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    Ordination, dimanche à Fribourg, de Mgr Farine, évêque auxiliaire à Genève

    APIC - Interview

    Un homme simple pour une Eglise qui relève le défi de la modernité

    Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

    Genève, 16octobre (APIC) Eglise, monde, engagement, écoute... Ces mots

    sonnent comme un leitmotiv dans la bouche de Mgr Pierre Farine, évêque auxiliaire à Genève, qui sera ordonné évêque dimanche dans la cathédrale de

    Saint-Nicolas, à Fribourg. Sa vie sacerdotale prendra alors une nouvelle

    tournure, à laquelle l’ancien curé de Bernex était loin de penser il y a

    quelques mois. Avec le langage de la simplicité, Mgr Farine fait le point

    des problèmes qui l’attendent. Notre interview.

    APIC: Mgr Grab avait été accueilli à Genève dans un climat tendu. Qu’en

    est-il aujourd’hui, après votre nomination et à la veille de votre ordination?

    Mgr Farine: Les tensions ont surgi à partir de réactions venues d’une partie du protestantisme, bien typée, qu’on pourrait qualifier de "traditionaliste", voire même d’"intégriste". D’une manière générale, je dirais que

    Mgr Grab a ouvert la voie. Par sa diplomatie, son sens des contacts, il a

    réussi à établir des relations humaines et fraternelles avec les différents

    acteurs de l’Eglise protestante. Il n’y a donc pas eu de conflit ouvert au

    moment de ma nomination. Cela m’étonnerait toutefois que les personnes opposées au moment de l’installation de Mgr Grab aient aujourd’hui désarmé.

    Mais je le répète, ce n’est pas l’ensemble du protestantisme qui est opposé

    à la venue d’un évêque à Genève.

    Je crois que les protestants ont appris à connaître ce qu’est un évêque.

    Sans doute pensaient-ils que l’évêque était une sorte de personnage très

    lointain, très haut. Ils se sont personnellement rendus compte que Mgr Grab

    était un homme qu’on pouvait aborder, rencontrer dans la rue, dans la vie

    de tous les jours, dans le bus ou les magasins. En un mot au milieu des

    gens.

    APIC: Deux dossiers attendent le nouvel évêque auxiliaire. L’affaire du

    "Courrier" et l’état préoccupant des finances... Les ponts sont-ils aujourd’hui coupés avec "Le Courrier"?

    Mgr Farine: Non, il y a toujours des contacts. Il faut dire que le grand

    coup a été la séance du 12 juin, qui a, on peut le dire, tout fiché en

    l’air, même si la chose couvait depuis très très longtemps de part et d’autre. La décision de la Société catholique romaine (SCR), qui n’est pas celle de l’Eglise a été malheureuse (ndr, la subvention de la SCR contre le

    départ du rédacteur en chef, Patrice Mugny), a été malheureuse. J’ai dit

    personnellement que c’était une décision immorale que de désigner une personne: on vous donne l’argent, mais à condition...

    APOC: Vous êtes membre de la Nouvelle association du Courrier (NAC). Vous

    engagerez-vous pour sauver ce journal, même si celui-ci a décidé de voler

    de ses propres ailes?

    Mgr Farine: Oui, tout à fait. "Le Courrier" est un journal représentant une

    famille d’esprit dans le catholicisme. J’aurais préféré voir davantage se

    développer des pages religieuses, au sens très large. Pas uniquement la

    chronique de l’Eglise catholique, mais aussi celle de mouvements religieux.

    J’aurais aimé lire ce qui se passe dans le monde sur le plan religieux, que

    cela soit mieux pris en compte, avec des personnes compétentes. Qu’est-ce

    que le journal a de catholique? Son option pour les pauvres est non seulement catholique mais encore évangélique. Là, le journal est en plein dans

    l’Evangile. S’il garde sa spécificité humaniste et catholique, je ne vois

    pas pourquoi je devrais en renier les bienfaits.

    APIC: Pour en revenir aux finances, l’Eglise catholique à Genève enregistre

    quelque 800’000 francs de déficit en 1995. Va-t-on vers une restructuration

    de ses services?

