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    APIC - Interview

    Maurice Page, Agence APIC

    Jean-Adalbert Nyeme Tese, théologien zaïrois (230393)

    "L’Afrique ne peut pas toujours accuser la colonisation!"

    Lausanne, 23mars(APIC) L’Afrique ne peut pas toujours accuser la colonisation, elle doit faire son examen de conscience et se prendre en mains.

    Prêtre et théologien zaïrois, Jean-Adalbert Nyeme Tese ne s’apitoye pas sur

    le sort d’un continent qui "patauge", mais il appelle l’Afrique à réagir et

    à se débarrasser de ses dictateurs.

    De passage en Suisse à l’invitation de la campagne oecuménique de Carême

    "vive l’Afrique", l’abbé Nyeme Tese a participé aux travaux de la Conférence Nationale Souveraine du Zaïre (CNS). Doyen de la nouvelle Faculté des

    sciences et techniques du développement à Kinshasa, Nyeme Tese a débattu

    deux ans durant de l’avenir du pays au sein de ce vaste palabre regroupant

    près de 3’000 personnes.

    APIC:La théologie est en prise directe sur la vie et le développement?

    N.T.Etre théologien en Afrique ne peut signifier faire de la théologie

    comme en Europe. La théologie doit servir à libérer le peuple. Les périodes

    de colonisation, en commençant par la traite des Noirs, ont destructuré nos

    sociétés et les ont orientées dans le sens des intérêts de l’Occident.

    Malheureusement, les indépendances africaines ont échoué. Elle ont conservé des économies, des politiques, des cultures tout à fait orientées

    vers les métropoles européennes. Les dictatures, les égoïsmes, les partis

    uniques n’ont pas permis un partage du pouvoir. Aujourd’hui, l’Africain est

    arrivé à un moment de maturité, d’examen de conscience. Il ne peut pas rater le tournant décisif de la démocratisation. Les chrétiens doivent s’engager dans ce processus avec compétence et souci du bien commun.

    APIC:Le développement doit venir de la base?

    N.T.Lors de la colonisation puis de l’indépendance, on a continuellement

    arraché au milieu rural ses capacités et ses initiatives. Je suis en train

    d’écrire un livre sur l’agonie des villages. Il faut trouver des structures

    qui permettent aux villages de participer au développement et de constituer

    une alternative par rapport à l’industrialisation, aux villes etc.

    Les intellectuels doivent avoir beaucoup d’humilité et d’amour pour rentrer dans les villages et cheminer avec eux sans prétentions basées sur des

    diplômes. Il faut aider les gens à sortir d’une économie villageoise orientée sur la subsistance et l’économie locale, pour passer à un système commercial où l’on produit plus et où on se spécialise.

    APIC:Le développement passe aussi par les femmes?

    N.T.80% du travail domestique est assuré par la femme. C’est écrasant: il

    faut réquilibrer les choses. Nos cultures ne sont pas toujours parfaites.

    Le travail de formation et de conscientisation est très important. Si on

    donne un souffle nouveau aux femmes, l’Afrique pourra partir d’un bon pas.

    APIC:La démocratie et la participation sont la clé du développement?

    N.T.On ne peut pas continuer à vivre dans un monde moderne avec une mentalité ancienne qui ne voit que ses intérêts immédiats. Il faut une conversion profonde. Jusqu’à présent le pouvoir économique et politique est ressenti dans les villages comme quelque chose qui leur échappe totalement.

    Autrefois quand il avait des problèmes dans le village, tout le monde se

    sentait impliqué. Aujourd’hui on assiste à une prise de conscience. On ne

    peut pas laisser les problèmes du pays seulement aux politiciens, aux gens

    des villes: ce sont les problèmes de tous.

    Il faut dépasser l’esprit tribal, raisonner en terme national. La déportation des Kasaïens du Shaba, au Sud du pays, par ex., a provoqué la fermeture de toutes les usines, car ils occupaient des postes élevés de techniciens. Renoncer aux réactions épidermiques et voir à plus long terme est

    une nécessité. Le fédéralisme ne signifie pas division, ni sécession, mais

    une façon de gérer en respectant le principe de subsidiarité.

    APIC: Quel a été le rôle de la Conférence Nationale Souveraine - dont vous

    avez été membre - dans cette prise de conscience?

    N.T.La CNS a clôturé ses travaux le 7 décembre 1992. Elle a donné au peuple une conscience nouvelle. Près de 3’000 personnes représentant toutes

    les couches de la population ont participé à ce grand palabre. Nous avons

    d’abord fait "l’autopsie", dénoncé ce qui ne va pas; nous nous sommes dit

    nos quatre vérités. Nous ne pouvons plus toujours accuser la colonisation.

    23 Commissions ont été créées. J’ai présidé moi-même la Commission d’éthique. Les rapports ont permis de définir des priorités dans le domaine politique, de l’éducation, de l’agriculture, de la femme, de l’eau et des forêts, etc. Les valeurs et les principes éthiques ne peuvent être laissés de

    côté. Les échecs de nos indépendances viennent souvent de leur abandon.

