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    A propos du nouveau catéchisme de l’Eglise catholique

    APIC - Interview

    Quelques réflexions de l’Africain Bénézet Bujo,

    professeur de théologie morale à l’Université de Fribourg

    Brigitte Muth-Oelschner, Agence APIC

    Fribourg, 9décembre(APIC) "Ma première impression est que le nouveau catéchisme se base sur le droit naturel, pourtant toutes les cultures n’argumentent pas à partir du droit naturel... Pour nous, Africains, la base est

    la conception de la communauté". Le Zaïrois Bénézet Bujo, professeur de

    théologie morale à l’Université de Fribourg, dans une première réaction au

    nouveau catéchisme de l’Eglise universelle, estime que de nombreux principes doivent être concrétisés par rapport aux diverses réalités culturelles

    locales.

    APIC:Lors de la récente présentation du nouveau catéchisme à Lausanne, le

    président de la Conférence des évêques suisses, Mgr Pierre Mamie, a relevé

    que ce document nous invite à réfléchir plus profondément sur certains thèmes afin de pouvoir en adapter le contenu aux situations locales. Vous en

    avez lu, en tant que théologien moraliste, quelques passages. Comment

    voyez-vous une adaptation de ceux-ci à la situation suisse ?

    B.Bujo:Dans le catéchisme, il y a des principes qui doivent être concrétisés par rapport à la situation locale. Ici en Suisse, par exemple, la démocratie est fortement développée et la société sait s’en servir mieux que

    dans d’autres pays. Etant persuadé de la démocratie et du fait que les

    droits de l’homme en font partie, ceux-ci sont à mon avis à mettre en valeur dans l’Eglise, aussi bien au niveau paroissial qu’au niveau diocésain.

    Et la même chose devrait être valable pour l’Eglise universelle, pour Rome

    et les Eglises locales. On doit d’abord laisser aux gens le droit de se

    prononcer sur leurs propres problèmes avant de tout régler d’en-haut.

    APIC:Cela signifie que la démocratisation, également au sein de l’Eglise,

    serait ainsi une adaptation locale. En tant qu’Africain, pouvez-vous donner

    un exemple local d’une telle adaptation du nouveau catéchisme ?

    B.Bujo:Pour l’Afrique, il faut d’abord noter une conception différente de

    la famille. La communauté a une importance très grande en Afrique. Nous ne

    pouvons pas agir individuellement et encore moins de façon individualiste.

    Mais pour revenir à la question de la démocratie, soulignons qu’elle nous

    amène à ne plus agir individuellement, à ne pas faire tout ce que l’on

    éprouve personnellement comme un bien sans avoir consulté la communauté.

    C’est le chemin normal dans la société traditionnelle africaine.

    Concrétiser l’inculturation

    Transposer ce concept de démocratie à l’Eglise consisterait à mettre en

    valeur les "small christian communities" - les petites communautés chrétiennes - qui sont d’une grande importance pour le développement de l’Eglise africaine. On pourrait également apprendre de ces communautés au niveau

    de l’Eglise mondiale. Car dans celles-ci, la vie religieuse part de l’initiative du groupe et pas uniquement de celle du chef. Chaque chef a son

    conseil des anciens.

    C’est ainsi que dans l’Eglise, l’évêque devrait consulter ses prêtres notons, entre parenthèses, qu’étymologiquement "prêtre" (presbyteros) signifie "vieux". Les plus anciens sont si importants pour nous, car ils possèdent la sagesse, et grâce à leur expérience, ils peuvent donner des conseils. Un prêtre devrait être pris pour un "ancien", indépendamment de son

    âge. L’évêque devrait l’écouter. En plus, chaque baptisé participe à la sagesse de Jésus-Christ. Ce fait devrait s’exprimer aussi dans l’Eglise. Voilà ce qui serait une concrétisation de l’inculturation.

    APIC:Le nouveau catéchisme est le premier du genre depuis le Catéchisme

    Romain issu du Concile de Trente et qui a suscité des catéchismes comme par

    exemple celui de saint Pierre Canisius, il y a plus de 4 siècles. Y

    avez-vous rencontré des nouveautés ?

