Evelyne Graf / agence APIC
Croire à l’unité? (150193)
Semaine de prière pour l’unité des chrétiens
Fribourg, 15janvier(APIC) Créer des Synodes permanents ou des Conseils
d’Eglises locaux ou régionaux dans lesquels les autorités des différentes
Eglise collaboreraient étroitement. Telle est la proposition novatrice de
Martin Hauser, professeur invité de l’Institut des études oecuméniques de
l’Université de Fribourg, pour répondre au défi de l’unité des chrétiens.
L’agence APIC l’a rencontré à l’occasion de la Semaine de prière pour
l’unité des chrétiens qui aura lieu du 18 au 25 janvier. Martin Hauser a
également enseigné aux Universités d’Heidelberg et de Bâle.
APIC: Une nouvelle "Semaine de l’unité" va commencer le 18 janvier. L’unité? Où en sont les Eglises?
Prof. Hauser: Dans une phase plutôt difficile, certainement. Mais les Eglises n’ont pas encore fait tout ce qui est en leur pouvoir pour contribuer à
l’unité.
APIC: Quelles sont les obstacles actuels sur le chemin de l’unité?
M.H. Ce qui est réellement dramatique, c’est que les Eglises aujourd’hui
doivent faire face à de nouvelles situations politiques qui divisent parfois les confessions chrétiennes en camps opposés et anéantissent les collaborations d’hier. Je me réfère en particulier à L’Europe de l’Est où j’ai
vécu et beaucoup voyagé.
Naturellement, ces tensions et ces conflits se répercutent sur les Eglises dans leur ensemble, même si en Europe occidentale la situation est plus
favorable. L’apôtre Paul écrit : "Si un membre souffre, tous les membres
partagent sa souffrance." (1 Cor. 12,26) Je souhaite de tout mon coeur que
les Eglises reçoivent la force d’en haut pour se rapprocher et se retrouver
même dans ces situations souvent conflictuelles.
APIC: Mais il y a aussi les problèmes internes des Eglises. Les débats
théologiques non résolus par exemple?
M.H. Prenons par exemple le cas des catholiques et des réformés dans
notre pays. L’hospitalité eucharistique réciproque n’est pas encore officiellement réalisée: raison de souffrances pour bien des chrétiens, les
couples mixtes en premier lieu. Cela provient du fait que le dialogue catholico-réformé, national ou international, n’a pas encore abouti a propos
des questions-clés qui sont intrinséquement liées entre elles, soit: la foi
eucharistique, la conception du ministère (de l’autorité) dans l’Eglise et
le caractère profond (l’essence) de l’Eglise. Dans notre pays il y a eu des
travaux remarquables accomplis par la Commission de dialogue protestantscatholiques romains. Ces travaux proposent des rapprochements importants au
niveau doctrinal. Je mentionne notamment "Le ministère de l’Eglise et les
ministères dans l’Eglise" publié en 1984 1. Il aurait pu être un bon apport
de départ s’il n’avait pas été oublié...
APIC: Par rapport à ces impasses dans le dialogue, que font les fidèles?
M.H. Parfois, voire souvent, ils ne tiennent plus compte des problèmes
que cette situation implique. Ils sont devenus impatients et je les comprends. Mais leur pratique se fait parfois au détriment d’une foi vraiment
éclairée et solide.
Etant donné cette situation peu agréable et ambiguë, théologiens et autorités d’Eglises devraient tout entreprendre pour ouvrir des chemins conduisant à la clarification et même, si possible, à une communion plus grande et à l’unité. Je reste convaincu que c’est possible.
APIC: Quelles sont vos raisons d’être optimiste?
M.H. Le premier élément, c’est la confiance en la prière incessante pour
l’unité des chrétiens.
Pour rester d’abord dans un cadre plus personnel du travail oecuménique,
il faut mettre en évidence les recherches portant sur le ministère chez les
réformées que j’ai pu effectuer depuis quelques années à l’Institut d’études oecuméniques de l’Université de Fribourg. J’ai appris que la conception
réformée du ministère a les mêmes racines que ce qu’on appelle en théologie
catholique "le sacrement de l’ordre". Plus précisément, j’ai vu que chez
Huldrych Zwingli, le réformateur zurichois qui passe parfois pour très unilatéral, l’imposition des mains lors de la consécration au ministère pastoral est considérée comme étant le troisième sacrement: convergence considérable! 2
Dans un cadre plus universel, nous pouvons nous référer par exemple au
grand dialogue au niveau mondial entre catholiques et luthériens. Ce dialogue a contribué à un rapporchenment considérable entre les deux confessions. A un point tel, qu’un des documents issu de ce dialogue et publié en
1984 s’intitule avec confiance - et c’est tout un programme - "L’unité devant nous"3.
