APIC-Interview
L’Eglise brésilienne confiante avant la rencontre de Saint-Domingue
Jacques Berset, Agence APIC
Tant chez ce chauffeur de taxi aux idées conservatrices - qui vient de voter pour le candidat de droite Paulo Maluf pour la mairie de Sao Paulo que chez son contradicteur du PT, le Parti des travailleurs de Lula, une
personnalité fait l’unanimité: "Dom Paulo", le cardinal Paulo Evaristo
Arns, "un homme qui pense juste et qui voit haut et loin!"
Cette affection à l’égard de son archevêque, la population "paulista" ne
la cache pas. Défenseur de la théologie de la libération, n’a-t-il pas vendu son palais épiscopal pour 5 millions de dollars à une firme japonaise
dans le but de financer la construction de 1’200 centres communautaires ? A
la veille de la grande rencontre des évêques latino-américains de Saint-Domingue, qui s’ouvre le 12 octobre prochain, Dom Paulo a reçu l’agence APIC
à la curie archiépiscopale de Sao Paulo. Il se montre confiant et pense que
ses attentes et celles de l’Eglise du Brésil ne seront pas déçues: l’option
préférentielle pour les pauvres devrait y être maintenue et approfondie.
DomPaulo:Au début de la préparation, notre espérance était très faible,
à tel point que notre attitude était négative. En effet, on voulait fêter
le 500e anniversaire de l’évangélisation de l’Amérique latine de manière
totalement triomphaliste. Et quand on voit les grandes fautes qui ont été
commises dans le passé à l’encontre des Indigènes, l’esclavage des Noirs,
le traitement des migrants...
Après le troisième travail de préparation - les deux premiers documents
furent sévèrement critiqués pour leur ton triomphaliste - qui fut élaboré
avec la participation de toutes les Conférences épiscopales latino-américaines, nous sommes plus tranquilles. Les grands problèmes y sont abordés.
Il y manque un peu l’aspect de la théologie de la libération, mais les
communautés de base et le rôle et le ministère des laïcs sont reconnus dans
ce nouvel instrument de travail.
APIC:Il n’y aura donc pas de "retour en arrière" comme certains représentants de l’Eglise latino-américaines le craignaient ?
DomPaulo:Il semble bien qu’il n’y aura pas de "retour en arrière", car
le document se réfère du début à la fin à Medellin et Puebla: nous devons
le confirmer pour pouvoir affronter ensuite la modernité et le néo-libéralisme et les problèmes pastoraux qui se présentent dans les grandes villes.
APIC:Quels sont justement les défis sociaux et pastoraux qui se présentent à l’Eglise du Brésil ?
DomPaulo:Ce sont les fruits du néo-libéralisme: l’abandon des enfants,
les enfants de la rue, les 50’000 personnes sans toit à Sao Paulo, le manque de santé et d’éducation, qui sont à la base de tout développement et de
tout progrès. L’Etat, au Brésil, a totalement abandonné ces secteurs. La
politique néo-libérale du président déchu Fernando Collor et de ses prédécesseurs n’a pu résoudre ces problèmes sociaux: ce système permet à très
peu de monde d’accumuler de grandes richesses et les pauvres sont plus
pauvres qu’avant.
Après avoir été évêque auxiliaire de 1966 à 1970, j’ai été nommé archevêque de Sao Paulo. En faisant le bilan de cette période, je peux dire que
du point de vue social, politique et culturel, le Brésil et Sao Paulo ont
beaucoup régressé. Ces deux dernières décennies, je sens que j’ai gaspillé
mes efforts en faveur de Sao Paulo parce que le gouvernement militaire
d’abord, puis le gouvernement de transition de Sarney et le régime de Collor furent totalement négatifs dans les secteurs les plus fondamentaux pour
le peuple. Le Brésil est le pays où la richesse est la plus mal répartie du
monde. Il n’y a jamais eu de réforme agraire depuis le début de la colonisation au XVIe siècle, ce qui pousse à l’émigration vers les villes et vide
les campagnes où vit actuellement moins d’un tiers de la population.
Le nombre de sans emploi et de chômeurs a terriblement augmenté. Il est
officiellement de 1,5 million dans l’agglomération, sans compter ceux qui
ne sont pas enregistrés. A mon arrivée à Sao Paulo, on estimait que plus
40% de la population de la métropole faisaient partie de la classe moyenne, tandis que les pauvres représentaient entre 30 et 40 %. Il n’y avait
pas les miséreux qu’il y a actuellement, survivant dans la rue d’expédients. C’était une ville tranquille. Aujourd’hui, près de 1’000 migrants
arrivent quotidiennement, sans travail; les infrastructures sont depuis
longtemps saturées. 52% d’immigrants sont installés dans la ville, surtout
des "Nordestins", mais aussi des migrants d’autres Etats du Brésil et même
d’autres pays latino-américains.
Aujourd’hui, les écoles de l’Etat sont les pires, alors que quand je
suis arrivé, elles étaient les meilleures. Seules trois Universités d’Etat,
se défendent encore bien, formant des ingénieurs et des médecins de pointe,
mais ce n’est pas grâce à l’Etat lui-même, mais à cause de l’engagement de
personnes individuelles!