    Mgr Farine: Les instances financières de l’Eglise ont récemment demandé au

    Conseil pastoral cantonal de déterminer un certain nombre d’options pastorales précises. Et de s’y engager. Actuellement nous sommes une Eglise qui

    fait tout, y compris donner de l’argent un peu partout. Sans doute faudrat-il à l’avenir cibler un certain nombre de priorités.

    APIC: Quel genre de priorités?

    Mgr Farine: L’engagement de l’Eglise dans le monde, l’Eglise et la modernité, pour moi, c’est le problème. Tout le reste en découle... La vie du

    chrétien dans la société, les groupements chrétiens comme la COTMEC ou Caritas, la sensibilisation de l’Eglise par rapport aux plus pauvres, ici et

    dans le monde. S’agissant de restructuration, si vous entendez aussi licenciements, je vous dis qu’il n’y en aura pas. Ce qui est par contre envisagé, c’est de ne plus engager de personnel nouveau.

    Si on n’a pas de moyens financiers, est-ce que l’on périclite obligatoirement? Je vois les Eglises cantonales en Suisse alémanique, Argovie, Zurich... Pour dire vulgairement, elles sont bourrées de fric. Alors je pose

    la question. La pastorale de ces Eglises-là est-elle de combien supérieure

    à la pastorale que nous faisons à Genève, nous qui sommes une Eglise pauvre? J’aimerais bien le savoir.

    APIC: L’argent ne créé ni les idées ni l’engagement...

    Mgr Farine: Tout à fait. Voyez-vous, l’Eglise, c’est le noyau, c’est la vie

    du Christ, les sacrements... Et les sacrements sont gratuits... C’est vrai,

    nous sommes une Eglise matériellement pauvre. D’un côté, je m’en réjouis.

    Nous n’avons au moins pas le problème de savoir comment placer notre argent, notre surplus. Ici, au vicariat épiscopal, à la curie de l’Eglise de

    Genève, dirons-nous, l’administratif tient trois bureaux: l’accueil, le secrétaire général et le fichier catholique. C’est tout. J’ai vu dans certains vicariats épiscopaux des bâtiments entiers remplis de gens. Je ne

    sais pas ce qu’ils y font tous... à part produire du papier... Et moi je

    pose toujours la question: leur pastorale est-elle meilleure que la nôtre?

    Parce que la pastorale, en définitive, c’est transmettre Jésus-Christ. Et

    pas du fric.

    APIC: L’état des finances de l’Eglise n’est-il pas quelque part le reflet

    d’une Eglise qui cesse d’être multitudiniste pour devenir le petit troupeau

    de la Bible... Ne serait-ce pas aussi que l’Eglise, dans une société de

    consommation, n’interpelle plus ou ne trouve plus le langage pour parler

    parler à l’homme moderne?

    Mgr Farine: Je crois effectivement que nous devrions passer par une remise

    en question, si l’on tient compte du langage et des actes symboliques dans

    la société moderne. Regardez ces trente dernières années, depuis Vatican

    II... J’ai quand même l’impression que l’Eglise a toujours un peu une longueur de retard. Pas dans tous les domaines, certes, mais je crois qu’il y

    a énormément d’efforts à faire. Le monde va vite. Il est puissant, avec des

    moyens extraordinaires. Et nous, à côté, on est des petits David, contre

    des Goliath.

    APIC: N’y a-t-il pas décalage de langage entre l’Eglise et la réalité sociale contemporaine. L’Eglise ne risque-t-elle pas de perdre une jeunesse

    que son langage actuel ne semble plus guère atteindre, comme elle avait à

    l’époque en partie perdu le monde ouvrier?

    Mgr Farine: Sur ce dernier point, je vous conteste. L’Eglise a perdu le

    monde ouvrier, dites-vous. Ne serait-ce pas que le monde ouvrier a perdu

    l’Eglise? Quant au décalage, je pense qu’il existait déjà au temps de Jésus. Nous annonçons un Evangile. Or cet Evangile a un certain nombre d’exigences, dont la plus fondamentale qui est "Aimez-vous les uns les autres".

