se sentent pas

    concernés par l’exploitation, l’esclavage et l’anéantissement de peuples

    entiers.

    Du point de vue africain, je ne peux pas oublier les crimes commis par

    mes ancêtres, car ils retombent aussi sur moi. Je suis obligé d’être solidaire avec mes ancêtres pour être juste envers les descendants de ceux qui

    ont subi des torts de mes ancêtres. C’est seulement ainsi que je peux me

    réconcilier avec les ancêtres offensés. C’est pourquoi une telle reconnaissance est importante pour nous.

    APIC: Cela vaut-il également pour l’Eglise?

    BB: Cela vaut certainement pour l’Eglise missionnaire, pour les fautes

    qu’elle a commises. La génération actuelle des missionnaires aurait le devoir d’examiner ces fautes et de les réparer. (apic/oe)

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