    La CNS a laissé trois institutions importantes: le parlement de transition ou Haut Conseil de la République, désigné pour deux ans, et présidé

    par Mgr Monsengwo, le gouvernement d’Etienne Tsishekedi et la présidence

    laissée à Mobutu pour deux ans encore, mais sans possibilité de gouverner.

    Toutes les difficultés actuelles viennent de son refus de respecter la décision de la CNS. S’il était honnête avec lui-même, après plus de de 25 ans

    au pouvoir il devrait pouvoir dire: "Si j’ai eu un rêve pour mon pays, j’ai

    eu le temps de le réaliser". Notre pays riche est maintenant classé parmi

    les plus pauvres du monde. S’il a l’amour de la patrie et le respect de

    lui-même, il devrait se retirer et laisser les strucutres fonctionner.

    Et le jeu de l’armée? La CNS a demandé une réforme totale de l’armée.

    Elle doit recruter dans tout le pays et être une armée du peuple et non pas

    protéger un individu ou un groupe. Elle doit aussi participer activement au

    développement.

    APIC: Comment l’Occident peut-il contribuer au processus de démocatisation?

    N.T.Nous comptons beaucoup sur la solidarité internationale. Le peuple

    sans armes s’est exprimé pour des changements profonds, des structures démocratiques. La CNS a publié des rapports accablants sur les "biens mal acquis" et sur les violations des droits de l’homme, selon des critères objectifs. Mobutu, qui y est clairement disqualifié, veut se maintenir coûte

    que coûte: il a toujours l’armée et l’argent. Les pays d’Europe ne peuventils pas avoir un droit d’intervention humanitaire? On a bloqué les fonds de

    Marcos, et ceux de Mobutu? Pourquoi deux poids, deux mesures? Mobutu a-t-il

    tellement investi en Europe qu’on ne peut rien faire contre lui?

    APIC: Quel est le rôle de l’Eglise dans la phase de transition actuelle?

    N.T.A un moment donné, on ne savait pas si l’Eglise était complice du pouvoir ou non. Aujourd’hui, elle a pris parti de façon claire: elle dénonce

    les injustices et les violations des droits de l’homme et s’engage de façon

    résolue dans le processus de démocratisation. Elle a acquis la confiance du

    peuple. C’est pourquoi on lui demande, en la personne de Mgr Monsengwo,

    d’être un arbitre de la situation.

    L’Eglise doit également être elle-même plus ouverte à une certaine démocratie et à la transparence dans sa gestion. Les documents préparatoires du

    Synode pour l’Afrique insistent pour que l’Eglise soit portée par nos peuples. Pour cela il faudra accepter beaucoup de sacrifices pour vivre non

    pas au-dessus de la population, mais à son niveau. L’Eglise, avec l’aide de

    l’étranger, s’est trop souvent placée à un niveau supérieur, dans ses constructions par exemple.

    APIC: Outre la question de la justice et de la paix, le Synode pour l’Afrique abordera le thème de l’inculturation... Comment se vit-elle au Zaïre?

    N.T. L’inculturation est devenue une nécessité vitale pour l’Eglise zaïroise. Elle se vit de façon spontanée dans la prédication, dans les expressions, les gestes, les symboles. Elle est ressentie comme allant de soi si

    nous voulons être authentiquement chrétiens et africains. Il serait inconcevable de trouver dans nos églises des statues provenant d’Europe...

    L’inculturation se situe aussi à un deuxième niveau, celui de la réflexion des théologiens et des évêques et pasteurs. Ainsi le rite zaïrois de

    la messe est un effort pour rencontrer l’âme africaine. Pour la lecture de

    l’Evangile, par exemple, tout le monde s’assied, car en Afrique c’est une

    attitude de respect quand quelqu’un parle. Le dialogue continuel entre le

    célébrant et l’Assemblée vient du palabre.

    Dans un sens plus large, le christianisme tel qu’il a été enseigné jusqu’à présent n’a pas totalement recouvert certaines aspirations profondes

    de l’âme africaine. En Afrique, la santé et la maladie par ex. ne sont pas

    des choses tout à fait profanes comme c’est le cas en Occident mais ont un

    rapport étroit au sacré. La guérison dépend des médicaments, mais aussi de

    la relation avec les autres. Les sectes l’ont bien compris et en ont fait

    leur terrain privilégié.

    Pourtant théologiquement dans la tradition chrétienne, les sacramentaux

    (signes sacrés, bénédictions, etc. pour obtenir des effets d’ordre

    spirituel, ndr) sont des moyens disponibles. Nous devons les mettre en valeur dans ce milieu où ils sont ressentis comme une nécessité. Si les populations ont des besoins auxquels nous ne répondons pas, cela amène finalement des défections. La question de la sorcellerie ne peut pas être résolue

    de façon superficielle en affirmant "cela n’existe pas". La sorcellerie

    montre que l’homme peut vouloir du mal à autrui, peut avoir un coeur

    "noir". L’exploitation du Sud par le Nord peut se traduire en ces termes.

    Le Nord qui n’a pas un coeur disposé au bien est "sorcier" par rapport au

    Sud. Il faut que l’Africain sente qu’il est compris et que ses problèmes

    sont portés devant le Christ, Fils de Dieu, qui devient libérateur. Chaque

    culture se convertit au Christ. (apic/mp)

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