    Dans une société de consommation, une société où chacun court après l’argent, après le loisir pour le loisir, dans une société où globalement il

    n’y a plus de sens et, pour citer Mitterrand, "spirituellement en-dessous

    de zéro", effectivement, il y a décalage. Notre discours sera toujours un

    discours décalé ou dérangeant. L’Eglise, les chrétiens, ceux qui essaient

    de vivre comme tels, seront toujours quelque part en porte-à-faux. Pas à

    cause de la rapidité du monde moderne, mais en raison de leur appartenance

    à l’Evangile.

    APIC: Reste-t-il une place pour l’innovation, pour un évêque, récemment

    nommé qui plus est. Quitte a déranger?

    Mgr Farine: Tout à fait. J’aimerais par exemple créer un rassemblement cantonal de jeunes. Une sorte de grand forum, avec des rencontres, des discussions, de la musique, un engagement, de la prière. Parce que les jeunes

    prient, et plus que l’on croit. La confirmation est un autre moyen de rencontrer les jeunes, surtout qu’à Genève, on confirme à 16, 17 voire 18 ans.

    J’attache beaucoup d’importance au dialogue à ce moment-là. Qu’est-ce que

    l’Eglise peut présenter de nouveau à la veille de l’an 2000 face au risque

    de dérives millénaristes ou aux peurs apocalyptiques? La meilleure façon

    d’opposer un rempart à la peur, c’est de donner une espérance. Ce rassemblement des jeunes s’inscrirait dans ce sens.

    APIC: Le "Courrier" a lancé à Genève la pétition du "Peuple de Dieu". Les

    questions qu’elle pose vous interrogent-elles? Et l’ordination d’hommes mariés, de "viri probati", ou encore de l’accès des femmes à plus de

    responsabilités dans l’Eglise?

    Mgr Farine: J’ignore plusieurs choses au sujet de cette pétition, que je

    n’ai personnellement pas reçue. Une telle interpellation pose la question

    de l’information ou de l’opinion publique à l’intérieur de l’Eglise. Les

    opinions doivent s’échanger dans l’Eglise. Certains réagissent très vertement contre cette pétition... Je leur dis: si c’est là l’expression d’un

    certain nombre de personnes, on ne peut pas en faire fi. Face à la question

    des "viri probati"? Je n’ai rien à répondre. Mais j’ai à faire. J’ai à dire

    à mes frères évêques "voilà, cette question existe. Est-ce que cela tient

    d’un point de vue théologique, d’un point de vue pastoral?"

    S’agissant de l’accès des femmes à plus de responsabilités dans l’Eglise, il y a un point sur lequel j’insiste, j’y ai d’ailleurs fait allusion à

    la Conférence des évêques suisses. J’aimerais qu’il y ait davantage de femmes théologiennes. Pour certaines questions théologiques, les femmes apportent un plus. Un autre regard. Elles ont des choses à nous dire, pas seulement sur la famille, mais aussi sur la violence, la guerre, l’économie...

    Bref, pratiquement sur tous les sujets, y compris sur des questions strictement théologiques ou même mystiques.

    APIC: Votre regard à l’égard des initiatives parfois audacieuses prises à

    Genève en matière d’intercommunion...

    Mgr Farine: La pratique n’est pas courante. On fait les choses comme si il

    n’y avait plus de problème. Je le déplore. Je ne vais ni répandre ni encourager cette pratique.

    APIC: L’Eglise nationale protestante de Genève (ENPG) continue de s’opposer

    fortement à la suppression de l’article d’exception de la Constitution

    suisse concernant l’érection de nouveaux diocèses.

    Mgr Farine: Cet article d’exception est une injustice. Mais je le répète,

    pour moi, le problème numéro un se nomme Eglise, monde. Actuellement, cet

    article n’entrave absolument pas l’action pastorale de l’Eglise et des

    chrétiens à Genève. Il doit certes tomber, mais je ne vais pas engager le

    gros de mes forces pour le supprimer.

