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    Martin Hauser, professeur invité de l’Institut

    APIC - Interview

    d’études oecuméniques de l’Université de Fribourg

    Relance du dialogue oecuménique sur le ministère ordonné? (240694)

    Prophète et évêque: la compréhension du ministère ordonné chez Zwingli

    Evelyne Graf, Agence APIC

    Fribourg, 24juin(APIC) Le nouveau livre de Martin Hauser, professeur invité de l’Institut des études oecuméniques de l’Université de Fribourg,

    risque de secouer bien des partis-pris dans un dialogue oecuménique stagnant. Stagnant entre autres à cause des points de vue très différents sur

    le ministère ordonné dans l’Eglise. Intitulé: "Prophète et évêque, la compréhension du ministère ordonné chez Ulrich Zwingli dans le cadre de la Réformation de Zurich", cet ouvrage rédigé en allemand s’adresse aux pasteurs, prêtres et théologiens de Suisse. Il révèle la parenté de la compréhension du ministère ordonné chez Zwingli avec toute la tradition chrétienne antérieure, biblique, patristique et même scholastique.

    Par ce livre, le professeur Hauser entend apporter un élément réel de

    rapprochement dans le dialogue entre la Fédération des Eglises protestantes

    de la Suisse (FEPS) et la Conférence des évêques Suisses (CES). L’ouvrage

    est d’ailleurs dédié au pasteur Heinrich Rusterholz, président de la FEPS,

    et à Mgr Pierre Mamie, président de la CES. L’ouvrage se verra par ailleurs

    décerner le prix Jean-Louis Leuba - du nom du célèbre théologien réformé

    neuchâtelois - qui couronne une oeuvre oecuménique importante.

    APIC: Aujourd’hui on comprend très souvent le pasteur comme mandaté ou

    fonctionnaire de la paroisse. Mais pour Zwingli, dites-vous, il était le

    prophète à l’autorité épiscopale et en tant que tel appelé par Dieu...

    Martin Hauser: Il me paraît important de présenter la position authentique

    du réformateur zurichois, donc le point de vue de la Réforme initiale suisse. De la connaître sans altération, et sans l’adapter tout de suite à nos

    goûts et nos besoins. Avant de présenter ce que nous appelons aujourd’hui

    le ministère ordonné, retenons que Zwingli souligne largement l’importance

    de l’ensemble de la communauté chrétienne qui en tant que telle est appelée, constituée et comblée par Dieu. Ainsi, la communauté chrétienne, qui

    se concrétise en paroisses, a une origine divine, et elle devrait être par

    là même le noyau inspiré et innovateur qui change le monde. Chaque membre

    de la communauté est illuminé et guidé par le Saint-Esprit pour son action

    dans le monde et dans l’Eglise. Chaque membre reçoit des dons, comme le don

    de prophétie qui permet d’interpréter l’Ecriture Sainte au profit de la

    communauté dans une situation historique déterminée.

    Certains membres de la communauté reçoivent ce don de manière particulière et permanente. Cela leur permet, d’abord, d’apprendre les langues anciennes, surtout l’hébreu et le grec, et de faire, ensuite, des études de

    théologie.

    Certains d’entre ces derniers, peut-être la majorité, reçoivent ce don

    aussi en vue de la présidence d’une paroisse, en vue d’un ministère "épiscopal et pastoral" paroissial. Certains même deviennent "évêque d’évêques"

    soit pasteur de pasteurs, en travaillant pour un plus grand nombre de paroisses, respectivement pour leur cohésion. Ce ministère épiscopal -diocésain- ne recevra cependant pas d’ordination particulière, parce que les

    Eglises issues de la Réforme n’ont pu conserver, dans leur grande majorité,

    que la lignée apostolique presbytérale et non pas épiscopale au sens catholique-romain, orthodoxe et anglican (luthétien) du terme.

    Pour souligner l’importance du ministère apostolique aux teintes prophétique et épiscopale, Zwingli conçoit l’ordination à ce ministère par l’imposition des mains comme troisième sacrement, s’ajoutant aux sacrements du

    baptême et de l’eucharistie (Sainte Cène).

    Ce que notre recherche sur le ministère ordonné nous a fait découvrir,

    c’est que à notre surprise Zwingli n’est pas d’abord un politicien, il est

    surtout prêtre et évêque-pasteur. Après la malheureuse rupture avec l’Eglise catholique, il essaie d’élaborer pour les exigences de son temps une

    compréhension de l’Eglise (de la communauté chrétienne) et du ministère ordonné sur la base de la Bible, mais aussi à l’aide des écrits des Pères de

    l’Eglise et de la théologie médiévale catholique. Ce que Zwingli présente

    est exigeant pour nous réformés du XXe siècle, dans le sens que cela ressemble parfois assez peu à ce nous vivons et pensons aujourd’hui.

    APIC: Qu’est-ce qui reste important de la conception zwinglienne du ministère ordonné pour le ministère pastoral réformé d’aujourd’hui?

    M.H.: La première chose à répéter est que la position zwinglienne et celle

    de ses successeurs immédiats (Bullinger et dans une certaine mesure Calvin)

    échappe souvent aujourd’hui non seulement aux fidèles, mais aussi aux théologiens et aux pasteurs. Il y a là un problème de mémoire qu’on ne peut pas

    ne pas prendre au sérieux.