    B.Bujo:Je ne veux pas donner un jugement définitif, mais concernant les

    passages que j’ai lus, essentiellement en rapport avec la théologie morale,

    je n’ai rien trouvé de substantiellement nouveau. On y souligne plutôt la

    doctrine traditionnelle. Ce qui est nouveau, c’est qu’à certains passages,

    on prend au sérieux des découvertes récentes, sans pour autant renoncer aux

    idées traditionnelles. L’homosexualité, par exemple, est considérée comme

    interdite, mais en même temps, il faut tenir compte pour les réflexions

    éthiques qu’il y a des personnes qui ont cette inclination et qui doivent

    vivre avec et sous cette croix. Cela sonne très moderne, mais pour le principe, rien n’a changé.

    J’ai l’impression que le catéchisme souligne d’abord la doctrine traditionnelle de l’Eglise. A la fois l’on y trouve souligné "l’intrinsece malum" - la chose en question est un mal intrinsèque - et la remarque qu’il

    faut en même temps tenir compte de la situation concrète. A ce propos,

    l’Eglise ne changera rien, même si les Eglises locales, au nom de leurs

    traditions locales, proposent d’autres interprétations et d’autres solutions.

    APIC:En Afrique, il y a des régions où les futurs époux vivent ensemble

    avant le mariage, pour s’assurer qu’ils auront une descendance. La sexualité pré-conjugale est considérée comme un péché grave. Comment un évêque

    africain réagit-il face au conflit qui surgit entre la tradition et ce que

    propose le catéchisme ?

    B.Bujo:Je ne sais pas comment réagit concrètement un évêque africain,

    mais ma première impression est que le nouveau catéchisme se base sur le

    droit naturel. Toutes les cultures n’argumentent cependant pas à partir du

    droit naturel. La base, pour nous Africains, c’est la conception de la

    communauté. Ce n’est pas la nature sous l’aspect occidental mais le bien

    commun et la communauté sur lesquels notre culture s’appuie. Ce bien commun

    inclut toujours le bien pour les vivants et pour les morts. Les jeunes, par

    exemple, qui ont décidé de se marier, sont accompagnés par toute la communauté. Sous cet angle, on ne peut pas parler de "désordre" au sens occidental du terme.

    En Europe, la sexualité est quelque chose d’individuel qui permet à chacune et à chacun de se réaliser individuellement, bien qu’en deux. Par contre, en Afrique, les intérêts propres de l’individu ne sont pas aussi importants car ici l’épanouissement ne peut être réalisé qu’au sein de la

    communauté, qui transcende la vie à deux ou la famille nucléaire.

    APIC:Cet exemple ne montre-t-il pas que l’on ne peut pas définir exactement le mot péché, car tel acte peut être considéré comme un péché dans une

    culture et pas dans une autre ? Faut-il alors dire que la conscience est la

    première instance ?

    B.Bujo:Oui, car l’interprétation du péché dans le catéchisme se base sur

    des concepts philosophiques et non pas sur la Révélation. Mais des concepts

    philosophiques sont discutables. Les cultures sont différentes et aucune

    n’est meilleure que l’autre. Aussi longtemps que l’on discute des questions

    philosophiques - par exemple: que signifie "nature", "personne", etc. - mes

    réponses à moi se basant sur la conception d’une culture donnée vont être

    toutes différentes de celles d’un Européen.

    Parlant de décision de la conscience, il faut noter ce qui suit: pour

    les Africains, la conscience, elle aussi, n’est pas une affaire personnelle. D’habitude, il s’agit d’une décision communautaire qui a été prise en

    dialogue dans une palabre. Ce n’est donc point une décision arbitraire.

    Toute la communauté s’y met pour trouver à la fois le juste et le bon.

