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    L’abbé Bernard Genoud, nouveau supérieur du séminaire diocésain (020594)

    APIC - Interview

    "On prône l’écologie du corps, mais on est des pollueurs de l’âme"

    Propos recueillis par Maurice Page, Agence APIC

    Fribourg, 2mai(APIC) "On prône l’écologie du corps, mais on est des pollueurs de l’âme." L’abbé Bernard Genoud, dernier prêtre enseignant au niveau gymnasial du canton de Fribourg, souhaite une redécouverte dans notre

    société de la morale naturelle. Seule façon, selon lui, de s’entendre entre

    croyants et incroyants. Ce Veveysan, âgé de 52 ans, vient d’être nommé supérieur du séminaire du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Il succèdera dès l’automne à Mgr Pierre Bürcher récemment appelé à l’épiscopat.

    Professeur de philosophie et musicien, Bernard Genoud est avant tout prêtre.

    L’abbé Genoud nous a reçu dans sa cure de Lessoc construite en 1648. Une

    "maison de célibataire" pleine de livres, organisée dans un savant désordre. Ordonné prêtre en 1968, Bernard Genoud est depuis 1976 professeur de

    philosophie et de sciences religieuses au Collège du Sud à Bulle. Il parle

    de sa vision de la jeunesse et de la question de la formation des prêtres.

    APIC: Vous êtes professeur au Collège du Sud depuis ses débuts en 1976.

    Etre prêtre et enseignant comment peut-on concilier ces deux fonctions?

    Bernard Genoud: Je suis le dernier prêtre enseignant du canton au niveau

    gymnasial. Je le regrette un peu, d’autant que je suis également aumônier

    de l’ensemble de la maison. Les jeunes et mes collègues m’ont beaucoup appris. Les jeunes nous bousculent continuellement. Il y a une soif réelle de

    spirituel. J’en veux pour preuve la présence de 60 jeunes pour une retraite

    au Simplon durant la semaine de carnaval, dont un bon nombre venait pour la

    deuxième ou même la troisième fois. La philosophie et les sciences religieuses restent des lieux de débat et d’ouverture. On y aborde les grands

    problèmes qui touchent l’homme: l’amour, la mort, le mal. Je donne en outre

    des cours de théologie qui sont facultatifs.

    APIC: On dit les jeunes blasés, désabusés?

    B.G.:Les jeunes sont francs, ils osent dire: "Je ne suis pas d’accord."

    L’évolution n’est de loin pas aussi négative qu’on le prétend parfois. Les

    jeunes sont plus fragiles parce que soumis à un matraquage de la part des

    médias et de la société de l’argent. Ils sont moins protégés par le système

    solaire et d’éducation que nous l’étions. Si l’on a pas de structure personnelle forte, on est happé.

    APIC: Vous dites structure, on peut parler de morale ou d’éthique?

    B.G.:Il faut redécouvrir une morale basée sur la nature et sur les droits

    de l’homme. La philosophie n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui.

    La morale naturelle est à mon avis la seule façon de s’entendre entre croyants, incroyants, agnostiques ou croyants d’autres religions. C’est une

    sorte de consensus de culture sur les valeurs fondamentales. Les droits et

    les devoirs sont les enfants jumeaux de la nature. L’un des dangers les

    plus forts de l’époque contemporaine et qui menace les jeunes est la perte

    du sens métaphysique des natures. Cependant, il y a de façon cachée dans

    l’écologie, par exemple, un instinct métaphysique: On ne peut pas faire

    n’importe quoi avec la nature, elle a des droits et elle les réclame. Il

    faut maintenant aller jusqu’au bout de l’écologie pour aboutir à une écologie de l’homme. On prône l’écologie du corps, mais on est des pollueurs de

    l’âme. Il faut aussi reconnaître à Dieu le droit d’être reconnu comme tel.

    APIC: Les critères fondamentaux ne sont-ils pas souvent faussés?

    B.G.: Hélas, oui! Un des arguments qui revient constamment est: "tout le

    monde le fait". Il y a une différence entre ce que tout le monde fait et ce

    que tout le monde devrait faire. Au fond, la statistique a été érigée en

    norme lorsqu’on a commencé à dire: ce que la majorité fait est bien. C’est

    une extension malhonnête de la démocratie. On assiste à une assimilation

    entre fréquence et normalité.

    De même on a mis dans la tête des jeunes que faire ce dont on n’est pas

    persuadé ou ce dont on n’a pas envie est hypocrite. On affirme qu’il faut

    être vrai, et on ajoute qu’être vrai signifie faire ce dont on a envie et

    ne pas faire ce dont on n’a pas envie. La maman qui se lève quatre fois la

    nuit pour soigner son enfant malade ’en crève-t-elle d’envie’ ou n’est elle

    qu’une hypocrite? N’y a t-il pas autre chose qu’on appelle l’amour et qui

    ne va pas sans effort?

