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    L’Université de Fribourg a 100 ans

    APIC-Interview

    Le recteur Augustin Macheret : "Pour une catholicité ouverte" (060289)

    Fribourg, 6février(APIC) Fondée en 1889, l’Université de Fribourg fêtera

    son centenaire tout au long de l’année académique 1989/1990 par une série

    de manifestations académiques, scientifiques, religieuses, artistiques, populaires et sportives. Université d’Etat, mais aussi Université des catholiques suisses, l’Alma Mater Friburgensis profitera de ce jubilé pour s’interroger sur sa "catholicité". Une "catholicité" que l’Université veut ouverte dans une société pluraliste, comme l’a confié le recteur Augustin Macheret dans la longue interview qu’il a accordée à l’Agence APIC .

    "Toutes les Universités en Suisse sont nées dans un certain contexte.

    L’Université de Fribourg est née au lendemain d’un "Kulturkampf" qui fut

    très éprouvant pour les catholiques de ce pays. Ils ont à cette époque

    éprouvé le besoin de se doter d’une Haute Ecole. Cette Université a trouvé

    place à Fribourg et ainsi se concrétisait un projet fort ancien : toute une

    série de projets d’Universités catholiques avaient déjà été formulés dans

    les siècles précédents. Cela va certainement être mis en lumière par l’histoire de l’Université que nous allons publier - une histoire scientifique

    assez volumineuse et à laquelle des professeurs et collaborateurs de l’Université travaillent depuis cinq ans dans le cadre d’une commission présidée

    par le professeur Roland Ruffieux et coordonnée par M. Francis Python, historien.

    Le catholicisme militant des fondateurs

    Dans une première phase, l’Université de Fribourg fut naturellement marquée d’un catholicisme très affirmé, militant, peut-être enclin à adopter

    des attitudes apologétiques. Il s’agissait au fond de défendre la "citadelle assiégée". Mais assez tôt, cette Université catholique de Fribourg s’est

    affirmée au plan international. Elle a réussi à se faire reconnaître également sur le plan suisse. J’ai le sentiment que, peu à peu, cette conception

    d’Université catholique s’est ouverte, largement ouverte sur la société. Il

    faut aussi ajouter que dans le même temps le contexte politique et culturel

    dans lequel était née cette Université s’est considérablement modifié. On

    reconnaît de part et d’autre le pluralisme des tendances tant sur le plan

    politique que sur le plan spirituel.

    L’Université de Fribourg n’a pu rester en marge du mouvement oecuménique; bien au contraire, elle se devait de jouer un rôle moteur en ce domaine; elle l’a joué et le joue encore. J’ai pour ma part la conviction que

    notre Université n’a pas renié ses origines et qu’elle est restée fidèle à

    sa tradition. Mais ne confondons pas, bien sûr, tradition et traditionalisme!

    La dimension éthique : une longueur d’avance

    La préoccupation spirituelle et en particulier éthique est devenue de

    grande actualité. Par le passé, l’Université de Fribourg a pu susciter des

    sourires ou la critique pour les préoccupa tions qui étaient les siennes,

    comme situer le progrès scientifique dans une vision éthique des choses.

    Or, je constate qu’aujourd’hui, cette dimension éthique est devenue d’une

    actualité aiguë dans de nombreux secteurs de la recherche. Presque toutes

    les Universités aujourd’hui s’en préoccupent et l’on voit naître un peu

    partout des enseignements à contenu éthique, voire des chaires d’éthique

    (économique, sociale, juridique, médicale). La ligne que nous avions à Fribourg depuis des décennies trouve actuellement une sorte de consécration,

    de par le fait que l’on s’aperçoit que le progrès scientifique doit être

    finalisé, défini en fonction de valeurs qui le transcendent. L’histoire

    prend ici une certaine revanche.

    Une Université d’Etat

    L’Université de Fribourg n’est pas une institution dépendant

    organiquement de l’Eglise catholique. Elle est et a toujours été une Université d’Etat. Cela doit être clairement rappelé. Il n’y a d’ailleurs pas

    de contestation là-dessus avec la hiérarchie catholique. Il faut naturellement faire une exception pour notre Faculté de théologie catholique qui

    enseigne au nom d’un magistère. Faculté à part entière au sein de notre

    Université, la Faculté de théologie repose sur un accord qui lie l’Eglise

    et l’Etat de Fribourg; elle est régie à la fois par des lois de l’Etat et

    par des normes ecclésiales, telles que la Constitution apostolique "Sapientia christiana". Dans ce cadre, elle doit bénéficier d’une large autonomie.

    Elle est une institution d’Eglise intégrée à une Université d’Etat pour

    l’enrichissement de tous.

