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    Un monde musulman malade

    APIC - Interview

    de ses droits de l’homme

    Une étude exhaustive et inédite du juriste chrétien

    d’origine palestinienne Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh

    Jacques Berset, Agence APIC

    St-Sulpice/VD, 9août(APIC) Assassinat d’étrangers en Algérie, tête de

    l’écrivain bengladeshi Taslima Nasreen mise à prix, affaire Rushdie, activisme du Hezbollah au Liban, menées de l’Iran, luttes fratricides à Kaboul,

    terrorisme au nom d’Allah en Egypte. Dans la plupart des médias, islam

    égale violence, intolérance et fanatisme. Une image déformée par les fantasmes d’un Occident en crise ?

    Le monde musulman est pourtant bel et bien malade de ses droits de

    l’homme, "très malade", estime le juriste chrétien d’origine palestinienne

    Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh. Spécialiste de droit arabe et musulman, ce collaborateur scientifique à l’Institut suisse de droit comparé à Lausanne publie aujourd’hui les résultats de 20 ans de recherches, une somme de 610

    pages intitulée "Les musulmans face aux droits de l’homme".

    APIC: Sami Aldeeb, vous n’êtes pas tendre à l’égard de l’islam...

    SamiAldeeb:Pardon, je ne m’en prends pas à l’islam en tant que tel; je

    respecte cette religion partagée par plus d’un cinquième de l’humanité. On

    ne peut d’ailleurs pas parler de "l’islam", car il y a autant d’islams que

    de musulmans. De multiples courants et écoles de pensée existent au sein de

    l’islam. Bien sûr, j’utilise largement le Coran et toutes les sources du

    droit musulman, mais mon intention n’est pas de m’opposer à l’islam.

    Je dis seulement aux musulmans: j’essaye de vous comprendre, à travers

    vos écrits et vos pratiques. Aux Occidentaux, je leur dis que la première

    chose à faire dans le dialogue avec les musulmans est de savoir ce que ces

    derniers pensent, comment ils raisonnent. Pour un Occidental, mon livre est

    un instrument de base pour tout dialogue fructueux et concret.

    Cette étude est destinée tout autant aux intellectuels arabes qu’occidentaux, afin qu’ils puissent discuter ensemble sur une base solide.

    Plusieurs commandes de ce nouvel ouvrage sont d’ailleurs venues du monde

    arabe, en particulier des Facultés de droit. De fait, si l’on discute avec

    quelqu’un sans savoir ce qu’il pense, c’est presque l’insulter.

    Il faut noter que des documents écrits en langue arabe sont traduits en

    résumé; parfois le sens du résumé est bien différent de l’original arabe.

    Dans mon ouvrage, j’ai publié leur traduction résumée pour l’étranger et la

    traduction littérale du texte. On peut ainsi voir la différence entre un

    document réfléchi par les Arabes et pour les Arabes et un texte destiné à

    l’étranger. Les textes originaux ne sont pas toujours faciles à obtenir!

    APIC:Dans quel état d’esprit avez-vous fait ce travail de "bénédictin"?

    SamiAldeeb:Uniquement dans la volonté de comprendre l’autre. J’essaye de

    voir comment réfléchit cette société arabo-islamique, dans laquelle nous

    vivons et sommes obligés de vivre. Même si je me situe comme un humaniste

    chrétien, je suis partie intégrante de cette société arabe: je la subis et

    j’essaye de l’influencer. J’espère que les musulmans comprendront que je

    les respecte, parce qu’en fait, je ne fais que les écouter. Je ne leur attribue pas des choses qu’ils n’ont pas dites, puisque j’utilise leurs propres documents. J’essaye d’être le plus objectif possible, en faisant connaître leurs lois, leurs pratiques, sans nécessairement présenter mon

    opinion personnelle, sauf dans la conclusion de mon ouvrage.

    Ne pas flatter ses frères, corriger les défauts de la société arabe

    De mon point de vue, cette société a beaucoup de défauts qu’elle doit

    corriger. A quoi sert de flatter ses frères, il vaut mieux agir comme un

    médecin avec son malade, lui dire ce qui va bien et ce qui va moins bien.