    Conviction et vérité ont également été amalgamées. Si quelqu’un est convaincu, alors ce qu’il dit est vrai. Les sectes fonctionnent sur ce principe-là. Un convaincu peut aussi être dans l’erreur.

    APIC: Il y a aussi la pression de l’argent et de la consommation?

    B.G.: Un des principaux dogmes contemporains est celui de l’utile. On ne

    marche plus à la gratuité, n’est bon que ce qui est utile. C’est un capitalisme pragmatique. Autre dogme: celui de la nouveauté qui veut que ce qui

    est nouveau soit meilleur. Il n’est plus nécessaire de démontrer qu’un produit est bon, il suffit de montrer qu’il est neuf. Sur le plan technique,

    j’espère que cela est vrai. Mais jamais le critère temps n’est un facteur

    recevable lorsqu’il s’agit de culture et de pensée.

    APIC: Dans ce contexte, la relation à l’Eglise et la pratique religieuse ne

    sont pas faciles?

    B.G.: La relation à l’Eglise pose problème, même si chez nous la pratique

    est encore assez bonne. Il faut revoir la connexion entre la foi et la pratique. C’est toujours le problème de l’individualisme subjectiviste: "Moi

    je rencontre Dieu dans la nature, moi, en montagne etc." Curieusement,

    alors que la vie du groupe est très importante pour les jeunes, ils n’ont

    pas compris la nécessité d’une communauté ecclésiale. La pression de la

    collectivité est pourtant très forte, tant dans le travail que dans les relations sociales. Les jeunes ne peuvent pas y échapper.

    La collectivité religieuse est la seule qui ne s’impose pas, qui ne réclame pas ses droits si elle est rejetée. A l’école, le cours d’instruction

    religieuse est le seul que l’élève peut refuser. Au moment d’une crise, cela devient le seul exutoire de tous les impossibles refus du reste de la

    vie. Quand on interroge les jeunes sur leur non-pratique, ce n’est jamais

    ou très rarement un problème de dogme ou de foi, c’est plutôt qu’ils n’en

    ressentent pas le besoin, ou bien par paresse.

    APIC: Vous allez être responsable de la formation des nouveaux prêtres qui

    devront répondre à ces défis. Le prêtre n’est-il pas assimilé à un

    fonctionnaire, distributeur de sacrements?

    B.G.: Les prêtres eux-mêmes se sentent de moins en moins fonctionnaires. Il

    est possible aujourd’hui de ne plus accepter systématiquement toutes les

    demandes de sacrements. On discute non seulement de la forme, mais aussi de

    la foi. Même les prêtres âgés ont fait ce pas. Les gens par contre ne l’ont

    pas encore accompli. Des personnes de souche catholique trouvent parfaitement normal qu’un prêtre les marie. Elles ne voient pas cela comme une démarche personnelle qui demande à être sérieuse. Ces gens n’ont pas évolué,

    notamment ceux qui ne pratiquent pas, parce qu’ils n’ont pas pu assister

    aux pas que faisaient leurs prêtres. Ils ont dans la tête, quand on parle

    de prêtre, l’image du curé qu’ils ont connu au ’caté’, il y a parfois des

    dizaines d’années. Les jugements qu’ils portent sur l’Eglise sont liés à ce

    moment ou à cette personne-là, d’où leur caractère assez infantile et même

    primitif parfois.

    APIC: Le prêtre sera donc un homme de contacts?

    B.G.: Le prêtre doit être un homme dans son temps; il doit en saisir les

    séismes comme les espérances. Le croyant sait que la grâce travaille.

    Rodin, le célèbre sculpteur, que l’on questionnait sur ce qu’il faisait,

    répondit: "Je ne fais qu’enlever ce qui empêche de voir la statue". De même

    le ministère consiste à enlever ce qui empêche de voir la sainteté.

    Depuis longtemps déjà, il y a trois axes dans la formation des prêtres:

    la formation spirituelle, la formation théologique et la formation humaine.

    Si ces trois éléments sont bien en place, nous aurons de bons pasteurs. Pas

    l’un sans l’autre, ni l’un au détriment de l’autre.

    APIC: La formation théologique occupe l’essentiel du temps des séminaristes. Y a t-il pas un risque de déséquilibre?