    Il reste que notre Université n’est pas une école confessionnelle. Si

    elle est perçue aujourd’hui encore comme "l’Université des catholiques

    suisses", et je crois qu’elle l’est effectivement, c’est parce que ceux qui

    l’animent et la soutiennent adhèrent à un certain idéal. Notons au passage

    que l’expression "Université des catholiques suisses" peut être discutée à

    certains égards. Pour ma part, je suis porté à rappeler plutôt que notre

    Université d’Etat est de tradition catholique. La catholicité ne se limite

    pas à l’aire helvétique, elle est par définition universelle. Tout comme

    c’est d’ailleurs le cas pour l’Université de Fribourg, qui rassemble

    aujourd’hui des étudiants en provenance de 93 Etats.

    L’Université : un espace de liberté

    D’autre part, le milieu universitaire est par définition un espace de

    liberté. L’Université pour moi doit être une maison ou les idées doivent

    circuler le plus librement possible sans que l’on ait à craindre les obscures représailles de quelque censeur. Nous bénéficions à Fribourg de cette

    liberté. Cela m’amène à vous dire qu’en ce qui concerne l’identité spirituelle de l’Université, il serait totalement faux de la part d’un recteur

    ou d’un organisme universitaire quelconque, de vouloir imposer de façon

    formelle et unilatérale une définition donnée. Sur la question de la catholicité, je remarque qu’à Fribourg, comme à Louvain, Nimègue, Lille ou Georgetown, les sensibilités sont très différentes. Ce pluralisme interne mérite le plus grand respect.

    Les membres de la communauté universitaire doivent être évidemment invités à creuser les questions qui interpellent la conscience. Ils devraient

    se préoccuper de servir les valeurs qui sont à la base de notre civilisation, dans un esprit de grande ouverture. Je rejoins dans une large mesure

    en cela Mgr Amédée Grab, qui exprimait récemment le souhait que l’Université joue un rôle dans l’évangélisation de la culture. J’insiste cependant

    sur le fait qu’une communauté universitaire comme la nôtre est traversée à

    cet égard par de multiples tendances : cela peut aller de l’expression d’un

    certain fondamentalisme jusqu’à l’indifférence et à l’hostilité, en passant

    par mille nuances. Vouloir définir un modèle unique et officiel serait une

    grave erreur, à mon avis. Nous connaîtrions bien vite des polarisations,

    une radicalisation de certains débats qui compromettraient toute "communion".

    Si le recteur se prenait pour un ayatollah !

    L’Université a la responsabilité de donner un certain message, mais elle

    doit prendre garde de ne pas définir ce message de façon étroite et univoque. Parce qu’alors, à coup sûr, elle va blesser les consciences. Les étudiants nous arrivent maintenant à 18-19 ans et nous quittent à 24-25 ans.

    Ce sont des âges pendant lesquels beaucoup sont dans le doute sur le plan

    religieux et sont à la recherche de la vérité.

    Je suis persuadé qu’ils sont plutôt rares les étudiants qui dans cette

    période-là de leur vie ne se posent pas de questions fondamentales sur le

    sens profond des choses, sur la transcendance. Imaginez les dégâts que nous

    pourrions faire dans ce contexte humain-là à vouloir imposer unilatéralement et de façon catégorique un credo déterminé qui aurait la faveur peutêtre d’une minorité de choc - j’admettrai même qu’elle pourrait être prophétique, pour reprendre l’expression de Maritain... N’oublions pas non

    plus que sur les quelque 5600 étudiants, nous avons près de 900 réformés,

    plusieurs centaines de musulmans, d’orthodoxes, de juifs ou de sans-confession et que tous les professeurs ne sont pas catholiques. Si le recteur se

    transformait en ayatollah, cela ferait rapidement des dégâts!

    Un engagement concret et pratique

    Il est facile de se perdre en grandes déclarations rhétoriques sur le

    thème de la catholicité. Avec mes collègues au Rectorat, je préfère voir

    avancer les choses très concrètement. Au fil des dernières années, de

    nombreuses initiatives ont été prises, que nous avons appuyées, ainsi la

    création d’un Centre interdisciplinaire d’Ethique et des Droits de l’Homme,

    qui a déjà organisé plusieurs grands colloques et publié quelques livres. A

    la fin de l’année dernière, le contrat moral du médecin avec son patient

    était à l’ordre du jour. L’éthique médicale et l’éthique économique sont

    l’objet de charges de cours. En Faculté des lettres, un Institut international d’éthique et de philosophie sociale et politique déploit une belle

    activité.

    Autre exemple de cet engagement : nous avons le statut d’observateur au

    sein de la FIUC, la Fédération internationale des Universités catholiques.

    Cette organisation rassemble quelque 400 institutions d’enseignement supérieur de l’Eglise, dont un certain nombre d’Universités prestigieuses

    avec lesquelles nous sommes heureux de collaborer. Je pense à l’Université

    de Louvain-la-Neuve, à Leuven, Lille, Nimègue, Georgetown, à l’Institut

    catholique de Lyon. Nous prenons part aux travaux du groupe de recherche

    dans le domaine de la bioéthique ou aux travaux engagés au sein de la FIUC

    sur le thème de la famille.