    Il est vrai aussi que nos préoccupations actuelles ne vont plus dans la

    direction des réformateurs et de leurs sucesseurs. Notre recherche, également spirituelle, est bien plus individualiste qu’au XVIe siècle. Elle est

    marquée en outre par une nouvelle exploration du monde matériel et physique. Les Eglises réformées de Suisse sont très marquées par cette situation. La sécularisation qui se trouve derrière ce phénomène n’a pas seulement transformé la société, mais aussi les Eglises.

    Les anciennes autorités et les valeurs ont de la peine à se maintenir ou

    disparaissent carrément. Jamais dans l’Histoire, peut-être, l’individu et

    la société n’ont été autant confrontés à eux-mêmes, soit à leurs liberté et

    responsabilité. Jamais auparavant ils n’ont été autant en manque de points

    de repères extérieurs ou transcendants. Le moment que nous vivons est à la

    fois passionnant et difficile.

    Ce que la théologie de l’Eglise et du ministère ordonné chez Zwingli

    peut nous rappeler, c’est que malgré tout et en définitive, la réponse à

    notre recherche spirituelle nous est donnée "du dehors". Elle nous parvient

    peut-être de très loin, même si elle nous pénètre et nous habite. Pour

    Zwingli, la vie, aussi la vie chrétienne et communautaire, vient du Dieu

    trine, d’un Dieu que nous ne pouvons jamais posséder. L’Eglise et la société peuvent avoir tendance à l’oublier. C’est alors que doit intervenir le

    prophète-évêque envoyé par Dieu pour rappeler cette donnée inaltérable malgré les temps qui changent. Ne pas supporter l’existence de tels prophètesévêques dans l’Eglise revient à ne pas supporter le rappel du fondement et

    de l’inspiration divins de notre existence. Une Eglise qui refuse cette

    présence de prohètes-évêques peut difficilement continuer à s’appeler

    "Eglise".

    En résumé, il s’agit d’intégrer l’essence de la théologie zwinglienne de

    l’Eglise et du ministère ordonné dans la démarche qui est la nôtre actuellement.

    APIC: Quelle est la signification oecuménique de la compréhension zwinglienne du ministère ordonné?

    M.H.: J’ose affirmer deux choses. Premièrement dans le dialogue oecuménique

    en Suisse - qui n’a pas vraiment abouti en matière de ministère ordonné il faut vraiment prendre en compte la position des réformateurs, dont celle

    de Zwingli qui représente pour la Suisse la réformation initiale et originelle. Cela n’a pas du tout été fait jusqu’à présent. Cette démarche est

    importante pour prendre conscience des grandes convergences interconfessionnelles qui existent encore au XVIe siècle (et au-delà), malgré la division dans l’Eglise.

    Deuxièmement, en Suisse, c’est surtout à partir du XIXe siècle que les

    conceptions du ministère sont devenues très différentes entre les confessions chrétiennes. Cela est dû notamment aux réactions diverses face à

    l’"Auflkärung" et à la sécularisation. Les deux attitudes, catholique et

    réformée, peuvent être comprises comme des réponses - plus ou moins réussies - à un défi commun. Il devrait être possible, avec le recul du temps,

    de reconsidérer et de retravailler ces questions dans un travail oecuménique mené en commun. Cette prise en charge commune du passé qui nous a divisés sur des points essentiels, serait déjà un pas décisif vers le rapprochement.

    Pour conclure, je reprends l’idée très pragmatique et prometteuse, déjà

    développée lors de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens en 1993.

    J’ai parlé à l’époque de "Conseils d’Eglises" sur le plan local. Nous

    devrions en avoir également en Suisse. Ces Conseils d’Eglises permettraient

    à des ministres ordonnés et à des laïcs des diverses Eglises de collaborer

    en vue des décisions à prendre par rapport aux Eglises individuellement et

    en commun. Cette pratique rapprocherait naturellement des fidèles des différentes confessions dont des ministres. La compréhension du ministère ordonnée ne deviendrait-elle pas ainsi aussi naturellement plus compatible

    entre les Eglises? (apic/eg/mp)

    Martin Hauser: "Prophète et évêque. La compréhension du ministère ordonné

    chez Ulrich Zwingli dans le cadre de la Réformation de Zurich", Fribourg,

    1994, 292 pp. Editions universitaires, Cahiers Oecuméniques 21 (en allemand)

    Du même auteur:

    "Berger ou troupeau: une alternative?" dans: L’Impartial, La Chaux de

    Fonds, 31 octobre 1990

    "Qual’è l’importanza del ’defectus ordinis’ nella teologia di Ulrico Zwingli?" dans: Studi Ecumenici 11 (1993) 203-213

    (éd.) "Unsichtbare oder sichtbare Kirche? Beiträge zu Ekklesiologie", Freiburg, Schweiz, 1992, 102 pp. Ökumenische Beihefte 20

    "Le Christ de la Création dans l’Evangile selon Saint Jean. Etude oeucuménique de l’exégèse contemporaine et de ses fondements dogmatiques. Apports

    protestants et orthodoxes." (1986) Ca. 350 pp. version définitive en préparation.

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