    B.G.: Non, rassurez-vous. La solidité théologique permet de transmettre la

    foi de l’Eglise et non pas ses petites idées personnelles. La formation

    théologique, même universitaire, doit garder un aspect de nourriture spirituelle. Parlant de la Trinité, le cardinal Journet s’interrompait souvent

    pour dire: "c’est beau, c’est beau". La connaissance sur Dieu n’est légitime que si elle amène à mieux aimer. Sinon, c’est une curiosité malsaine.

    Vouloir ’démasquer’ Dieu est presque un sacrilège. Le discours sur Dieu

    doit devenir élan d’amour vers lui.

    APIC: Au plan de la formation humaine se pose la question du célibat du

    prêtre.

    B.G.: Le célibat doit être un signe qui manifeste la présence de Dieu. Il

    ne faut pas le supprimer parce qu’il est un signe de contradiction pour le

    monde. Au contraire: il montre qu’il y a des gens qui ne "carburent" ni au

    sexe, ni au fric, ni au prestige. Il n’est guère compris parce que, socialement, il est improductif. Sa justification n’est pas une question de disponibilité (ce serait faire injure aux pasteurs protestants mariés), mais

    la démonstration que Dieu est assez réel pour motiver totalement la vie

    d’un homme ou d’une femme.

    Pour la formation humaine, je crois beaucoup aussi en une bonne formation esthétique (qui n’est pas octroyée ’ipso facto’ par l’ordination!). Je

    crois en outre à la nécessité de réelles et authentiques amitiés. D’où

    l’importance de la vie d’équipe. Les paroissiens sont aussi responsables de

    leur prêtre. Ils ne doivent pas le laisser vivre comme un sanglier solitaire. La solitude ne doit pas devenir isolement: elle est facteur de solidité

    et de solidarité.

    Sur un plan plus mystique, vivre concrètement la communion des saints a

    aussi une grande importance. C’est le principe des vases communicants. Ce

    n’est pas un hasard si la petite Thérèse de Lisieux, enfermée dans son couvent, est devenue la patronne des missions. En ce sens l’Eglise est une

    véritable famille. Au séminaire, cette réalité doit être vécue au quotidien, elle n’est pas un ’exercice pour plus tard’. Elle se rattache aussi à

    la dimension contemplative.

    APIC: Reste la solution de l’ordination d’hommes mariés.

    B.G.: Oui, bien qu’elle ne soit pas la solution de tous les problèmes. De

    plus, il s’agit d’une décision de l’Eglise universelle qui ne peut être

    laissée à l’arbitraire d’une Eglise locale. Le principe pourrait être celui

    des Eglises orientales, c’est-à-dire que l’on reste dans l’état dans lequel

    on est au moment de son entrée dans le sacerdoce.

    APIC: Le débat sur l’ordination des femmes a été très vif en Angleterre. Il

    rejaillit sur l’Eglise catholique?

    B.G.: Pour l’ordination des femmes, on constate une confusion assez grave

    entre le service et le pouvoir. Il faut revenir à la notion de l’appel universel à la sainteté. A partir de là, les ministères ordonnés sont uniquement des services. La grandeur dans la hiérarchie n’a rien à voir avec la

    grandeur dans la sainteté personnelle de l’ordonné.

    De plus, je trouve assez curieux d’accuser l’Eglise de mépriser les femmes alors qu’elle proclame que la seule créature parfaite de toute l’humanité est précisément une femme, la Vierge Marie. Beaucoup reprochent même

    aux catholiques de l’adorer. Si on peut être Marie, il n’est pas indispensable d’être Pierre. Si le Christ avait voulu le sacerdoce des femmes, Marie en aurait été beaucoup plus digne que les apôtres. Je pense que le

    Christ veut montrer que son sacerdoce est totalement autre que celui de

    toutes les autres religions. Les non-sacerdoce des femmes est un moyen

    d’affirmer cette altérité. Il y aurait en outre un perte de valeur symbolique: le prêtre qui célèbre la messe ou un sacrement, le fait ’in persona

    Christi’, c’est-à-dire qu’il manifeste le Christ lui-même.

    APIC: L’Eglise pourtant manque sévèrement de bras?

    B.G.: Le manque de prêtres et la crise des vocations ne changent rien à

    cette question. Par contre, ils postulent un plus grand engagement des

    laïcs et le développement du diaconat. Un très grand nombre de choses dans

    l’Eglise peuvent et devraient être confiées aux laïcs. Actuellement beaucoup de tâches, par exemple purement administratives, étouffent le sacerdoce des prêtres.

    Dans le même sens, il faut développer le diaconat permanent en montrant

    bien la dimension ordonnée du diacre. Il n’est pas question de vouloir en

    faire des prêtres au rabais ou d’y voir un antidote à l’ordination d’hommes

    mariés. Il s’agit d’une vocation propre, tout à fait spécifique. (apic/mp)

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