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    APIC Interview

    Jacques Berset, Agence APIC

    Rencontre avec Yves Nalet, rédacteur en chef de "China News Analysis"

    "Les valeurs chrétiennes peuvent contribuer au développement de la Chine"

    (Hong Kong/APIC) Religieux jésuite basé à Hong Kong depuis 5 ans et rédacteur en chef de "China News Analysis" depuis un an, une revue qui s’occupe de la réalité chinoise à partir de ce que produit la presse du pays, le P. Yves Nalet évoque pour l’agence APIC la vitalité de l’Eglise en Chine, face à la réalité complexe et aux défis actuels de la société chinoise.

    P. Yves Nalet : L’Eglise chinoise, c’est très peu par rapport à l’ensemble du pays. Actuellement, on estime la population chinoise à 1,1 milliard, peut-être plus. En 1949, il y avait 1 % de la population chinoise se réclamant du christianisme et on peut estimer aujourd’hui qu’il en reste à peu près autant, soit 1 % : 0,5 % de catholiques et 0,5 % de protestants. 0,5 % de catholiques, ce n’est rien sur l’ensemble du pays surtout si l’on pense que beaucoup de régions ne sont absolument pas touchées par le christianisme.

    APIC : D’autant plus que l’Eglise est un peu repliée dans ses murs. Elle n’a pas le droit d’intervenir dans les problèmes sociaux, économiques ou les débats éthiques. Elle n’a pas de prise sur les grands défis de la société même s’il y a maintenant une ouverture. L’Eglise peut désormais reconstruire certaines écoles ou certains services sociaux.

    P. Yves Nalet : La politique chinoise par rapport à la religion s’est beaucoup transformée depuis 1978 dans ce qu’on appelle la "politique du Front Uni". C’est-à-dire qu’il s’agit maintenant de regrouper toutes les forces vives de la nation pour permettre la construction du socialisme. Ainsi, à partir de 1980, on a adopté un discours de politique de liberté religieuse, qui inclut les 5 religions classiques en Chine : le christianisme, (le protestantisme dans le langage officiel), le catholicisme, le bouddhisme, le taoïsme et l’islam.

    Participer à la construction du socialisme

    On demande aux représentants de ces religions de participer à la construction du socialisme, mais en même temps de rester dans les limites de ce qui est à faire et de ne pas déborder par un prosélytisme trop fort les autorisations qui leur sont données aujourd’hui.

    APIC : Mais, cela veut dire en fait que l’Eglise aujourd’hui existe; elle rouvre des lieux de cultes, des services sociaux, mais en même temps on ne veut pas tellement la laisser parler au niveau des grands défis de la société. Et il y en a beaucoup de ces défis dans une société chinoise qui s’ouvre au monde extérieur.

    P. Yves Nalet : Il faut dire que l’Eglise peut maintenant réouvrir un certain nombre de lieux de culte, et cette liberté a permis à nombre de gens, notamment de jeunes, de découvrir quelque chose qu’ils ne connaissaient absolument pas. Pensez qu’ils sont nés avec la Révolution de 1949, avec la prise du pouvoir par les communistes. Ils ont maintenant près de 40 ans. Qu’ont-ils connu de l’Eglise catholique... pratiquement rien. Dans les années 50, il y a eu les arrestations et la fondation de l’Association patriotique des catholiques de Chine. Il y a eu dans les années 60/70 la Révolution culturelle. En 78, avec la réouverture d’églises, un certain nombre de gens ont pu aller voir sur place ce qu’étaient des offices religieux. Et cela correpondait, à ce moment-là, à une attente suite à la perte d’idéologie consécutive à la Révolution culturelle. Cela permettait à des jeunes de s’ouvrir à d’autres idées.

    Des défis multiples

    Quant aux défis de la Chine d’aujourd’hui, ils sont multiples : défis économiques, défis de transformation du pays qui concernent d’abord les jeunes, parce qu’ils sont les plus touchés par cette question. Les jeunes ont du mal à s’y retrouver dans cette espèce de course à l’argent qu’il y a actuellement. "Le temps, c’est de l’argent!" : c’est quelque chose qu’on n’aurait jamais pensé voir sur des murs en Chine pendant la Révolution culturelle. Et maintenant on peut le voir, c’est écrit : "Le temps, c’est de l’argent". Il faut faire de l’argent. Pendant toutes ces dernières années, on a poussé les paysans à faire de l’argent. On a encouragé le développement de petites entreprises rurales pour pouvoir développer le pays. Cette espèce de course à l’argent fait que tout ce qui est idéologique est complètement laissé de côté.

