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    Le franciscain brésilien Leonardo Boff réoriente sa réflexion théologique

    APIC - Interview

    Pour une "écologie" de la libération

    engagée dans la défense de la vie

    Pas de nouvelles sanctions vaticanes

    Jacques Berset, Agence APIC

    Lucerne (APIC) L’un des théologiens de la libération les plus connus, le

    brésilien Leonardo Boff, réoriente sa réflexion et prône désormais une

    "écologie de la libération", dans la ligne de saint François d’Assise. De

    passage en Suisse à l’invitation de l’Action de Carême, le religieux franciscain a démenti être victime d’une nouvelle sanction disciplinaire de la

    part du Vatican. Il a tout simplement pris une année sabbatique pour rédiger un nouvel ouvrage intitulé "Spiritualité et écologie".

    S’il dit adieu à des concepts dépassés - l’échec patent du socialisme

    réel oblige à des révisions déchirantes - Leonardo Boff n’abandonne pas

    pour autant son option pour les pauvres : il affirme vouloir seulement enrichir et affiner sa théologie de la libération et lutter pour une "justice

    écologique mondiale".

    APIC:Des articles de presse affirment que vous quittez "volontairement"

    le poste de rédacteur en chef de la revue "Vozes" sous la pression du Vatican et que vous n’enseignerez plus pour une durée indéterminée à l’Institut

    théologique franciscain de Petropolis, près de Rio.

    LeonardoBoff:Je prends une année sabbatique prévue depuis longtemps et

    cela n’a rien à voir avec d’éventuelles sanctions de la part de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Je ne suis pas obligé de quitter "Vozes"

    et mon enseignement théologique. En réalité, comme tous les quatre ans, il

    y a une visite canonique, parce que la province franciscaine tiendra son

    chapitre à Sao Paulo à la fin de l’année et renouvellera sa direction.

    Une lettre de Rome

    Le visiteur désigné, un religieux d’origine hollandaise vivant depuis

    longtemps au Brésil, le P. Felix Neefjes, un ami, a reçu une lettre du général de l’Ordre franciscain à Rome, le P. John Vaughn. Derrière, il y a

    certainement une intervention du cardinal Ratzinger. La lettre, que je n’ai

    pas reçue personnellement, demande effectivement que je sois remplacé à la

    revue "Vozes". Tant que je n’ai rien reçu d’officiel, je reste.

    La raison, je suppose, est la publication du numéro de septembre traitant des prêtres mariés (ils sont plus de 3’000 au Brésil). Rome ne l’aurait considéré comme une provocation. La perspective qui s’en dégage est

    que l’Eglise doit admettre deux types de prêtres : les célibataires, comme

    c’est le cas depuis un millénaire, mais également les prêtres mariés.

    J’ai été rédacteur de la "Revista Eclesiastica Brasileira", une revue

    bien plus importante que "Vozes". A l’occasion de mon année de silence forcé, en 1985 (sur ordre de la Congrégation pour la doctrine de la foi),

    j’avais également été renvoyé de ce poste. Depuis deux ans, je suis à "Vozes", une revue culturelle. Ce numéro sur les prêtres mariés n’était pas

    théologique, simplement sociologique : comment ces prêtres se voient euxmêmes et vivent leurs activités pastorales... Il faut savoir que depuis

    1972, je reçois pratiquement chaque année une lettre de Rome pour des articles que j’ai écrits, de telle sorte que je ne m’étonne plus de rien!

    Si je me retire pour une année sabbatique, c’est parce que cela fait 22

    ans que je travaille comme professeur à l’Institut théologique franciscain

    de Petropolis et je n’ai jamais pris de vacances! Je le fais en vue de la

    troisième Conférence mondiale sur l’écologie qui se tiendra à l’initiative

    de l’ONU en juillet 1992 au Brésil. Egalement pour écrire un livre de fond

    sur l’écologie et la spiritualité.

    APIC:Pour en revenir à votre approche théologique actuelle, n’avez-vous

    pas tourné le dos à la théologie de la libération ?

    LeonardoBoff: Ce n’est pas un abandon, mais un affinement et un enrichissement, l’ouverture de fronts nouveaux, dans la mesure où apparaissent

    de nouvelles formes d’oppression : le problème des minorités noires et indiennes, de la femme, des enfants de la rue, assassinés par les escadrons

    de la mort de manière systématique dans les grandes villes. En effet, chaque week-end, à Rio, on retrouve les cadavres de 15 à 20 enfants de 8 à 12

    ans, victimes de groupes clandestins de policiers associés à des commerçants qui veulent résoudre ce problème social par le biais de la violence.

    L’Eglise doit faire face à cette situation en créant des écoles et des

    espaces d’éducation dans la rue, pour alphabétiser les enfants abandonnés,

    leur donner une chance de survie. L’Eglise doit également faire pression

    auprès des pouvoirs publics pour que cela change. Elle le fait en se référant à la théologie de la libération.

    L’instrument d’analyse marxiste considéré comme insuffisant

    C’est vrai que cette théologie se diversifie, car le problème des Noirs

    ne se pose pas seulement en termes socio-économiques, de classes sociales.

    L’oppression prend les formes les plus diverses : il y a une oppression de

    classes, de races, d’ethnies. Il y a les races non acceptées, comme les

    Noirs, des cultures refusées, comme celle des Indiens, que le gouvernement

    cherche par tous les moyens à intégrer à la culture occidentale blanche dominante... Dans ce sens, l’instrument d’analyse marxiste est insuffisant,

    nous l’avons toujours dit. C’est la raison pour laquelle l’emploi que nous

    avons fait du marxisme n’était qu’instrumental, utile pour une population

    plutôt urbanisée, intégrée au monde du travail.