    Nous ne manquons pas une occasion de soutenir une publication ayant

    trait à la dimension spirituelle de la vie scientifique, d’organiser une

    conférence, un symposium sur la question. Souvenons-nous de la Journée de

    l’Europe d’il y a trois ans, qui avait pour thème "la dimension spirituelle

    de l’Europe", avec le cardinal Jean-Marie Lustiger comme conférencier. Comme vous le savez, notre Université a également une tradition d’ouverture au

    Tiers-Monde. Nombreuses sont les unités d’enseignement et de recherche qui

    se préoccupent des problèmes économiques, sociaux, culturels et spirituels

    qui se posent dans l’axe Nord-Sud. Je constate également que plusieurs mouvements estudiantins sont animés par un projet chrétien, avec une action

    bien concrète (accueil, entraide, réflexion spirituelle). Il va sans dire

    que la qualité des relations humaines entre les membres de la communauté

    universitaire, l’amitié et la solidarité vécues dans le quotidien devraient

    être aussi l’expression sans faille de la dimension spirituelle dont nous

    parlons si volontiers !

    Les débats au sein de la Faculté de théologie sont vivifiants

    Parfois on blâme sans nuance les débats vifs qui se déroulent au sein de

    notre Faculté de théologie. Je suis de ceux qui défendent cette Faculté,

    car je trouve tout à fait normal qu’elle soit traversée par plusieurs courants. Je serais plutôt inquiet d’apprendre qu’elle soit touchée par la

    grâce d’une confortable unanimité d’orientation. Car cela signifierait

    qu’elle vit en marge des réalités de l’Eglise et de la société de notre

    temps. Je constate aussi que lorsqu’une chaire se libère en Faculté de

    théologie, elle devient souvent un enjeu. C’est normal. Cela prouve tout

    l’intérêt que nos collègues théologiens portent à leur Faculté. Il n’en va

    pas bien différemment dans les autres Facultés. Vrai est-il qu’en

    théologie, le débat se déroule parfois dans l’absolu !

    La question du statut de la Faculté et de la liberté de recherche est

    une question très délicate qui devrait être traitée par les théologiens

    eux-mêmes. Je relève cependant que l’on ne devrait jamais confondre Faculté

    de théologie et grand séminaire. J’ai parfois le sentiment, par les lettres

    que je reçois, de prêtres ou d’autres, que l’on fait cette confusion. J’ose

    espérer pour les Facultés de théologie en général et pour la nôtre en particulier, que la liberté de la recherche est conçue de façon large et je

    crois que c’est le cas.

    Cela me paraît d’autant plus important que nous vivons aujourd’hui dans

    une société largement sécularisée, de plus en plus instruite et cultivée,

    très "médiatisée" et assez portée à reconsidérer toutes choses. Me plaçant

    dans l’optique des Eglises, je me demande : Comment veulent-elles continuer

    à assurer leur présence dans cette société si elles ne disposent pas d’une

    élite intellectuelle qui soit à même d’approfondir le message ecclésial.

    Les Facultés de théologie ne doivent-elles pas être la conscience intellectuelle des Eglises ? Pour l’être vraiment, elles ne sauraient faillir dans

    leur recherche critique de la vérité. Cela dit, on ne saurait nier qu’à cet

    égard, elles présentent une spécificité par rapport aux autres Facultés.

    Un problème de communication avec la hiérachie romaine

    D’après les contacts que j’ai avec certains collègues, recteurs d’Universités catholiques (au sens ecclésial du mot), je perçois, du côté

    universitaire, une certaine crispation, voire une inquiétude croissante

    liées au fait qu’un problème de communication n’est pas résolu au sein de

    l’Eglise. Ce problème existe en particulier avec la hiérarchie romaine. Il

    s’est manifesté, par exemple, à propos de la bioéthique. Nous n’avons pas à

    en souffrir trop ici à Fribourg, car nous n’avons pas la responsabilité de

    grandes cliniques universitaires.

    A la veille de Noël, plusieurs Universités catholiques se faisaient tancer par l’Osservatore Romano. Je ne suis pas en mesure de me prononcer sur

    ce qui se ferait ou ne se ferait pas dans le cadre des activités médicales

    de ces hautes écoles, au demeurant bien disposées sur le plan ecclésial.

    Tout ce que je puis dire, c’est que ces Universités poursuivent une réflexion éthique depuis des années; qu’elles appartiennent à la Fédération internationale des Universités catholiques (FIUC), qui a mis sur pied, il y a

    plus de dix ans déjà, un groupe de travail pluridisciplinaire qui se préoccupe des questions de bioéthique. Il y a dans ce groupe des spécialistes

    éminents. Les a-t-on suffisamment consultés ? L’on souhaite ardemment, côté

    universitaire, que les autorités romaines entretiennent avec les Universités des rapports fondés sur la confiance et l’esprit de communion."

    Propos recueillis par Jacques Berset, Agence APIC

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