Le défi de l’inculturation
APIC:Comment l’Eglise brésilienne traite-t-elle les cultures africaines
et indiennes présentes dans le pays ? Accepte-t-elle au niveau liturgique
des apports de ces cultures ?
DomPaulo:C’est l’un des points fondamentaux de l’assemblée de Saint-Domingue et nous espérons y trouver des solutions. Je viens d’assister à
trois jours de discussions sur ce thème à Baixada Fluminense, un endroit
fortement marqué par le "candomblé", la religion native la plus ancienne et
la plus africaine du Brésil, plus enracinée que le macumba, qui relève plus
du folklore. Le candomblé possède des éléments que nous trouvons dans les
sacrements: des rites d’initiation similaires aux nôtres, baptême, confirmation, mariage et une sorte de communion avec Dieu. De telle sorte qu’il
serait facile de trouver les points d’union, parce que les adeptes du candomblé aiment à se considérer catholiques, ils sont en fait les deux à la
fois. Ils pourraient être catholiques dans un sens profond et nous apporter
la richesse de leurs cérémonies. L’Eglise du Brésil reste une Eglise blanche, alors que les Noirs forment au moins 43 % de la population totale.
Aujourd’hui que le pape a fait de nombreux voyages en Afrique et que la
Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements fait montre de plus d’ouverture, il y a des possibilités. Nous espérons beaucoup de
Saint-Domingue en matière d’inculturation.
L’avancée des sectes
APIC:Les sectes qui se développent au Brésil représentent-elles un danger
pour l’Eglise catholique, ou un signe de quelque chose de nouveau ?
DomPaulo:C’est un fait que ce que l’on appelle "sectes" naissent là où
l’Eglise catholique est absente. L’Eglise brésilienne a peu de prêtres et
d’évangélisateurs et souvent ne prend pas assez en compte les laïcs, quoique cela soit pour nous une préoccupation depuis plus de vingt ans. Nous
formons des ministres laïcs à Sao Paulo depuis deux décennies. Ce phénomène
a aussi une origine économico-sociale: c’est toujours quand arrive une
grande crise que certaines personnes rejoignent les sectes, espérant un miracle, une échappatoire rapide à leur situation. J’ai travaillé dix ans et
demi dans les favelas: c’était toujours quand les fabriques ne payaient pas
leurs ouvriers que je perdais des fidèles au profit des sectes. Ils revenaient à l’Eglise quand ils avaient enfin reçu leur salaire.
Il est vrai que l’Eglise ne sait pas travailler en temps de crise avec
le peuple, qui reste au fond de lui-même catholique. D’autre part, nous
n’avons pas de dollars, les sectes en ont beaucoup. Elles peuvent acheter
de la nourriture. Ainsi, Edyr Macedo, chef de l’Eglise universelle du règne
de Dieu au Brésil, qui s’est intitulé lui-même évêque, s’est déjà acheté
une radio et une télévision à Sao Paulo. Il a pu rassembler jusqu’à 200’000
personnes dans le célèbre stade de Maracana, à Rio de Janeiro. Il organise
aussi des miracles sous forme de shows. Quelqu’un qui vit dans la misère
accepte n’importe quoi.
Si l’Eglise perd des fidèles au profit des sectes, ce n’est pas comme
certains le disent parce qu’elle est trop engagée socialement ou politiquement, mais bien parce qu’elle manque de moyens. Si j’avais les moyens de
construire 1’000 nouveaux centres communautaires, les gens y viendraient en
masse. Nous manquons d’argent pour nous engager davantage dans le domaine
social et nous ne fabriquons pas de miracles contrairement aux sectes.
APIC:Craignez-vous la nomination d’évêques plus conservateurs au Brésil,
qui risqueraient de changer l’orientation de l’épiscopat brésilien ?
DomPaulo:Les nominations d’évêques dans les pays de la périphérie dépendent beaucoup du nonce apostolique, s’il est libéral ou non. Nous venons de
recevoir un nouveau nonce, Mgr Alfio Rapisarda, qui était auparavant au
Zaïre, où il était très aimé. J’ai confiance, car il sait ce qu’est l’inculturation. Du nonce que nous avions jusqu’à maintenant, mieux vaut ne pas
en parler!
Actuellement, notre archidiocèse souffre d’un certain nombre de problèmes suite à sa division et de la création de nouveaux diocèses par Rome.
Ainsi, cette division a causé non seulement beaucoup de souffrances, mais
également beaucoup d’inconvénients pour la pastorale d’ensemble, tout cela
au détriment du peuple. Les lieux où nous avions les meilleures organisations de base (tant au niveau religieux que social), le plus de vocations
religieuses, le plus d’engagement de laïcs, ont été séparées. Il est devenu
impossible de faire une pastorale d’ensemble, car Rome a réaffirmé que chaque évêque est autonome. Nous nous réunissons désormais comme province ecclésiastique, et non plus comme une même ville, et cela nous cause un préjudice considérable. (apic/be)