    Mais le Conseil indigéniste missionnaire (CIMI), organisme de la Conférence des évêques du Brésil (CNBB), a toujours travaillé à partir de catégories culturelles. Pour les Noirs, on utilise les catégories du mode de

    production esclavagiste, parce que la mentalité esclavagiste subsiste encore aujourd’hui parmi les grands patrons de Rio ou de Sao Paulo. Ils considèrent toujours cette main-d’oeuvre comme quasiment gratuite!

    APIC:Vous parlez également désormais d’"écologie de la libération"...

    LeonardoBoff:La crise écologique mondiale nous oblige à récupérer d’anciennes catégories chrétiennes et de faire une nouvelle alliance avec le

    monde, dans le sens de plus de respect et de sacramentalité. Je pense travailler, dans la ligne de saint François d’Assise - en quelque sorte un

    précurseur des "écologistes" -, dans le sens du grand rassemblement oecuménique de Bâle et de la dernière assemblée du Conseil oecuménique des Eglises à Canberra.

    J’aimerais apporter à la réflexion écologique la dimension de la théologie de la libération, pour faire voir combien "verte" est cette théologie.

    Montrer comme point de départ que le processus de domination sur les peuples, sur les pauvres, s’étend également au pillage de la nature : c’est la

    même rationalité, ce sont les mêmes mécanismes de domination et d’exploitation. Et les pauvres sentent qu’ils sont frères de la nature, des animaux,

    de la terre...

    Les pauvres sont l’espèce la plus menacée

    Mais pour nous, contrairement à certains courants "environnementalistes"

    occidentaux, l’espèce la plus menacée n’est pas l’ours panda, ce ne sont

    pas les espèces rares d’arbres ou d’oiseaux. Ce sont les pauvres, qui meurent de plus en plus nombreux chaque jour de malnutrition, de manque de

    soins de santé, d’hygiène, de conditions d’habitation minimales et dignes.

    Il faut, de notre point de vue, combiner l’écologie avec la justice sociale, que la personne humaine, fasse alliance avec la nature et ait avec elle

    des rapports de fraternité, et pas seulement des rapports d’agression et

    d’exploitation.

    APIC:Vous insistez désormais plus sur des notions comme le partenariat

    mondial que sur les conflits de classe ou le conflit Nord-Sud !

    LeonardoBoff:Exactement. Les choses ont changé avec l’effrondrement du

    bloc communiste, la glasnost et la perestroïka. Nous devons partir de cette

    nouvelle donne, car la théologie de la libération s’est toujours inspirée

    de la réalité. Je crois qu’aujourd’hui, dans les relations Nord-Sud, nous

    ne devrions pas chercher la confrontation, mais les thèmes communs pour arriver à des perspectives plus globales, mondiales. L’écologie est l’un des

    domaines privilégiés où nous pouvons nous entendre, car nous avons là des

    intérêts communs.

    Il s’agit de la préservation de l’humanité, de la sauvegarde de la création, parce nous sommes tous exposés aux mêmes menaces collectives. Le projet de domination qui exploite les nations et marginalise de grandes masses

    de pauvres est le même mécanisme qui s’applique à la nature. C’est le même

    projet de mort. A l’Est comme à l’Ouest, nous découvrons la même idéologie

    et la même mythologie du développement. Nous devons offrir un modèle alternatif, des valeurs inspirées par exemple des pauvres d’Amérique latine ou

    d’Afrique, des valeurs de convivialité, de solidarité, de fraternité, et

    non de profit matériel à tout prix. Un modèle qui prenne en compte également l’importance de la religion comme générateur de valeurs sociales. Ces

    valeurs communautaires, non individualistes, non excluantes, devront s’imposer si nous voulons survivre comme communauté mondiale. (apic/be)

    Encadré

    Biographie

    Leonardo Boff naît en 1938 dans une famille de onze enfants à Concordia,

    dans l’Etat de Santa Catarina, au Sud du Brésil. Ses grands-parents, "réfugiés économiques" comme des dizaines de milliers de leurs compatriotes

    d’Italie du Nord, émigrent du Tyrol du Sud vers le Nouveau Monde. La mère

    de Leonardo a été toute sa vie analphabète. A vingt ans, Leonardo Boff entre dans l’ordre des franciscains.

    Après ses études au Brésil puis en Allemagne - il obtient son doctorat

    en théologie systématique à Munich et y rencontre le futur cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi - et après son

    ordination sacerdotale, il rentre au Brésil en 1970. Depuis lors, il enseigne à l’Institut théologique franciscain de Petropolis, près de Rio de

    Janeiro. Le théologien brésilien souligne qu’il se situe totalement dans la

    tradition spirituelle de Saint François, le "poverello" d’Assise.

    Auteur de nombreux ouvrages, ce théologien engagé - certainement aussi

    connu que le prêtre péruvien Gustavo Gutierrez, "père de la théologie de la

    libération" - avait dû accepter en 1985 une période de "silence" d’un an,

    la Congrégation pour la doctrine de la foi ayant repéré des tendances dangereuses pour la doctrine de l’Eglise dans son livre "Eglise : charisme et

    pouvoir". (apic/be)

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