    Comme je viens de le dire: aussi longtemps qu’il s’agit de réflexions

    philosophiques, on peut discuter. Et aussi longtemps que le catéchisme ne

    différencie pas entre la Révélation, la Tradition et les opinions des Pères

    de l’Eglise, on pourrait objecter que telle ou telle opinion de tel ou tel

    Père, de tel ou tel théologien, n’a aucune valeur universelle, car elle

    n’est issue que d’un certain contexte culturel.

    APIC:Donc, le nouveau catéchisme ne peut être qu’un guide général à partir

    duquel toutes les cultures créent leur catéchisme particulier adapté ?

    B.Bujo:Surtout dans le domaine de la morale, il y a un tas de choses qui

    doivent être gérées différemment dans les différentes cultures. Si on se

    souvient de la pédagogie tolérante de l’Ancien Testament, une procédure un

    peu plus prudente serait souhaitable. Il faut laisser du temps au peuple

    jusqu’à ce qu’il trouve son propre chemin. C’est le devoir pastoral de

    l’Eglise d’accompagner ces cultures sur ce cheminement, car dans chaque

    culture, il y a un idéal respectable - et bien sûr aussi des contradictions

    par rapport à cet idéal. Le devoir aussi bien de l’Evangile que du catéchisme serait de soutenir cet idéal.

    APIC:Alors le catéchisme peut-il être relativisé et discuté ?

    B.Bujo:Je pense que oui. Le pape Jean Paul II suggère lui-même dans la

    préface que le catéchisme n’est pas universel quoi qu’il soit destiné à

    conserver l’unité de la foi et la fidélité à la doctrine catholique.

    APIC:En quoi consiste la valeur de ce nouveau catéchisme, pour vous personnellement ?

    B.Bujo:J’aurais souhaité personnellement qu’aucun nouveau catéchisme

    n’eût été écrit. Nous sommes toujours dans une période où les "jeunes Eglises" sont encore en train d’inculturer l’Evangile de Jésus-Christ. On

    devrait laisser du temps à ces Eglises dites "jeunes" et on devrait faire

    confiance à leurs évêques. Eux aussi sont des frères de Pierre et ils arrivent eux aussi à distinguer entre ce qui est compatible avec la foi et ce

    qui ne l’est pas.

    Si on avait eu confiance en eux, les différentes Eglises locales auraient pu élaborer des catéchismes d’où serait né, peut-être plus tard, un

    vrai catéchisme à caractère plus ou moins mondial. Cette procédure aurait

    été conforme au modèle de la palabre africaine et elle aurait respecté le

    dialogue.

    APIC:Ce catéchisme se prononce concrètement sur des problèmes actuels

    comme la fécondation in vitro, le planning familial, le terrorisme, etc.

    Considérez-vous ces explications détaillées comme un point fort ou un point

    faible ?

    B.Bujo:Naturellement, je n’ai pas encore lu le catéchisme dans son entier; mais si le pape dit qu’il s’agit d’un guide général, on devrait éviter d’aller trop dans les détails. (...) Mais le catéchisme, lu dans son

    ensemble, est beaucoup plus riche qu’une casuistique. Il ne mérite pas non

    plus la caricature grotesque qu’en ont trop facilement donnée certains

    journaux. (apic/oe/be)

    Encadré

    Le professeur Bénézet Bujo est prêtre du diocèse de Bunia, au Zaïre. Après

    ses études à Wurzbourg et au "Grabmann-Institut" à l’Université de Munich,

    il a enseigné à la Faculté de Théologie catholique de Kinshasa, au Zaïre,

    et ensuite à la Haute Ecole Théologique à Nairobi, au Kenya. Depuis quatre

    ans, le professeur Bujo enseigne la théologie morale à Fribourg. Parmi ses

    nombreuses publications, on peut citer notamment "Moralautonomie und

    Normenfindung bei Thomas von Aquin" (1979); "Les Dix Commandements, pour

    quoi faire?" (1985); "Die Begründung des Sittlichen" (1984); "Afrikanische

    Theologie in ihrem gesellschaftlichen Kontext" (1986); "African Christian

    Morality at the Age of Inculturation" (1990). (apic/oe/be)

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