    APIC: Une émotion particulière à la veille de votre ordination?

    Mgr Farine: Il y à là une petite angoisse, une émotion et une crispation si

    je me mets à penser à la foule présente. Ensuite, je me dis que ce n’est

    pas la fête à Pierre Farine, mais bien celle du diocèse et des diocésains.

    Une fête qu’on accueille dans la foi, dans la joie, dans le sens de ma devise en fait: "Soyez toujours dans la joie". C’est vrai, une partie de ma

    vie sacerdotale va prendre dimanche une nouvelle dimension. A laquelle je

    ne pensais pas avant... comme curé de "campagne". Oui, ma vieille maman sera présente à Saint-Nicolas, à Fribourg. Je crois que les mamans nous voient toujours petits... Aussi doit-elle avoir plus "peur" que moi. (apic/pr)

    ENCADRE

    L’oecuménisme n’est pas un vain mot à Genève

    Une délégation de l’Eglise nationale protestante (ENPG) sera présente dimanche à Fribourg, par sa présidente, Nicole Fatio, confirme à l’APIC Henriette Maire, porte-parole de l’ENPG. Selon elle, il ne reste plus rien du

    climat tendu, à l’époque de l’installation de Mgr Grab: "Nicole Fatio, n’at-elle pas dit avoir appris avec soulagement la nomination de Mgr Farine.

    Parce que la tradition de l’évêque auxilaire était ainsi maintenue. La présidente de l’ENPG a en outre clairement fait entendre qu’elle espérait

    poursuivre les bonnes relations entretenues avec Mgr Grab, et qu’elle souhaitait continuer voire amplifier les secteurs où il est possible de travailler de façon oecuménique. Beaucoup de choses se font oecuméniquement à

    Genève", insiste H. Maire.

    Dans quel secteur? Un centre de catéchèse oecuménique; Agora, l’aumônerie auprès des requérants d’asile et à l’aéroport; les aumôneries dans les

    hôpitaux, certes distinctes, mais réalisent ensemble un travail global; la

    Commission pour l’oecuménisme, avec le Rassemblement des Eglises et Communautés chrétiennes de Genève (RECG), sans parler d’un groupe de travail,

    avec les autres confessions et religions, pour collaborer avec le Département de l’Instruction publique sur la question de l’enseignement religieux

    à l’école, précise H. Maire.

    L’oecuménisme à Genève, le pratique-t-on autant qu’on en parle? Il est

    bien réel, assure-t-elle encore. "Il se pratique en outre également au niveau paroissial". A Meyrin et aux Avanchets par exemple, il existe un centre paroissial oecuménique. En d’autres termes, deux églises sous un même

    toit, explique Henriette Maire.

    Dire que le son de cloches est différent du côté de l’Eglise évangélique

    libre de Genève relève de l’euphémisme. "Je ne suis pas au courant de cette

    ordination, assure Richard Fosserat président de cette Eglise, minoritaire

    dans la ville du bout du lac. R- Fosserat n’hésite pas à qualifier de particulièrement tiède le climat oecuménique. L’avenir, dit-il, n’est pas dans

    l’oecuménisme, il est dans une unité relationnelle avec les personnes qui

    confessent Jésus Christ. "Le ver est dans la pomme... je ne crois pas à

    l’oecuménisme. Le mouvement oecuménique cherche à rassembler sur une base

    identique minimale. C’est perdu d’avance". (apic/pr)

    ENCADRE

    Cérémonie de dimanche sur grand écran aux Cordeliers

    L’ordination épiscopale de Mgr Pierre Farine, qui aura lieu à 15 heures à

    la cathédrale, sera retransmise également par une projection vidéo sur

    grand écran dans l’église des Cordeliers, toute proche. Les fidèles qui

    n’auront pas trouvé place dans la cathédrale St-Nicolas pourront ainsi

    s’unir à cette célébration dans l’église des Cordeliers, où ils trouveront

    une animation liturgique et les fascicules pour participer à cette ordination épiscopale, communique l’évêché. Les portes de la cathédrale seront

    ouvertes à 14h30. (apic/pr)

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