Même si les réformés (de Suisse) ne sont pas allés aussi loin dans leur
dialogue avec l’Eglise catholique-romaine que les luthériens, ils
appartiennent cependant à la même famille protestante et sont d’ailleurs
liés aux luthériens par la Concorde de Leuenberg conclue en 1972. Les
réformés de Suisse auraient donc toutes les raisons de se sentir
interpellés, eux aussi, par les résultats de ce dialogue. Si le nouveau
"Catéchisme de l’Eglise catholique" avait mentionné, par exemple, ce
dialogue et les résultats très positifs auxquels il a abouti, les
affirmations du Catéchisme sur l’oecuménisme auraient été plus fortes!
APIC: Que sont devenus les résultats positifs de nombreux dialogues interconfessionnels? Ont-ils porté des fruits dans les Eglises?
M.H. En réalité, le processus d’acceptation, de réception des résulats
dans la vie des Eglises ne se fait que lentement. On peut regretter que le
bon travail des théologiens n’ait pas encore conduit à plus de changements
en faveur d’une communion plus pleine entre les confessions chrétiennes.
APIC: Comment stimuler ce travail inachevé? Comment favoriser la réception des travaux déjà accomplis pour s’approcher de l’unité?
M.H. Il s’agit d’abord de faire connaître tout le travail déjà accompli. Il
s’agit aussi de rappeller tout ce même travail à ceux qui devraient déjà le
connaître, car la mémoire oecuménique s’avère bien souvent très limitée!
L’essentiel pour les Eglises aujourd’hui serait d’oser faire un pas nouveau, supplémentaire, pas encorer vraiment tenté jusqu’ici. Ce serait
d’oser se lancer dans une innovation, voire peut-être une aventure. Je veux
parler de l’établissement de Synodes permanents ou Conseils d’Eglises sur
le plan local ou régional dans lesquels les autorités des différentes Eglises devraient collaborer étroitement, tout en s’associant des laïcs et des
experts. Le but de ces Synodes permanents ou Conseils d’Eglises serait que
toutes les décisions importantes soient désormais prises en commun. Je pense aux décisions qui regardent chaque Eglise en particulier, ou encore plusieurs Eglises ensemble.
L’institution proposée représente plus que les traditionnelles commissions de dialogue interconfessionnel et les groupes oecuméniques heureusement bien établis et qui devront continuer à exister. Ainsi dans les situations importantes, aux moments délicats, les autorités des différentes
Eglises seraient dans le même "bâteau" et au même "gouvernail" et elles
"rameront " ensemble. Tous les problèmes importants, qu’ils soient momentanés ou durables, matériels ou théologiques et spirituels, seront abordés en
commun. Les Eglises ne pourront plus s’éviter le moment décisif venu. Il
n’y aura plus de décisions unilatérales puisqu’on se sera suffisamment
écouté grâce aux Synodes permanents ou Conseils d’Eglises. Il n’arrivera
plus qu’une Eglise doive regretter, après coup, la décision prise par une
Eglise soeur.
La collaboration esquissée ci-dessus, tout naturellement aboutira peu à
peu à un rapprochement des positions en matière doctrinale. Une meilleure
connaissance réciproque, toujours croissante d’ailleurs, et la responsabilité assumée en commun permettront, voire assureront, précisément une telle
évolution. C’est aussi en rapport avec cette collaboration que la véritable
valeur des travaux déjà achevés en commissions de dialogue se révèlera. Les
autorités des Eglises sauront apprécier de pouvoir s’appuyer sur un travail
théologique solide.
APIC: Vous parlez de décisions prises en commun. A quoi pensez-vous précisément?
M.H. A toutes les décisions importantes. Pour ne mentionner qu’un exemple: si une Eglise rend le baptême quasi-facultatif par rapport à la sainte
cène, il s’agit d’une décision unilatérale qui ne pourrait jamais être prise par les Conseils ou Synodes d’Eglises envisagés. De par leurs traditions, les catholiques et les orthodoxes ne pourraient pas être d’accord
avec une telle décision. (D’ailleurs la tradition protestante elle-même
ainsi que les textes néotestamentaires réfutent une telle décision.)
APIC: Votre proposition a-t-elle une chance réelle d’être reçue et acceptée?
M.H: Oui, je l’espère même si je suis conscient que mes propositions
sont un peu utopistes. Je reste cependant convaincu que c’est la direction
qu’il faut prendre. Le monde, afin de pouvoir croire, a besoin de sentir
chez les chrétiens la ferme volonté de chercher, de vivre et d’exprimer
l’unité qui est en Christ. Le monde aussi est sensible au "fruit de
l’Esprit: amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur,
maîtrise de soi". (Galates 5,22-23) (apic/eg/mp)
1) Freiburger Zeitschrift für Philosophie und Theologie, Bd 31(1984) Heft
3, pp. 294 ss
2) Ouvrage à paraître sur le ministère cez Zwingli dans les "cahiers
oecuméniques" No 212 ed. Universitaires Fribourg
3) Cf. André Birmelé: Le salut en Jésus-Christ dans les dialogues
oecuméniques Paris/Genève, 1986