    Et alors, dans tout cela, l’Eglise est comme un petit point, mais qui existe et qui peut poser problème. Dans les villes et dans les campagnes. Dans les campagnes, parfois, il y a des chercheurs des sciences sociales qui ont fait des analyses en disant : "Il y a des villages de tradition chinoise, bouddhistes ou taoïstes, ou les tensions entre familles vont être très fortes. Deux clans qui vont s’opposer et ou finalement la production va en souffrir". Et puis, ils prennent à côté un petit village en disant : "Ce petit village est catholique depuis un certain nombre de générations... Comment se fait-il que dans ce village, ça marche, comment se fait-il que dans ce village, les gens produisent mieux, que le village puisse être nommé village modèle ? Pourquoi ?" Cela amène actuellement un certain nombre de gens à réévaluer le rôle de la religion en pays socialiste.

    APIC : On voit la faillite de l’idéologie communiste et de fait une nouvelle idéologie s’installe, une idéologie de repli sur soi, égoïste, individualiste. Et là, le pouvoir pense peut-être que l’Eglise pourrait donner un supplément d’âme à cette société, dans des limites bien contrôlées ?

    P. Yves Nalet : Si on dit que le pouvoir pense que l’Eglise pourrait donner un supplément d’âme, on se trompe, car le pouvoir n’a pas du tout envie de voir que l’Eglise prenne la place de l’idéologie actuelle. Par contre, il y a des valeurs sociales, par exemple, qui peuvent être utilisées. Il y a des carences au niveau de maisons pour personnes âgées, de maisons pour handicapés, et ce serait bien si l’Eglise pouvait faire quelque chose dans ce domaine. Mais on ne va tout de même pas demander à l’Eglise de prendre en charge toutes les affaires sociales, car c’est l’affaire du gouvernement, qui veut garder ses responsabilités.

    La religion : plus simplement l’opium du peuple

    Mais l’on voit ces dix dernières années que le pouvoir ne peut plus dire simplement, comme auparavant, que la religion est l’opium du peuple et que cela n’a aucun sens de faire une politique de liberté religieuse. Au contraire, aujourd’hui, on dit : On est obligé de réfléchir au phénomène religieux à l’intérieur du système socialiste. Il faut réanalyser le rôle de la religion aujourd’hui.

    APIC : On n’est cependant pas assuré de l’avenir ?

    P. Yves Nalet : Non, car à partir du moment ou on travaille sur la Chine, personne n’est bien assuré de l’avenir. La seule chose probablement que l’on puisse dire, c’est que si ce genre de réflexions continue, cela veut dire une reconnaissance plus réelle pour le phénomène religieux en Chine, quel qu’il soit : protestant, catholique, bouddhiste, taoïste ou musulman. Et donc une possibilité d’existence et peut-être de collaboration et de liens avec les instances gouvernementales pour un certain nombre de projets. Par contre, parler de l’avenir de la Chine, il y a toujours un peu ce risque, cette peur qu’on va revenir en arrière, et que cela va recommencer comme avant, que l’histoire va se répéter. Je pense que pendant ces 10 dernières années, tout ce qui s’est passé, l’ouverture qui s’est faite, a conduit la population chinoise à envisager son rapport à l’étranger et son rapport interne de façon différente.

    Il y a une attitude de la population qui était certainement pas présente il y a une dizaine d’années. Alors, de revenir en arrière, de couper tout cela, je pense pas que cela n’est pas envisageable. Je pense qu’on en est arrivé à un stade ou la population n’est pas prête maintenant à accepter n’importe quoi. Il y a maintenant des grèves dans les usines et on commence à en parler officiellement. Il y a des problèmes sociaux énormes, un égoïsme, un refus de reconnaissance de l’autre qui se développe de plus en plus. Le gouvernement essaie d’aller contre cela, il y a des gens, qui ne sont pas des religieux, qui réfléchissent aussi sur le sens de la société, d’une société qui propose quelque chose d’autre. Tout le problème, c’est de savoir quoi.

    APIC : Les Eglises peuvent proposer quelque chose, mais en fait leur impact dans un avenir prévisible restera ce qu’il est maintenant, c’est-à-dire limité ?

    P. Yves Nalet : Tout à fait. On ne peut pas penser que l’Eglise aura un rôle majeur de décision dans le gouvernement du pays. Cela, c’est en dehors de l’épure. Par contre, certaines valeurs que portent l’ensemble des Eglises pourraient faire réfléchir un certain nombre de gens sur une évolution sociale possible et contribuer au développement de la Chine. (apic/be)

    Centre catholique des médias Cath-Info

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