    Le but n’est pas de juger, mais de diagnostiquer correctement et d’essayer

    de proposer des remèdes.

    APIC:Parmi les défauts rencontrés dans le monde musulman, il y a le manque

    de liberté d’opinion, de liberté religieuse, la discrimination des non-musulmans...

    SamiAldeeb:Encore une fois, j’expose seulement comment vit concrètement

    cette société: ce n’est un secret pour personne que des musulmans tuent

    d’autres musulmans en Algérie, en Egypte ou en Afghanistan. Il suffit

    d’ouvrir les yeux pour voir comment l’on traite les femmes, les opposants

    ou les minorités dans le monde arabo-musulman. On sait aussi que si un

    chrétien épouse une musulmane, il sera menacé de mort, que le droit islamique punit de mort l’apostasie, s’il s’agit d’un musulman qui abandonne sa

    religion... tandis que les conversions des chrétiens à l’islam sont encouragées.

    L’islam est la meilleure des religions

    Les musulmans le disent ouvertement et publient des tonnes d’ouvrages

    sur les convertis à l’islam pour se flatter eux-mêmes et prouver que leur

    religion est la meilleure, celle qui abolit toutes les autres. Si ces conversions à l’islam se passent sur place, c’est souvent le cas de situations

    critiques et de pressions. Dans la plupart des cas, je ne pense pas que ce

    soit le résultat d’une véritable conviction.

    En Egypte, par exemple, les chrétiens coptes doivent faire face à des

    pressions étatiques - bien que la Constitution égyptienne exclue formellement la discrimination sur une base religieuse - et à des mesures économico-sociales destinées à obtenir leur conversion. A noter que les coptes

    sont des autochtones en Egypte, alors que les Arabes venus de l’extérieur

    ont apporté l’islam plusieurs siècles après l’adoption du christianisme par

    les premiers chrétiens égyptiens. Des associations musulmanes recourent à

    des méthodes peu louables pour pousser les chrétiens à embrasser l’islam:

    instigation financière ou sexuelle, aide pour se libérer d’un procès intenté pour crime, aide pour trouver appartement et emploi... Des milliers de

    chrétiens passent ainsi à l’islam chaque année en Egypte.

    Difficile liberté d’opinion dans le monde arabe

    La liberté d’opinion est difficile dans le monde arabe, raison pour laquelle les intellectuels arabes doivent souvent émigrer pour pouvoir s’exprimer. Le monde arabe souffre du manque de dialogue, car cette société

    n’est pas capable d’engager une discussion de façon calme, en gardant la

    tête froide.

    Dans le passé, notre société était plus libérale qu’aujourd’hui. Actuellement, chez nous, au lieu de résoudre les problèmes par le dialogue et la

    démocratie, l’on passe tout de suite à la violence et l’on n’accorde pas

    tellement d’importance à la vie humaine. D’où la liquidation physique des

    opposants et de ceux qui réfléchissent autrement (les assassinats d’intellectuels et d’écrivains laïcs ou dissidents sont monnaie courante en Algérie, en Egypte ou ailleurs), l’interdiction des ouvrages non conformes...

    Pour les partisans de la laïcité, les normes religieuses constituent un

    véritable obstacle à l’évolution de la société.

    Les normes religieuses, un obstacle à l’évolution de la société

    Du moment qu’une norme religieuse dit ceci ou cela, on ne peut s’y opposer ou la remettre en question. On l’applique telle quelle, quelles qu’en

    soient les conséquences, logique que rejettent les libéraux musulmans,

    bêtes noires des islamistes. En Egypte, par exemple, le courant libéral opposé à l’application stricte des normes islamiques est formé de juristes,

    de politologues et de philosophes de tendance laïque. Il a d’énormes difficultés à se faire entendre, et l’affrontement sur le terrain religieux lui

    est souvent défavorable: comment échanger des arguments quand l’autre partie, chaque fois qu’elle est en difficulté, exploite des arguments d’autorité et crie haro sur l’infidèle!

    Pour avoir tenté, dans son enseignement, d’analyser le Coran - considéré

    comme la parole de Dieu - en appliquant une méthodologie rationnelle, le

    Professeur Abu-Zayd, professeur associé d’arabe à l’Université du Caire, a

    été pris pour cible par les islamistes l’an dernier. Un avocat islamiste,

    "au nom de l’intérêt de la société", a intenté un procès pour réclamer

    l’annulation du mariage d’Abu-Zayd avec son épouse Ibtihal Younès, professeur de français de la même Université. Et ceci contre la volonté des deux

    époux. Le mari étant considéré comme un "apostat" à cause de ses opinions et le mariage d’une musulmane étant considéré comme dissous en cas d’apostasie de son mari - les chefs religieux islamistes ont cherché de l’extérieur à obtenir le divorce.

    Les islamistes veulent l’application complète de la "shari’ah"

    Certes, il existe dans certains pays islamiques un droit positif qui empêche l’application complète de la "shari’ah". Mais pour de nombreux musulmans, les châtiments cruels - que ce soit la lapidation pour adultère, la

    mutilation ou l’amputation pour vol - sont considérés comme justes et doivent être appliqués, du moment qu’ils sont inscrits dans le Coran. L’une

    des revendications des islamistes est que l’on revienne à ces pratiques là

    où elles ne sont plus appliquées: c’est d’ailleurs écrit noir sur blanc

    dans la plupart des modèles constitutionnels qu’ils ont eux-mêmes écrits.

    Généralement, on ne le sait pas à l’extérieur!

    Il vaudrait tout de même la peine de prendre conscience de ce que signifierait pour le reste du monde l’arrivée au pouvoir de groupes islamistes

    qui raisonnent dans des catégories totalement étrangères aux nôtres, notamment dans le domaine des droits de l’homme !

    Encadré

    La recherche inédite de Sami Aldeeb est un instrument de travail indispensable pour tous ceux qui ont affaire de près ou de loin au monde musulman.

    L’ouvrage est destiné aux théologiens, aux juristes, aux hommes politiques,

    aux diplomates, aux défenseurs des droits de l’homme, à ceux qui s’occupent

    de requérants d’asile, aux entreprises et aux organisations gouvernementales et non gouvernementales en relation avec le monde arabe. Il étudie pour

    la première fois d’une manière exhaustive le droit musulman et le droit

    arabe actuel en relation avec les droits de l’homme.

    Près de 400 sources historiques et contemporaines provenant de 20 pays

    arabes - dont certains documents, publiés seulement en arabe, sont très

    difficilement accessibles, même pour le chercheur arabe - ont été dépouillées. Parmi ces documents inédits, on trouve des déclarations et des modèles constitutionnels qui, s’ils sont parfois déjà un peu anciens, risquent

    d’être mis en vigueur si les intégristes islamiques qui s’en inspirent

    prennent un jour le pouvoir en Algérie ou ailleurs. L’auteur produit en annexe in extenso 11 déclarations arabes et islamiques relatives aux droits

    de l’homme ainsi que 6 modèles constitutionnels établis par des groupes islamistes. La plupart de ces documents sont traduits ici pour la première

    fois. JB.

    "Les musulmans face aux droits de l’homme; Religion, droit et politique;

    Etude et documents", 610 pages, Aux Editions "Verlag Dr. Dieter Winkler",

    P.O. Box 102665, D-44726 Bochum, Allemagne.

    Auteur

    Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh, docteur en droit, est un chrétien d’origine palestinienne et de nationalité suisse. Il né en 1949 en Cisjordanie, où il a

    passé sa jeunesse. Diplômé en sciences politiques de l’Institut universitaire de Hautes Etudes Internationales à Genève, docteur en droit de l’Université de Fribourg, il est collaborateur scientifique responsable du droit

    arabe et musulman à l’Institut suisse de droit comparé à Lausanne. Il est

    également chargé de cours sur le droit musulman à l’Institut de droit canonique de l’Université de Strasbourg. JB.

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